Uccle, juin 2026
Cher Gilbert Mervilus,
Votre lettre au Professeur Renoncourt m'est parvenue par les chemins détournés que prend parfois la littérature pour trouver ses lecteurs. Je l'ai lue avec ce sentiment particulier que l'on éprouve rarement, celui de reconnaître un territoire que l'on croyait n'avoir traversé qu'en solitaire.
Le Marché en Fer, l'allée étroite des bouquinistes, la pharmacie Boulos en face, j'y étais aussi. Pas nécessairement le même samedi que vous, mais dans le même état d'esprit : celui du lecteur haïtien qui cherche, en dehors des programmes, ce que les programmes ne peuvent pas donner.
Et puis vous mentionnez Erno : Erno Renoncourt, avec sa plume en stylet. Celui qui déconstruit, construit, filange et tranche. Je connais cette plume-là. Je connais cet homme-là. Et voilà que nous nous retrouvons, vous et moi, sans nous être jamais rencontrés, à fréquenter les mêmes visages, les mêmes textes, les mêmes samedis de lecture, séparés seulement par le hasard de ne jamais nous être croisés dans cette allée étroite du Marché en Fer.
Morin m'a accompagné autrement, moins par les numéros jaunis de Communications que par la question qu'il pose et que je me suis posée toute ma vie : comment relier ce qui est séparé ? Comment penser ensemble ce que les disciplines s'acharnent à tenir à distance ? C'est une question haïtienne, au fond. Un pays où tout est interconnecté, la pauvreté et la beauté, le Vodou et le christianisme, le créole et le français, la mémoire et l'oubli, et où personne ne vous apprend à penser cette complexité. Morin nous l'a appris, dans les boîtes en bois, avant que l'université ne daigne nous le proposer.
Quant à Hannah Arendt, cette histoire clandestine avec Heidegger qui vous fascinait, je comprends. Ce qui m'a retenu chez elle, c'est autre chose : sa conviction que penser est un acte politique. Que refuser de penser, ce qu'elle appelait la banalité du mal, est la source de toutes les catastrophes collectives. Je n'ai pas besoin de chercher loin pour trouver des exemples haïtiens.
Vous écrivez que le Pont Morin s'ingéniait à vous poursuivre. Les noms font ça, parfois. Ils s'installent dans la géographie comme des signes que l'on n'avait pas commandés. Morin lui-même aurait dit que ce n'est pas un hasard, que tout est relié, que les coïncidences sont les coutures visibles d'une réalité complexe que nous refusons de voir en face.
Je ne sais pas si nos chemins se croiseront un jour. Mais je suis heureux que vos mots m'aient trouvé, et qu'Erno, une fois de plus, ait servi de pont.
Malgré tout, essayons donc de mettre un peu de poésie dans l'envergure saccadée de cette humanité.
Jean Jr. Lhérisson, Uccle