Au 51 de la rue Capois, et parmi les ombres des illustres voisins...
Il est des lieux à Port-au-Prince où le temps semble s'être déposé par couches successives, comme une vieille pellicule. La Maison Laroche est de ceux-là.
Tout commence par un arrangement de circonstances : l’armée américaine s’entend avec le propriétaire pour y loger le quartier général de ses Marines. Pendant des années, on y croise des uniformes étrangers, jusqu’à ce matin de 1934 où les dernières troupes plient bagage. On garde le souvenir d'une cérémonie un peu solennelle, presque irréelle, où le président Sténio Vincent salua le départ des forces d’occupation sous le soleil de l'avenue.
Puis, le bâtiment connut une brève parenthèse militaire haïtienne — le Cercle des officiers, la Garde d'Haïti — avant que la diplomatie française ne s'y installe. La Légation de France, qui errait depuis trop longtemps entre le Champ-de-Mars et les hauteurs de Turgeau, trouva enfin dans cette demeure un port d'attache à sa mesure. Monsieur de Lens, envoyé plénipotentiaire, y posa ses archives en 1936, mais l’histoire — ou peut-être le destin — l'en délogea dès 1939.
Durant deux décennies, les États-Unis reprirent possession des lieux, jusqu’à ce qu’un nouveau plan d’urbanisme, né de l’Exposition de 1950, ne pousse les chancelleries vers les brises marines du Bicentenaire. Le 14 avril 1960, les Américains s'en allèrent vers le front de mer.
La France, qui attendait son heure, profita de ce départ pour récupérer la Maison Laroche, transformant le terrain adjacent en Institut culturel, ainsi que le prévoyait l’accord de 1945. Ce n’est qu’en 1968, presque par un dernier trait d’union avec le passé, que les héritiers Laroche proposèrent de céder définitivement le domaine. Pour 107 000 dollars, le 51 de la rue Capois devint alors, et pour de bon, un morceau de France en terre haïtienne.
L’ancienne Avenue de la Garde...
Le Grand Quartier Général des Forces Armées d’Haïti flottait dans l’air immobile de l’après-midi, tel un décor de théâtre dont on aurait oublié de démonter les pans de murs. Les passants longeaient sa façade sans lever les yeux, ignorant que derrière ces pierres s'était joué un temps que les archives, aujourd'hui, peinent à restituer.
C’était un de ces lieux neutres, presque effacés, où les couloirs s’étirent à l’infini sous une lumière jaune de fin de jour. On y croisait des silhouettes aux imperméables passés — de ces hommes dont on ne sait jamais s’ils appartiennent au renseignement ou s'ils font simplement partie du paysage. On y parlait à voix basse, sans doute pour ne pas réveiller les spectres des décisions prises entre ces murs, à une époque où chaque dépêche portait le poids d’un destin.
Aujourd'hui, quand on déchiffre les rapports et les notes de service, une étrange buée recouvre les noms et les dates. On cherche une précision, un visage, mais on ne retrouve que l'écho d'une administration fantôme. Le Grand Quartier Général n'est plus qu'un point de repère sur une carte ancienne, une adresse que l’on finit par perdre à force de vouloir la retrouver.
L'officier du jour, ce méconnu pourtant essentiel...
Je prends plaisir à adresser mon salut habituel aux lecteurs, aux parents et aux amis, en songeant à l'officier du jour de ce samedi matin au GQG. Théoriquement, il assure la permanence du service. « Il assume toutes les tâches inhérentes à son poste pendant cette période. » Mais ceux qui ont observé de près le « carré » de ces officiers — souvent des sergents ou des adjudants expérimentés — à travers les structures militaires de l’Haïti d’autrefois, vous le diront avec une sorte de gravité : « Il faut connaître l'Armée pour occuper le carré de l'officier du jour. »
En effet...
Au Grand Quartier Général comme au Département Militaire de la Police de Port-au-Prince, ils étaient là, institutionnellement présents, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je me souviens d'un soir, au début des années 90 ; j'avais consulté l'officier de poste vers onze heures du soir. Le lendemain, à peine le drapeau hissé, le dossier était déjà réglé. L’histoire de ce poste reste encore inédite, un peu clandestine. Pourtant, si l’on compare l’efficacité des FADH au reste de l’administration publique, le contraste est saisissant.
Il y a des dates qui ne sont d'abord que des points de repère sur une vieille fiche cartonnée, mais qui, une fois révélées, agissent comme un signal dans la brume. Lundi 3 janvier 1927.
Jusque-là, le Grand Quartier Général conservait sa part d’ombre, une chronologie floue que l’on traversait sans trop s’arrêter. Et puis, il y a eu cette trouvaille, fortuite, comme les meilleures rencontres. Le 8 août 2018, un chercheur a exhumé des fragments oubliés sur Medium, des échos précis venus des colonnes numérisées du Matin et du Nouvelliste.
L’inauguration du Quartier général de la Gendarmerie d’Haïti. On imagine les officiels en costume clair, la poussière du Champ de Mars, et ce bâtiment encore neuf qui allait devenir le cœur d’une administration aux visages multiples. Pour beaucoup, ce fut un saisissement ; ce genre de vertige que l’on ressent lorsqu’une pièce manquante du puzzle retrouve brusquement sa place.
Ce jour-là, l’Avenue de la Garde n’était plus une simple adresse dans un annuaire périmé, mais le théâtre d’un commencement dont on venait enfin de retrouver la minute exacte.
C’était au cœur des années trente, une époque dont les contours nous échappent mais que l’on retrouve, presque intacte, dans les pages jaunies du journal Le Matin aux archives de l’Université de Floride. En parcourant cette décennie, on voit resurgir le défilé du carnaval. Les chars suivaient alors une géographie immuable : ils remontaient l’avenue de l’École de Médecine — tout près de l’Hôpital général — puis l’avenue de la Garde, là où siège le Grand Quartier Général, avant de se perdre dans la clarté du Champ-de-Mars. On imagine le bruit de la foule et la poussière, comme des scènes de film dont le son aurait été coupé.
A suivre…
Extrait de: Quartiers de naguère (Petites et grandes histoires autour de certains quartiers d’Haïti…)