Au son des mitrailleuses

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Lorsque le psy a évoqué un traumatisme remontant à l’enfance, ma mémoire a immédiatement ouvert la porte. Un courant d’air ou une clef, peu importait.

J’avais trop longtemps hésité entre sonner et toquer. Des souvenirs se sont engouffrés.

Je me suis revu en culottes courtes.

Elle s’est refermée quand le thérapeute m’a interrompu pour me lancer : « Rendez-vous dans deux semaines, même jour, même heure, vous me devez 60 euros ! »

 

*

 

Mon grand-père avait pris l’habitude de venir me raconter des histoires, le soir, dans ma chambre. Il disait qu’être bercé par des mots permettait de dormir comme un bébé. Qu’il n’avait point cette chance, lui. Qu’il se contentait d’écouter de la musique, au risque de déranger la maisonnée.

« Mais, papy… je ne suis plus un bébé. »

« Tu sais, petit, les adultes prennent des médicaments pour être invités à la table de Morphée, et ce qu’ils y mangent n’est pas bon du tout. Ils en sortent la bouche pâteuse. »

Il parlait par énigmes, collectionnait les métaphores. Il oubliait qu’à mon âge, le langage des anciens n’est pas très clair. Ils compliquent tout. Le vécu devrait tout simplifier, mais non, ils se vautrent dans les labyrinthes et les chausse-trappes. Ils sont sectaires, oui.

Lorsque je repense à ces soirées, je me demande encore pourquoi il me demandait d’éteindre. Probablement pour sa concentration. Lorsque les yeux ne bossent pas, le cerveau fait du zèle. Dans la nuit de ma chambre, une fois que je ronronnais comme un chat, il repartait à tâtons, et il lui arrivait de me réveiller en se cognant à la chaise où en marchant sur un jouet. Il jurait alors entre ses dents et disparaissait sur le palier. Je replongeais immédiatement, avide de mes profondeurs.

J’avais passé un bon moment, je lui pardonnais de m’avoir bouté hors d’un rêve précoce.

J’enviais déjà sa mémoire. Aurais-je la même à son âge ? Je le soupçonnais de passer ses journées à apprendre de nouvelles histoires. Mon père disait que s’il était autant en forme, c’est parce qu’il lisait beaucoup.

« Le cerveau, c’est comme un muscle, plus on le sollicite, plus il dure. Papy lutte à sa façon contre Alzheimer. »

Mais qui était cet Alzheimer ? Un rival ? Etaient-ils amoureux de la même femme ? La connaître ne m’eût point rebuté, au contraire.

Je me rappelle que, gamin, j’étais très con.

 

Ma mère, sa fille, lui faisait la guerre, après qu’elle avait collé son oreille à la porte de ma chambre, parce qu’il évoquait des scènes de bataille. Elle prétendait que ce n’était pas sain, que mes oreilles étaient ouvertes à des contes de fées, pas à des assauts sabre au clair. Papy lui rétorquait que j’étais un gars, pas une fillette, que j’avais besoin d’être armé dès mon enfance parce que, plus tard, la vie me tendrait des embuscades. Qu’il fallait avoir un minimum de sens tactique pour éviter les pièges de l’ennemi protéiforme.

« Ma chère fille, si le petit pète le feu, le matin, c’est parce qu’il dort bien, et s’il dort bien, c’est parce que mes histoires préludent agréablement au repos du guerrier. »

Elle haussait les épaules. Papa, lui, admirait son beau-père et lui passait tout, motivant des disputes qui se réglaient sur l’oreiller. A l’époque, je croyais que maman gémissait parce qu’elle avait mal – je tenais d’elle pour écouter aux portes. Devenir adulte a du bon.

 

Ce soir-là, papy avait empoigné mon nounours et l’avait balancé par-dessus bord.

« T’inquiète, il ne m’en voudra pas. Dis, petit, j’ai pensé à une chose. Ça te plairait que je te raconte comment je me suis battu contre les boches ? »

« Oui, papy, Je veux bien, mais… C’est quoi un boche ? »

« Les Allemands. Ils étaient fascinés par le côté obscur de la force. Ils ont bien changé. On a bien fait de les chasser. De retour chez eux, ils ont appris à nous foutre la paix. »

Je m’étais assis en tailleur sur le lit. J’avais senti que, ce soir-là, son histoire serait soutirée à son lointain vécu. Je m’étais souvent demandé comment j’aurais fait pour m’endormir si mon père n’avait point accepté de le garder à la maison. Maman ne voulait pas qu’il continue de vivre seul – mamy était partie à cause d’un AVC. Papy parvenait à plaisanter sur le sujet.

« J’aurais préféré qu’elle me quitte pour un surfeur, un de ces blondinets aux yeux bleus qui refusent de faire la guerre parce qu’ils ne veulent pas être décoiffés. »

Mes parents n’en croyaient pas leurs oreilles.

 

*

 

« Il y avait un nid de mitrailleuses allemandes au sommet de la calanque. Elles arrosaient la plage lorsqu'un crabe agitait une pince, ou une mouette se posait sur les galets. J'avais pour mission de les neutraliser. Poignard entre les dents, grenades américaines accrochées au ceinturon, j'ai attaqué l'escalade. Nous attendions le débarquement de quelques barcasses qui nous rejouaient les taxis de la Marne à la sauce pescadous. Le soleil tapait dur et la roche me brûlait le ventre. Je me retenais de hurler en utilisant la lame comme un chiffon destiné à bâillonner ma douleur. Mes grimaces effrayaient les lézards qui somnolaient en plein soleil. L'un d'eux a dérapé et des petits cailloux ont ricoché jusqu'en bas. Je me suis arrêté de respirer. Une chance, les boches agglutinés autour des mitrailleuses n'avaient rien entendu. Leurs voix résonnaient dans la calanque, l’écho trahissant leur présence – ils se croyaient seuls au monde. Dans moins d'une heure, pointerait à l'horizon une armada d'une dizaine de pointus chargés de pêcheurs décidés à en découdre avec l'ennemi. Ils avaient confiance en moi, j'étais le plus doué pour atteindre l'objectif sans faire de bruit. Je pratiquais la varappe avant que la Pologne ne soit envahie. Je connaissais cette calanque comme ma poche. Plus jeune, je venais bronzer sur la plage, allongé sur une rabane. J'aimais bien sentir les galets roulant sous mon ventre au moindre mouvement. Ils ne me fumaient pas le nombril, eux… »

Papy s’était jeté à corps perdu dans ce récit de guerre où il tenait le rôle du héros quand maman est entrée dans la chambre sans frapper. Si j’avais été adulte, je l’aurais maudite de m’avoir privé du lancer de grenades. Dehors, il faisait nuit et la lune montait la garde.

« A ton âge, ma fille, tu continues d’écouter aux portes ? »

« Tu m’y obliges. Si tu lisais des contes de fées au petit, je m’en passerais… »

« C’est un garçon, je ne t’apprends rien. »

« Les garçons aiment aussi les belles histoires. »

« Peut-être… Mais, s’ils lisent des romans à l’eau de rose, ils apprendront trop tard que la vie ne nous fait pas de fleur. »

« Voyons, papa, tu sais bien que le petit ne sait pas lire. Il n’a que cinq ans, tu as oublié ? »

Papy, face à ma mère, s’en sortait toujours par une pirouette, mais bon, je lui donnais raison car je me voyais mal m’endormir bercé par une histoire d’amour. Trop peur de rêver que l’un des deux amants ne trompât l’autre. J’avais besoin de me vautrer dans ces actions d’éclat de papy qui lui avaient valu tant de médailles.

Mais maman avait toujours le dernier mot et le sommeil m’accueillait sans que j’aie connu la fin de l’histoire. Les grenades avaient-elles touché leur cible ? Avaient-elles transformé les mitrailleuses allemandes en mantes religieuses fossilisées ?

Le lendemain, je réclamais la suite, mais papy semblait avoir perdu le fil de l’histoire.

 

Quand il est mort, six mois plus tard, j’ai été le seul à chialer à son enterrement.

Il avait renoncé à me rejoindre dans ma chambre, le soir. J’avais cru que maman avait réussi à l’en dissuader, mais non, en écoutant aux portes, j’avais appris qu’il souffrait d’une maladie qui lui grignotait le cerveau. Durant la journée, il paraissait guilleret, un air benêt plaqué sur son beau visage ridé, et jonglant avec ses livres. Lorsqu’il en laissait tomber un, il disait qu’il suffisait d’en acheter un autre, qu’il n’était pas rancunier avec les mauvais romans. Alzheimer entrait en scène.

Papa m’avait pourtant affirmé qu’il serait épargné parce qu’il lisait beaucoup, justement. Il m’avait menti. Il avait également menti en décrétant qu’il estimait papy… Et maman, sa propre fille, qui n’avait pas versé la moindre larme quand le cercueil – il y avait quelques livres à l’intérieur – avait été recouvert de terre.

 

Peu de temps après, un cauchemar a commencé à me harceler. Il me traquait, chaque soir, alors que je venais à peine de m’endormir.

Je rêvais que j’accostais sur la plage de papy, de retour d’une partie de pêche. Il y avait là deux hommes qui papotaient, assis en tailleur au milieu des galets, dans une langue que je soupçonnais être de l’allemand. A ma vue, il s‘était mis à parler en français.

« La pêche a été bonne ? »

« Oui, je vous remercie. »

L’autre me regardait étrangement, comme s’il me connaissait mais avait oublié mon nom.

« Mais je sais qui vous êtes, vous… »

« Je ne crois pas, non. »

« Si, si, j’insiste. Vous vous appelez Franck et votre grand-père vient de mourir. Un sacré bonhomme. Je suis monsieur Alzheimer, j’ai une mémoire en béton. Mon grand-père a péri, égorgé par le vôtre, ici même, c’est ce que je racontais à mon ami, mais je ne vous en veux pas. »

Et je me réveillais en sueur avec la sensation d’avoir été incontinent.

Maman s’inquiétait de l’état de mon lit mais je la rassurais comme je pouvais : en mentant.

« J’ai eu froid, alors je me suis réveillé plusieurs fois pour me couvrir plus chaudement. »

« Nous sommes en été, petit Franck. »

 

Le cauchemar a déserté mes nuits quand j’ai commencé à pisser au lit pour de bon.

 

*

 

A quelques jours d’entrer au collège, dans la foulée d’une année en classe de CM2 où j’avais été plutôt brillant, une pulsion a voulu guider mes pas vers un coupe-gorge alors que maman m’avait interdit d’y mettre les pieds. Elle m’avait intercepté au moment où je sortais. L’intuition féminine, oui.

« Où vas-tu ? J’espère me tromper. »

« Mais, maman, ce sera le raccourci idéal pour me rendre au collège. Et je gagnerai du temps pour rentrer, le soir. Comme ça, j’aurai fini mes devoirs avant qu’on se mette à table. J’y vais juste en repérages. »

« Même pas dans tes rêves. Un enfant y a été kidnappé juste avant que tu naisses. »

« Mais je ne suis plus un enfant. »

« C’est encore à prouver. »

Et je l’avais prouvé en m’y rendant le lendemain matin. Je m’étais proposé pour aller acheter le pain et j’avais fait un petit détour. Ma mère n’avait pas été très maline, ce jour-là. Elle l’était rarement avec moi en présence de papa. Il me passait tous mes caprices, et je pouvais compter sur lui pour me défendre.

En écartant les bras, du bout de l’index, je pouvais toucher les deux murs qui se faisaient face tels deux galions se canonnant bord à bord. J’ai sursauté lorsque j’ai entendu un gamin qui imitait une mitrailleuse et des frissons ont hérissé le duvet de mes avant-bras. J’ai hurlé pour lui demander d’arrêter et j’ai reçu un galet sur la tête. Il a rebondi plusieurs fois avant de s’immobiliser sur le pavé. J’ai dû faire demi-tour car je saignais. Auparavant, j’avais menacé le trou du cul en lui montrant mon poing fermé. Penché à une fenêtre du troisième étage, il gloussait comme une vieille poule.

« T’en veux un autre sur la tronche ? T’es pas d’ici, t’as pas le droit d’être là. Retourne dans ton quartier de richard. »

« Je m’appelle Franck, connard ! »

Et il avait gloussé de plus belle. Tout se passait comme dans un mauvais rêve.

Lui, j’allais lui réserver un chien de ma chienne. Je me suis promis de revenir pour lui régler son compte, mais je devais, d’abord, affronter maman. Lorsqu’elle m’a vu arriver, elle m’a engueulé, depuis la fenêtre de la cuisine, parce que j’avais oublié le pain. Elle vit le sang qui maculait mon pull, et sortit, affolée. Elle m’entraîna dans la salle de bains où elle désinfecta la plaie, au sommet d’une bosse en formation, au sein d’un silence inquiétant. Le calme précédant la tempête ? Le vent se leva méchamment et je reçus une gifle. Ses mains étaient douces, pourtant.

« Tu as fait un détour par le coupe-gorge, je parie. »

« Oui, maman. »

« Qui t’a fait ça ? »

« Je ne sais pas, maman. »

« Tu as mal ? »

« Non, maman. »

« Et tu comptes te venger ? »

« Je ne sais pas, maman. »

Elle me banda le crâne et m’envoya me coucher.

« Mais c’est le matin, maman… »

« Peu importe. Je ne veux plus te voir jusqu’à ce soir. »

 

Tout l’après-midi, je me suis dit que, le monde étant petit, je retrouverai ce trou du cul au collège. Et là, il verra de quel bois je me chauffe, même en plein été. Et puis, les jours passant, j’ai commencé à penser à autre chose. J’avais rangé l’incident au fond d’un tiroir de mon bureau avant de lui mettre métaphoriquement le feu.

Mais le hasard en avait décidé autrement.

Nous nous sommes croisés, le trou du cul et moi, sur le boulevard alors que je me baladais en sifflotant. Il feignit de m’ignorer, prouvant qu’il m’avait reconnu. Une étrange pensée me traversa la tête telle une comète. J’aurais dû ramasser le galet et le garder précieusement. Le glissant dans une poche de mon pantalon chaque fois que je partais en promenade. Je le lui aurais rendu. L’occasion de lui dire, les yeux dans les yeux, le fond de ma pensée. Et de laisser tomber, en gloussant, le caillou roulé par la mer sur l’un de ses pieds.

J’ai renoncé à le provoquer et j’ai passé mon chemin en continuant de siffloter avec les moineaux perchés dans les platanes. Et là, j’ai entendu une voiture freiner et les cris d’une femme. Je me suis retourné. Le gamin avait traversé en dehors des clous et…

Je me suis ébroué. J’avais imaginé l’accident, peut-être souhaité. Je me suis senti tout penaud en rentrant à la maison. J’ai décidé d’épargner maman avec cette histoire. Elle me dirait que ce n’est pas beau d’être rancunier, que c’est un sentiment qui pourrit surtout la vie de celui qui veut se venger.

 

Mon grand-père me manquait.

Contrairement à lui, je lisais peu.

Chaque fois que nous allions nous recueillir sur sa tombe, mes parents et moi, je fermais les yeux et repensais à l’épisode de sa vie de héros qu’il n’avait pu achever.

Avait-il réussi à arroser le nid de mitrailleuses des boches avec ses grenades américaines ? Les pointus avaient-ils débarqué les hommes en armes ? Ce quartier de pêcheurs avait-il été débarrassé de l’envahisseur teuton ?

Il me suffisait de le demander à papa, mais je n’osais pas. A mon âge, on ne s’intéresse pas à la guerre des adultes, on se contente de larguer des galets, du haut du troisième étage, sur un inconnu censé empiéter sur son territoire.

C’est ce jour-là que la haine a commencé, sournoisement, à squatter mon crâne. Moi qui croyais l’avoir neutralisée. L’avait-elle investi en se faufilant par ma plaie, cette lézarde ?

J’ai décidé de retourner dans le coupe-gorge dès que possible. Avant tout, je voulais savoir comment s’appelait le « bombardier ».

Mais le jour de mon entrée au collège – que je n’avais point vu venir – a mis ma rancœur entre parenthèses. J’étais si fier de passer de l’état d’enfant à celui d’ado. Mes nuits se sont peuplées de collégiennes entraperçues dans la cour et auxquelles j’avais déjà du mal à adresser la parole en songe.

 

*

 

Et j’ai fait la connaissance de Miranda.

Une jolie rousse dont la timidité détonnait avec l’arrogance des autres. A l’heure de la récré, je la retrouvais sous le préau et nous parlions de tout et de rien… surtout de rien, mais c’était un moment précieux. La reprise des cours était toujours un crève-cœur. Nous éprouvions souvent le besoin de reparler de notre rencontre, favorisée par (peut-être) le hasard. Elle s’était retrouvée dans mes bras après qu’une copine l’avait poussée. Etait-ce un nouveau jeu chez les filles ? Une manière de former des couples avant l’heure ?

Une sensation indescriptible. Je fus parcouru de frissons de la tête aux pieds. Ses joues laiteuses avaient rosi. J’avais été fasciné. Je l’avais aidée à se redresser car elle mollissait contre mon jeune corps.

Le soir, nous nous séparions en nous disant « à demain » du bout des lèvres. Je n’avais même pas osé lui demander où elle habitait. J’ai souvent été tenté de la suivre, mais si elle s’était brusquement retournée, je risquais de la perdre.

La perdre sans l’avoir embrassée. Fallait-il être maso… Je la regardais souvent, à la dérobée, comme si elle était la préposée à mon premier baiser. Un grand honneur – pour qui ? Je n’avais pas encore atteint l’âge d’être romantique, mais il était trop tôt pour que je sois tenté par le machisme.

Et, n’en pouvant plus de lutter contre ma pulsion, j’ai fini par lui emboiter le pas, un soir, après les cours. Maman m’engueulerait un peu pour mon retard, mais papa amortirait le choc en évoquant la maturité grandissante de leur fils. J’avais remarqué que Miranda ne prenait jamais le bus… et pas la moindre voiture pour l’attendre à la sortie du collège. Ses parents avaient donc une maison dans le quartier. Il n’est pas interdit à un détective en devenir de tomber amoureux de sa cliente, si ? Je l’avais si souvent rêvée qui toquait à la porte de mon cabinet et simulait d’avoir oublié le motif de sa visite. Trop jeune pour avoir Alzheimer. Elle me roulait une pelle et repartait aussi sec.

L’impression que mes pas résonnaient tels les coups d’un timbalier sur son instrument en plein concert. J’aurais tant voulu être sourd. Ou plutôt que Miranda le soit.

 

Je me suis effondré lorsque, un soir, j’ai vu qu’un gamin venu à sa rencontre lui prenait la main tandis qu’elle l’embrassait tendrement. Elle me tournait le dos, j’imaginai le pire. Mais j’ai failli partir en vrille lorsque j’ai reconnu mon rival.

Le trou du cul qui m’avait blessé à la tête avec un galet.

Ils se sont éloignés, bras dessus, bras dessous. J’ai hésité à les courser. J’étais un détective, oui ou non ? J’ai utilisé les troncs des platanes pour me cacher. Je frôlais le ridicule, mais bon, il y avait si peu de monde sur le boulevard. Une femme promenant son chien s’amusa de mon manège.

Le couple s’engouffra dans le coupe-gorge et Miranda en ressortit au moment où je renonçais à marcher à pas de loup. Nous nous sommes retrouvés nez à nez, à deux doigts de se télescoper. Elle me repoussa.

« Tu as tout gâché. C’est mon frère. »

Je suis devenu livide. Mes genoux ont molli et je me suis retenu au mur. Elle a rejoint le « bombardier » et ils sont rentrés chez eux.

Je me suis mis à courir jusqu’à la maison. Ma mère a ouvert la porte alors que je n’avais pas encore sonné.

« Tu es en retard ! Tu es encore allé rôder du côté du coupe-gorge, c’est ça ? »

J’ai gravi les marches deux par deux et je suis entré dans ma chambre sans épargner la porte – elle n’était point fermée, heureusement. J’ai tout de même eu mal à l’épaule. Je me suis jeté sur le lit et…

Et j’ai eu honte.

Je me suis étouffé à force d’hoqueter.

 

Le plus dur, maintenant, consistait à côtoyer la jolie Miranda dans la cour du collège en faisant comme si c’était un fantôme, dans un ensemble parfait de regards fuyants.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

J’ai commencé à faire l’école buissonnière, passant et repassant sous la fenêtre de Miranda, dans le coupe-gorge. J’avais fini par être repéré par des chats qui m’ont collé aux basques et dont j’ai dû me débarrasser en multipliant les ruades.

La nuit, je me réveillais en sursaut, sans aucun souvenir du cauchemar qui m’avait chassé du sommeil, et il m’arrivait d’imiter une rafale de mitrailleuse, pour me défendre, au risque de réveiller mes parents. Si cela arrivait, je leur disais que j’avais fait un mauvais rêve au cours duquel je repoussais des envahisseurs étrangement casqués qui tentaient de débarquer dans la calanque où papy…

Certains jours, je déambulais sur le boulevard en simulant de tuer moineaux et pigeons en plein vol.

J’ai appris, peu de temps après, que Miranda avait déménagé. J’avais certes remarqué son absence dans la cour, mais j’avais cru qu’elle changeait de classe et s’asseyait à son bureau, révisant ou lisant pendant que les autres se défoulaient dehors.

C’était paradoxalement une chance de ne plus l’avoir sous les yeux ; j’économisais des efforts surhumains à feindre de ne plus la voir.

Mon entrée au lycée a été retardée et je suis devenu majeur comme dans une histoire à dormir debout racontée à un somnambule.

 

Maintenant, je dois consulter un psy parce qu’aux dernières nouvelles, je tire sur les antennes de télévision avec un fusil à plomb, ET NE LES RATE JAMAIS.

Je ne comprends pas pourquoi mes voisins me diabolisent. Des pétitions ont circulé dans le quartier. La plupart m’ont vu grandir. Au lieu de regarder la télé, ils feraient mieux d’écouter la radio. Oui, j’habite toujours chez mes parents, mais ils ont rejoint papy au cimetière.

J’ai du mal à trouver du travail.

Je compte sur le psy pour me remettre sur les bons rails. Je ne suis plus qu’un train dont le conducteur est victime d’une crise de démence – Alzheimer, bien sûr – et qui a oublié s’il faut accélérer ou freiner avant d’entrer dans un tunnel.


Publié le 21/03/2026 / 1 lecture
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