Une des caractéristiques du polar, en tant que genre littéraire, consiste généralement à mettre en évidence certains travers de notre société. « Sale ville » d’André Noël nous ramène dans la ville de Laval du début des années 2000, à une époque où la corruption municipale et la collusion dans l’industrie de la construction faisaient partie d’un système qui semblait avoir été soigneusement organisé pour profiter à quelques-uns :
« ... l’important, pour cette administration, c’était d’enrichir les entrepreneurs et les politiciens, pas d’utiliser les deniers publics à bon escient. »
Ancien journaliste d’enquête à La Presse, puis enquêteur et rédacteur à la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, mieux connue sous le nom de « Commission Charbonneau », l’auteur possède une connaissance privilégiée de cet univers. Une connaissance qui se ressent à pratiquement toutes les pages de ce roman.
Le système de collusion lavallois présenté dans « Sale ville » s’inspire d’une réalité qui n’a malheureusement rien d’une invention romanesque. Plusieurs éléments rappellent d’ailleurs les révélations faites lors des audiences de la Commission, notamment le partage des contrats municipaux entre un cercle fermé d’entrepreneurs, le trucage des appels d’offres, l’implication des firmes d’ingénieurs, les surfacturations et les ristournes versées en retour de contrats :
« Le stratagème est toujours le même. Il est en place depuis des années. Les soumissions sont truquées. Les entreprises se partagent les contrats à tour de rôle. Elles gonflent les prix. En échange, le maire exige qu'elles lui remettent une ristourne équivalant à deux pour cent de la valeur des contrats. »
« Sale ville » c’est d’abord et avant tout un roman avec lequel j’ai éprouvé au fil de la lecture une certaine difficulté car je n’arrivais pas à voir en quoi cette fiction était un polar.
Bien sûr, dès le prologue, il est question d’un meurtre alors que la narratrice s’adresse à sa fille :
« L'avion se pose. Des journalistes tendent leurs micros vers moi comme autant de poignards. Des photographes et des cameramen m'aveuglent avec leurs flashs et leurs spots.
Des policiers me font monter dans un fourgon. Ils me poussent dans une cellule et me traînent dès l'aube dans la salle bondée d'un tribunal. Des gens que je connais et d'autres que je ne connais pas défilent à la barre des témoins et me diffament les uns après les autres. Si je les interromps pour rétablir les faits, le juge m'intime de me taire. Quand à la fin de ce simulacre de procès il me permet de prendre la parole, je plaide mon innocence, mais je ne convaincs personne. Les preuves de ma culpabilité sont accablantes. Je n'ai rien pour montrer qu'elles sont fausses. On me condamne à vingt ans de prison. Peut-être viens-tu me visiter de temps en temps. Peut-être pas non plus. Peut-être crois-tu, toi aussi, que c'est moi qui ai tué ton père.
Mais ce n'est pas moi. Ta mère n'est pas une meurtrière. »
L’essentiel de la trame dramatique repose sur le parcours du personnage principal, Valérie Simon, jeune ingénieure fraîchement diplômée de Polytechnique, qui reprend les rênes de l’entreprise familiale de construction alors que son père n’est plus en mesure de la diriger. Elle découvre rapidement que l’entreprise est exclue du cercle fermé des entrepreneurs qui se partagent les contrats de la ville de Laval.
En soi, le personnage de Valérie Simon est particulièrement intéressant : femme dans un milieu essentiellement masculin, elle possède également un passé qui l’a profondément marquée et qui explique en partie son rapport très particulier à la violence et à la sécurité. Pour obtenir sa place dans ce milieu d’hommes où les règles sont déjà établies, elle devra apprendre à composer avec des entrepreneurs, des ingénieurs, des politiciens et des intermédiaires qui connaissent parfaitement les rouages du système.
C’est pourquoi j’ai eu l’impression de lire un roman très documenté portant sur la corruption municipale, l’industrie de la construction et les mécanismes de la collusion plutôt qu’un polar traditionnel. L’enquête policière n’est pas au cœur du récit alors qu’André Noël met l’emphase sur les personnages, les mécanismes du système et la façon dont une jeune femme tente de s’y tailler une place.
Plus j’avançais dans ma lecture, plus je me demandais où l’auteur voulait m’amener. Car ce dernier ne décrit pas uniquement les magouilles entourant l’attribution des contrats. Il connaît également le fonctionnement d’une entreprise de construction et les réalités d’un chantier. En abordant les aspects techniques de différents travaux, il a le talent de nous faire entrer dans un univers où la qualité des matériaux, les méthodes de construction, les plans, les structures et les responsabilités de chacun peuvent avoir des conséquences considérables.
Il y a dans « Sale ville » un niveau de documentation qui m’a particulièrement impressionné. La précision avec laquelle sont décrits les travaux – comme, au chapitre 21, la description des étapes de la reconstruction d’un viaduc qui devient un élément central pour la suite du récit –, les différents intervenants et les problèmes qui peuvent survenir sur un chantier donnent une crédibilité particulière au récit. Et cette connaissance constitue probablement l’une des grandes forces du roman.
André Noël nous présente également une galerie de personnages — entrepreneurs, ingénieurs, politiciens, intermédiaires, policiers — qui semblent tout droit sortis d’une enquête journalistique. Il aborde également le sort réservé aux travailleurs étrangers et les abus de pouvoir dans le secteur agricole, ajoutant une autre dimension sociale à l’histoire.
Mais où est le polar ?
Et puis arrivent les derniers chapitres. Avec une finale que je n’avais absolument pas vue venir. Ma perception du roman a changé. Jusqu’à la toute fin, plusieurs possibilités demeurant ouvertes, il m’avait été impossible de prévoir comment l’histoire allait se terminer ou de découvrir qui était coupable de l’assassinat.
Cette conclusion donne rétrospectivement un autre éclairage à plusieurs éléments et détails du récit alors que « Sale ville » devient véritablement un polar. Avec cet épilogue convaincant, surprenant et suffisamment bien amené, je me suis finalement dit que j’avais peut-être été trop impatient de lui attribuer une étiquette.
J’ai souri à la lecture de cet auto-clin d’œil de l’auteur :
« Contactez ce journaliste [de La Presse]. Je suis ses enquêtes depuis longtemps. C'est un remueur de boue comme moi. Un fouille-merde, si vous préférez. »
« Sale ville », qui trouve son titre à la page 302, m’a fait découvrir un nouveau polariste qui, je l’espère, continuera à nous faire profiter de ses connaissances du milieu interlope pour nous surprendre dans l’écriture de ses fictions noires.