Tout a commencé de la plus improbable des façons.
Non, le début de cette histoire ne se situe pas dans un passé récent, au contraire. C’est le présent qui m’a aiguillé sur un détail important – néanmoins traité par le déni – de ma si longue vie. Un voyage d’un peu moins d’un demi-siècle à rebours. Une méchante bourrasque avait remis au goût du jour un épisode du roman-feuilleton. Episode qui aurait pu malmener mon avenir. Raison pour laquelle je l’avais boycotté.
Mon avenir, j’étais en plein dedans.
Mon médecin traitant m’avait diagnostiqué un excès de cholestérol. Mon bilan sanguin l’avait fait grimacer.
« Ça se voit à l’œil nu. »
« Quoi donc ? »
« Que vous avez pris du poids. Vous avez fait des excès récemment ? »
« A mon âge… »
« Justement, vous êtes prisonnier d’un âge qui ne vous pardonne rien. »
« C’est joliment dit, mais je me suis privé toute ma vie, alors… »
« Pour devenir un vieux beau ? »
« C’est un peu excessif, docteur. Pour me permettre quelques écarts au moment où plaire n’a plus vraiment d’importance. »
Il a froncé les sourcils et m’a prescrit un traitement à base de statines, accompagné d’un régime.
« Pas de viande rouge, ni de fromage, encore moins d’alcool ! Et évitez le sel ! Votre système cardiovasculaire risque d’être impacté si vous continuez… vos excès. »
Je m’étais retenu de le traiter de « facho ».
« C’est 30 euros. »
« Je sais. »
Je me suis également retenu de claquer la porte en sortant de son cabinet. Il m’avait bien semblé qu’il souriait lorsque j’ai serré mollement sa main dont les doigts en éventail me parurent des griffes de sorcière.
A peine rentré, le téléphone a sonné.
« Encore vous ? Vous voulez m’achever ? »
« J’ai oublié de vous mettre en garde contre l’éventualité d’un sommeil peuplé de cauchemars. C’est l’un des effets secondaires de la prise de statines. Il y en a d’autres, mais je ne vais pas vous les énoncer, ça risque de prendre du temps, et de vous démoraliser. Tout est indiqué sur la notice. Rassurez-vous, certains sont exagérés. Principe de précaution. »
Et il a raccroché.
Je l’ai imaginé ricanant et se félicitant d’avoir traumatisé un patient d’ordinaire en bonne santé.
*
J’en étais à mon cinquième jour de traitement lorsqu’un vilain cauchemar m’a mis dans tous mes états. Ce n’était pas dans mes habitudes d’être visité par des monstres. Au saut du lit, je me souvenais de mes rêves, et il m’arrivait même de les raconter à mon ami Raoul, au téléphone, alors qu’il ouvrait à peine un œil. Je savais que je ne le dérangeais pas.
Mais celui-là, je ne risquais pas de…
Il m’aurait regardé de travers, et sa grosse voix de baryton-basse m’aurait recadré.
« Tu dis que c’est un cauchemar alors que tu as toujours prétendu croire en la réincarnation. Là, c’était ton autre maman, pas celle qui t’a mis au monde, dans cette vie. J’ai droit à la suite ? »
Il n’en était pas question.
« Tu me frustres. »
« Et toi, tu ne rêves pas ? »
« Si, si. Mais je ne m’en rappelle jamais. »
« Alors comment tu sais que tu as rêvé ? »
« Parce que les draps s’en souviennent. »
Et il se mettait à chanter le tube d’Il était une fois.
Je le soupçonnais d’être amoureux de Joëlle.
Raoul ne m’avait jamais demandé combien j’avais eu de vies. Ma réponse était toute prête. Je l’aurais dégainée plus vite que mon ombre.
« Tu négliges le fait que je peux, comme pour les rêves, en oublier quelques-unes. »
« Quand je pense que tu as peut-être été un écuyer de Jeanne d’Arc. »
« Pourquoi elle, précisément ? »
« Parce qu’elle a bouté les Anglais hors de France. »
« Pas parce qu’elle était pucelle ? »
« Non, non. Je n’y avais même pas songé. Et puis, c’était ton écuyer… pas le mien ! »
Nous aurions ri.
Ce cauchemar…
La sensation de faire la connaissance d’une femme d’âge mûr. Elle me tutoyait, pourtant, et me parlait comme si nous étions intimes. Dans la réalité, je ne l’avais jamais croisée. Elle ne m’aurait pas plu, de toute façon.
Mon reflet avait déserté les miroirs et les flaques d’eau. J’étais probablement plus jeune.
Elle m’avait giflé parce que j’étais entré sans frapper dans la salle de bains. Elle prenait sa douche, chantonnant, détendue. Elle s’était crispée sur le pommeau, l’avait lâché, et…
Voulait-elle m’en donner un coup ?
On eût dit une tigresse sautant sur le dos d’un nilgaut. Elle m’avait souffleté par-derrière alors que je me tournais afin de ne pas la voir nue. Sa main est devenue un avion qui fait des loopings avant d’atterrir sur ma joue.
« T’as de la chance que papa ne soit pas là ! »
Mon père était mort l’année de mon entrée au collège. J’avais donc moins de dix ans.
Mais puisque ce n’était pas ma mère…
Je lui ai mis un bourre-pif en représailles. Son nez a explosé et son sang m’a inondé.
Combien de fois m’étais-je retenu de corriger ma vraie mère lorsqu’elle exagérait avec papa. Il était faible, timide, si peu autoritaire… elle abusait.
Il n’empêche, au réveil, j’avais l’impression de l’avoir maltraitée. Je l’ai aussitôt appelée. La culpabilité. Envie d’entendre sa voix.
« Maman, comment ça va ? »
« Bien, bien. Tu serais averti si j’avais un problème. Je suis au paradis, ici. C’était une bonne idée. Ton père aurait apprécié de m’y accompagner. A propos, tu as pensé à fleurir sa tombe ? »
Je n’ai eu aucun scrupule à lui mentir.
C’est de son vivant qu’elle aurait dû lui offrir des fleurs. J’avais été incapable de lui pardonner. Mais c’était mon devoir de fils de m’occuper d’elle. Au-delà, c’était au-dessus de mes forces.
La bonne idée, c’était de lui avoir trouvé une maison à la campagne, en Lozère. La fille du propriétaire était infirmière – une chance – et s’occupait d’elle sept jours sur sept. Je la rémunérais suffisamment pour qu’elle fasse du zèle.
Ce jour-là, j’avais vanté les mérites d’Internet.
Raoul n’en avait pas cru ses oreilles.
« Et, finalement, tu l’as fleurie, la tombe de ton père ? »
« J’y vais une fois par mois, c’est bien suffisant. Il ne s’en plaindra pas. »
« Je croyais que tu l’aimais bien. »
« Uniquement parce que c’était une victime. »
« A t’entendre, ta mère est un monstre. »
« Tu peux parler au passé. Le monstre s’est assagi. Il ne mord plus, il n’a plus de dents »
« Elle a trompé ton père, c’est ça ? »
« Oui. Mais le plus grave, en fait, c’est que j’étais son alibi. »
« Explique. »
« Une autre fois. Cette histoire me saoule, et mon médecin traitant m’a conseillé d’arrêter de boire. »
*
La nuit suivante, je suis retourné chez ma seconde mère. Elle était en train de se moucher. J’ai pensé qu’elle saignait du nez.
Elle se trouvait dans la cuisine. Elle feuilletait un livre de recettes. Elle le posa sur la table, il était ouvert à la page des soupes.
« Ah, te voilà, toi ! Encore chez ton copain ? »
J’en ai déduit que je venais de rentrer.
Ici aussi, j’avais un copain. Se prénommait-il Raoul ? Elle aurait pu le citer au lieu de dire « ton copain » en prenant un air dédaigneux.
« Ne t’approche pas ! J’ai chopé un rhume. Cette satanée clim’ ! »
« Tu ne m’en veux pas, pour hier ? »
« Pourquoi ? Tu as encore fait une grosse bêtise ? »
Je suis tombé des nues. J’avais déjà été étonné de retrouver cette femme… et maintenant, j’apprenais que plusieurs jours avaient passé. Combien ? Il valait mieux ne pas le lui demander. Si elle se vautrait dans le déni, ce n’était pas le moment de lui rappeler ce souvenir plutôt musclé.
Je n’ai pas su quoi dire.
J’ai trié, dans le tas, une « grosse bêtise » que je collectionnais dans la réalité. Peut-être que le hasard viendrait à mon secours.
Ce n’est point lui qui m’a sauvé.
C’est mon père.
« Bonsoir, ma chérie. Figure-toi que ce jeune homme, accessoirement notre fils, a feint de ne pas me voir, tout à l’heure, dans la rue. »
« Ça ne m’étonne pas. Il les accumule. »
Je me suis tu, appuyé au frigo.
« Tu vois, je le savais que tu étais chez ton copain. »
« Encore ? Tu n’as pas des devoirs, ce soir, fils indigne ? »
Mon père me tapota le sommet du crâne à la manière de Benny Hill.
« Allez, ce n’est pas grave… Chérie, qu’est-ce qu’on mange ? J’ai grand faim. »
Il se frappa la poitrine en imitant un dos argenté.
« Une soupe. » me suis-je risqué.
« Excellente idée ! Mais une soupe de quoi ? »
Mon autre mère me regardait, et je lisais, dans ses yeux bleus délavés, toute la froideur du monde.
« Moi, je ne pardonne rien. » dit-elle.
« Qu’est-ce qu’il a fait ? »
« Si je te le dis, tu vas te mettre en colère, et je déteste quand tu cries. »
« Chérie ! Chérie ! Fais attention ! Tu saignes du nez ! »
Elle a utilisé son tablier pour s’essuyer la bouche.
« Penche ta tête en avant ! Surtout pas en arrière ! C’est l’erreur que tout le monde fait. Il faut des glaçons. Ecarte-toi de la porte du frigo, fils ! »
Je me suis empressé d’obéir.
Elle me jeta un terrible regard.
« Alors… tu es fier de toi ? »
Et je me suis réveillé.
Une fois les yeux ouverts, j’ai eu le tort de rester allongé. Je m’étais immédiatement rendormi. Les statines me récupéraient à la vitesse de l’éclair. C’était vrai qu’elles avaient le pouvoir de nous trimbaler sur une autre planète pendant que la nôtre roupillait.
J’ai sursauté. Quelqu’un toquait à la porte.
Mes parents d’ailleurs étaient partis aux urgences.
« C’est qui ? »
« Le facteur. »
« Le facteur à cette heure ? »
« J’ai oublié un courrier adressé à vos parents, et comme je passais dans le quartier. »
« Ils se sont absentés. Glissez-le dans la boîte aux lettres ! »
Il me semblait connaître cette voix.
« C’est une lettre recommandée. Il me faut une signature. »
« Mais… je sais à peine écrire. »
Je mentais mal même en songe.
« Ça ne fait rien, tu feras une croix. »
« Vous pouvez la faire vous-même ! Et arrêtez de me tutoyer ! »
« Désolé. Quand je travaille, je ne vouvoie que mon patron. »
J’ai ouvert la porte et je suis tombé nez è nez avec… Raoul.
« Tu me racontes ? »
« Mais… »
Il me détailla.
« Je ne t’imaginais pas comme ça, enfant. »
« Je ne suis plus un enfant ! »
« C’est tout comme. »
« Et qu’est-ce que vous voulez que je vous raconte ? »
« Tu peux me tutoyer, voyons. »
« Répondez-moi ! »
« Ton histoire d’alibi, dans l’autre monde. Tu as dit que tu servais d’alibi à ta mère qui trompait ton père. »
« Mes parents vont revenir. »
« Tant mieux ! Comme ça, ils signeront le récépissé. »
« Récépissé… quel drôle de mot ! »
« Alors… raconte ! »
Une douleur dans les membres. L’impression de grandir. D’être écartelé par une nouvelle croissance. J’ai dû lutter pour ne pas grimacer. Ma voix était, maintenant, celle d‘un adulte, et je n’en étais pas fier.
« Assieds-toi, mon Raoul ! Tu vas tout savoir. Tu as bien fait de venir dans mon cauchemar. »
Je lui ai indiqué le canapé.
« Ici, c’est comme chez toi, à ce que je vois. »
« Oui, comme ça, je ne suis pas dépaysé. »
« Allez, vas-y, je t’écoute ! »
Une clef tourne dans la serrure. La porte d’entrée s’ouvre. Mes parents m’avaient enfermé. Ils étaient de retour de l’hôpital.
J’allais demander à Raoul de se faire petit, de disparaître sous le canapé, ou derrière le rideau de la porte-fenêtre donnant sur la terrasse, mais il avait anticipé.
Il n’était plus là.
J’allais m’inquiéter pour le nez de maman, risquant d’être rabroué, lorsque…
« Papa ! C’est qui, celle-là ! »
« Papa ? »
Il me fixa, de la haine plein les yeux.
« Et vous, monsieur ! Qui êtes-vous ? Qu’avez-vous fait de mon fils ? »
Le sommeil m’a éjaculé et j’ai failli me cogner la tête au plafond. Elle était déjà bien choquée.
Je me suis levé d’un bond.
Le premier café de la journée devenait urgent. Il y en aurait d’autres, beaucoup d’autres.
Le sommeil était devenu mon ennemi.
J’ai décidé de cesser le traitement à base de statines. De faire un régime qui m’aiderait à faire la guerre, en soldat solitaire, au mauvais cholestérol.
Je me suis pincé. Je ne dormais point. Je m’en suis félicité en hurlant ma joie après avoir refoulé ma douleur.
– EPILOGUE –
Ce matin-là, j’ai appris la mort de maman.
L’infirmière m’a appelé. Elle l’avait trouvée, souriante, mais sans vie, dans son lit.
« Elle est probablement partie en faisant de beaux rêves. »
« Elle a eu bien de la chance. »
« Pardon ? »
« Non. Rien. »
J’ai évité de dormir, la première nuit sans statines. J’ai lu, écouté de la musique, papoté avec Raoul jusqu’à minuit.
Je me suis effondré vers deux heures du matin.
La sonnerie du téléphone m’a réveillé vers neuf heures.
Raoul. Déjà de retour.
« J’ai rêvé que ta mère était décédée. Il paraît que ça rallonge la vie. Elle va devenir centenaire. J’espère que… »
Je croyais en la réincarnation, mais pas aux rêves prémonitoires.
J’avais omis d’informer mon ami de ce terrible malheur.
Mais était-ce vraiment un oubli ?
… était-ce vraiment un malheur ?
Bientôt, j’allais apprendre qu’il avait rêvé que papa s’était suicidé après avoir appris que maman le trompait avec le père d’un gamin chez qui j’étais censé aller jouer, tous les samedis après-midis.
Elle m’y accompagnait.
Mes parents refusaient que je prenne le bus seul, et mon présumé copain habitait de l’autre côté de la ville, si, si.
Elle trouvait toujours une bonne excuse pour expliquer son retard à la maison avant de venir me récupérer, le soir.
Je commençais à en avoir marre du jardin public. J’étais le seul gamin à s’y ennuyer, assis sur un banc conchié par les pigeons.
Et puis, un samedi, papa m’y a rejoint. Il nous avait suivis. C’est moi qui…
Je l’attendais.
Raoul m’a gavé avec ses condoléances.
« C’est la coïncidence, mon Raoul. Ne te prends pas le chou, tu n’as aucun pouvoir de vie ou de mort sur quiconque. »
« Je ne suis pas sûr d’être rassuré. »