Dans « La détresse de l’oie sauvage », dont le titre en coréen est incrusté sur la première de couverture, l’illustration fait référence à la « femme-oie du conte inuit, à qui le chasseur a arraché les plumes, pour qu’elle ne puisse plus se transformer et s’envoler ». Un titre et une image forte, une métaphore qui annoncent une portion du récit bien différente de ce que pourrait laisser présager l’enquête policière en début de lecture.
En effet, la première partie de l’intrigue nous entraîne à la recherche de la vérité sur un meurtre étrange commis à Perkins, en Estrie, dans une ferme d’élevage et d’abattage d’oies. Celui d’une femme que les coupables ont privé de sa liberté d’être, de « se transformer » et de « s’envoler ». Une affaire qui, à mon point de vue, en l’absence de suspense auquel on s’attend dans un polar classique, s’estompe pour laisser toute la place à un deuxième récit dramatique qui nous fait voyager entre Salluit au Nunavik, et Séoul en Corée du Sud, avec une incursion à Toronto.
Cette seconde trame qui s’installe progressivement après le troisième chapitre, en parallèle et en analepses, entre 1956 et 2008, nous plonge dans le destin bouleversant d’une femme inuite qui elle aussi a été privée de ses plumes comme dans le conte et dont le patronyme évolue au gré des circonstances et de son statut : Mary E-9-134, Mary Nappakut, Choi Jiwon, puis Sakari.
C’est cette portion du polar qui m’a le plus intéressé, l’auteure nous amenant peu à peu à découvrir les liens entre les différents personnages et leur rôle dans le sort réservé à cette femme. Un récit poignant qui contribue indirectement à assurer la pérennité de l’Escouade des crimes violents que dirige Kate McDougall et dont l’existence était remise en cause.
Pendant ma lecture, j’ai eu l’impression que ces deux enquêtes, dont le lien semblait plutôt ténu au départ, sinon par l’implication directe ou indirecte de la lieutenante québécoise, ne contribuaient qu’à alimenter le contenu du roman. Mais après avoir tourné la dernière page, j’ai mieux compris leur interrelation : le meurtre des deux femmes, la Québécoise et l’Inuite, révèle l’objectif que s’était donné l’auteure, soit dénoncer les violences physiques et psychologiques conjugales que subissent certaines femmes, à une époque où les féminicides font trop souvent la une des médias. En passant, « Inuit », en inuktitut, signifie « hommes » : une stéganographie, une ironie littéraire, dans le contexte ?
En déplaçant son héroïne en Corée du Sud, Johanne Seymour a aussi trouvé une occasion de partager avec les lectrices et les lecteurs l’intérêt qu’elle porte à la société coréenne et à la vie quotidienne de ses habitants. Et ce, même si elle n’a jamais visité le pays. Comme elle me l’a mentionné dans un texto :
« Même si ça fait trois ans que je visionne tout ce qui me tombe sur la main, des séries télé au Youtubeur, que je lis tout ce que je peux sur la Corée et que je corresponds avec des Coréens et étudie la langue... Je n'ai malheureusement pas eu les sous pour m'y rendre. J'ai même considéré me faire engager par Netflix Séoul. »
Une immersion dans la société coréenne sur fond de polar
D’entrée de jeu, je m’attendais au pire après avoir lu l’avertissement en page liminaire :
« La littérature doit émouvoir, éduquer, confronter, divertir, bousculer, choquer, amuser et, parfois même, par sa fonction de catharsis, guérir des blessures ou éclairer la route de la guérison. La littérature ne sera cependant jamais un safe space.
Si vous êtes un lecteur sensible, si plonger aveuglément dans l'aventure d'un récit recèle des dangers pour vous, ce livre pourrait ne pas s'adresser à vous. »
Faut croire que je n’ai pas cette sensibilité qui pourrait « ne pas convenir à certains téléspectateurs », comme on nous le répète avant la diffusion de presque toutes les téléséries québécoises !
Tout au long du récit, qui capte notre attention jusqu’à la finale, Johanne Seymour fait référence à quelques enquêtes précédentes de son héroïne, maintenant policière à la Sûreté du Québec, tout en rappelant la composition de son clan familial – Sylvio, Marco, Victoria, Isabelle, Elisabeth – et de ses collègues – Todd Dawson, Bob Provost, Julie Langlois et le « coloré » Maxime Jacques –, présents dans l’un ou l’autre des deux volets de l’histoire.
C’est surtout l’immersion dans la culture coréenne, au sein d’une « société patriarcale implacable », qui m’a particulièrement intéressé.
J’ai notamment été fasciné par le système traditionnel de calcul de l’âge d’un individu, mais aussi par « la conscience que les Coréens ont de leur propre beauté, ou laideur, selon le cas ». Et que dire de cette tradition coréenne qui impose aux individus de se conformer aux attentes familiales et sociales « où il est mal vu, voire irrespectueux, même moralement répréhensible, de fixer ses limites. Tu ne peux pas décider qui tu veux être ni quelle vie tu veux mener. Tes grands-parents, tes parents, ta famille décident pour toi. »
Sans oublier la place qu’occupe la nourriture dans les rapports sociaux :
« En Corée [...] la question de la bouffe est très importante. S'inquiéter à savoir si quelqu'un a bien mangé, ou a pris le temps de manger, ou encore lui rappeler de ne pas sauter de repas, c'est une façon de montrer de l'affection. »
Johanne Seymour en profite d’ailleurs pour partager quelques-unes de ses connaissances culinaires qui rejoint un intérêt personnel pour la bonne nourriture :
Et que dire de cette règle de politesse liée à la consommation de bière en présence féminine, particulièrement révélatrice des rapports sociaux ?
« À la coréenne, le jeune homme prend une bouteille de bière avec sa main droite et, sa main gauche sous son poignet et pointée dans la direction de Kate, il offre de lui en verser. Elle accepte d'y goûter [...]. Il lui en verse et reprend le même manège avec Élisabeth. Une fois leurs verres remplis, ils trinquent et, à la surprise de Kate, au moment où elle porte le verre à ses lèvres, Elisabeth et Minjun se tournent la tête et le corps légèrement vers la droite et, cachant leur verre et leur bouche de la main, boivent. Élisabeth [...] explique que ça fait partie des règles de politesse coréenne. Comme elle est plus âgée, ils ne doivent pas boire avant elle ou lui faire face en buvant. »
Des traditions, des mots et des coutumes à découvrir
Au passage, certains aspects de la vie sociale et quotidienne, dont une scène de mariage traditionnel, composent le décor de cette trame dramatique :
« Hanok » : « Maison traditionnelle coréenne, dont l’architecture écologique en bois, pierre et argile est conçue pour être en harmonie avec la nature. »
« Yo » : « matelas mince que tu déroules et étends par terre pour dormir. »
« Hanji » : « papier à dessin coréen traditionnel, fabriqué à la main à partir de l’écorce interne du mûrier à papier. »
« Han » : « sentiment collectif profond et intraduisible. Un sentiment enraciné dans les traumatismes [...] vécus collectivement. Le mot exprime à la fois la tristesse, la mélancolie, le ressentiment et la résilience face aux injustices historiques. »
« Sseom », une « phase de pré-dating, où les personnes apprennent à se connaître et flirtent ensemble tout en développant des sentiments. »
« Inyeon » : « croyance que chaque personne qui entre dans ta vie est déjà liée à toi par un fil tissé bien avant cette rencontre. »
« Girogi appa » : « papa-oie, comme ont été surnommés les maris coréens qui, comme les oies sauvages, se séparent de leur famille pour assurer leur survie. »
J’ai également été étonné d’apprendre cette particularité du droit sud-coréen : « lorsqu'un accident entraîne la mort, la justice encourage une résolution financière entre l'auteur et les bénéficiaires de la victime. »
Quelques découvertes médico-légales
Comme on navigue dans un roman policier, j’ai aussi appris certaines notions de médecine et de pathologie que l’on ne retrouve pas si souvent dans d’autres ouvrages du genre :
Les horloges épigénétiques : « Test biochimique utilisé pour mesurer l’âge biologique d’un individu en analysant les niveaux de méthylation de son ADN. »
Les cellules épithéliales : « cellules qui se détachent de notre peau, de nos muqueuses, quand on touche quelque chose. »
Deux passages m’ont particulièrement intéressé, le premier faisant référence à une tradition japonaise :
« Si on confectionne mille grues en origami, notre vœu est exaucé. »
Et le second, un commentaire qui ne manque pas de susciter la réflexion :
« Dès que les gens sont morts, ils deviennent de la fiction. »
Au final, « La détresse de l’oie sauvage » m’a davantage intéressé par son volet consacré au destin dramatique de cette femme inuite et par son immersion dans la société coréenne que par son enquête policière initiale. J’ai apprécié les nombreuses découvertes culturelles, sociales et culinaires qui enrichissent le récit, même si les deux affaires m’ont parfois semblé insuffisamment liées entre elles.
Une lecture qui m’aura permis d’apprendre beaucoup de choses, de découvrir une facette méconnue de la culture coréenne et de retrouver Kate McDougall dans un polar qui m’aura agréablement surpris. »