Si je continuais de faire des excès…

Le médecin traitant m’avait secoué. Il redoutait probablement de perdre un nouveau patient. J’avais appris le décès de trois d’entre eux, le même jour. Je m’étais juré de ne le consulter que pour soigner une vilaine grippe, ou des maux de tête.

« Docteur, j’ai des ballonnements. »

Je joignais le geste à la parole.

« Et je pue quand je pète. »

Il n’avait même pas sourcillé.

« Allongez-vous… »

Il m’avait palpé le bide sans ménagement.

« Vous mangez trop. Est-ce que vous buvez ? »

« De l’eau, comme tout le monde, docteur. »

« Tout le monde ne ment pas à son médecin traitant. »

« Voyons, docteur, je ne vais pas me priver, à mon âge. On ne fait que ça, se priver, dans ce monde castrateur. C’est déjà un miracle d’avoir dépassé la soixantaine sans gros bobos. Regardez, je n’ai pas de vergetures autour du nombril... Et mes jambes…pas une seule varice… »

Moi, à sa place, j’aurais haussé les épaules. Il se contenta de se rasseoir derrière son bureau, et de pianoter sur son clavier d’ordinateur.

« Pas de médocs, juste un régime. »

J’ai eu envie de hurler, mais je me suis contenté de souffler en dodelinant de la tête.

Il m’avait fait cadeau de la visite.

« Revenez dans deux mois ! Allez voir ma secrétaire pour prendre rendez-vous, je vous prie. »

« Et vous me ferez payer deux fois plus cher… »

« Vous êtes de mauvaise foi… »

« Je ne risque pas de changer, à mon âge. »

« Cessez d’évoquer votre âge, à tout bout de champ, il n’y est pour rien si… »

« Si je fais des excès, oui, je sais, j’ai compris. »

Il m’avait serré la main dans un grand sourire.

 

De retour à la maison, je me suis posé sur le canapé et j’ai lu la liste de ce que je devais consommer, et ce qui m’était interdit. Je ne mangeais jamais ce qui m’était autorisé… L’autre jour, un lointain cousin, par le sang et la distance, m’avait proposé un chien, histoire de me tenir compagnie.

« Si tu adoptes un chien, tu auras envie d’être en forme pour le sortir deux fois par jour. Si t’as un coup de vieux, il va te mordre. Et à ton âge, on cicatrise mal. »

« Toi alors… toujours droit au but… « 

« C’est pour ton bien. Tu veux que je te donne l’adresse d’un refuge ? »

« Pas la peine. Je me débrouillerai tout seul. »

Je comptais bien, une fois de plus, pratiquer la procrastination.

 

Cette histoire d’adopter un chien m’a marqué au point que j’ai cauchemardé, dès la première nuit.

En songe, j’en avais gardé un à la maison, après l’avoir trouvé dans une benne à ordures. En rencontrer un, blessé ou pas, sur le bord d’une route, c’était tellement plus romantique, mais bon, au cœur de la nuit, les désirs de l’âme sont aléatoires. J’avais été attiré par des gémissements. J’ai soulevé le lourd couvercle et il était là, la tête couronnée de peaux de banane.

« En voilà, un beau chapeau ! »

Je le ramenais à la maison, lui faisais prendre un bain avec du gel douche… La mousse lui faisait une tête de nuage dessinée par un enfant.

« Mais… dis-moi… tu es si petit ! Remarque, à mon âge, je n’aurais pas voulu sauver la vie d’un vieux chien. Si j’en prends un, c’est pour qu’il me survive… »

Jusque-là, tout allait bien.

C’est quand j’ai refusé de le sortir qu’il s’est fâché. Nous rentrions de chez le véto, et comme il avait pissé là-bas…

« Tu veux encore faire pipi ? Je suis fatigué, moi. T’es marrant, toi… Je suis vieux… »

J’étais assis sur mon lit, face à l’armoire, en train de me masser les pieds, et c’est la glace qui m’a alerté…

J’ai vu cette énorme tête et ces mâchoires armées d’une double rangée de crocs de loup. Elle me dominait et s’apprêtait à me…

Je me suis réveillé alors que mon os frontal craquait. Et que du sang éclaboussait mon reflet.

Je n’ai pas cherché à comprendre, je venais de faire un rêve prémonitoire, en partie prémonitoire, car…

Le passé récent s’est invité.

En vérité, j’avais payé mon désintérêt pour cette plainte – prise pour un miaulement – entendue en passant devant la benne à ordures, à deux pas de chez moi.

Je me suis précipité dans l’espoir que les cantonniers n’avaient point bossé, ce jour-là. Ils ne se dérangeaient qu’une fois par semaine, mais nul ne savait quand, exactement. De toute façon, si c’était le cas, ils m’auraient réveillé, comme d’habitude. Mais je ne leur en voulais pas. Ils passaient tôt, bossaient bien. Rien à redire. Le quartier était propre, et personne ne se plaignait, au contraire.

Le chiot était là, dans un coin, tout tremblant, le poil mouillé. Le salaud qui s’en était débarrassé, sans doute en le lançant, avait laissé le couvercle ouvert, et comme il avait plu, au cours de la nuit…

Je n’avais pas les bras assez longs pour l’attraper. Je suis rentré, pour prendre un tabouret, et je suis immédiatement ressorti. Dans un roman de Stephen King, la benne à ordures roulerait, tel le landau du film, Le cuirassé Potemkine, jusqu’en bas du boulevard.

Quelqu’un m’a vertement tancé, me prenant pour un SDF fouillant dans les détritus.

« Vous croyez qu’un sans-abri se balade avec un tabouret, et pareillement vêtu ? Allez, circulez ! Y’a rien à voir ! »

Le type m’a insulté depuis le trottoir d’en face, après avoir traversé la chaussée au pas de charge et en dehors des clous.

J’ai agrippé le chiot par la peau du cou, lui faisant mal, à mon grand désarroi. Il a couiné. Je l’ai ramené contre ma poitrine et l’ai caressé comme si ma main était enduite d’onguent.

« Tu vois, bonhomme, si je suis là, c’est parce qu’un ange gardien a veillé sur toi. C’est lui qui m’a averti que tu grelottais au fond d’une poubelle. »

J’ai lutté contre l’envie de…

Je n’ai pas lutté longtemps.

« Il s’appelle comment, le connard qui… »

« Monsieur Buttin, il habite le pâté de maisons voisin. Sa fille a cru lui faire un beau cadeau pour son anniversaire… Je la déteste ! »

« Et pas lui ? »

« Oui, aussi. »

J’ai soudain réalisé que le chiot parlait… dans ma tête.

« Et maintenant, c’est toi qui profites du beau cadeau. C’est la vie. Tu es né sous une bonne étoile. »

Je me suis ébroué, remettant la réalité au goût du jour.

« Viens chez moi ! Je n’habite pas chez une copine, mais tu y seras bien. Putain ! Si je tenais celui qui… »

Il me mordilla la main sans la moindre animosité.

« Tu ne veux pas venir ? »

J’ai senti sa langue chaude remplacer ses petits crocs pointus.

« A la bonne heure ! »

 

Le lendemain, après avoir passé une nuit relativement calme, je l’ai amené chez le véto. En route, je lui ai fait la leçon.

« Si tu veux rester à la maison, tu ne dois pas chercher à monter sur le lit pendant que je dors. »

« T’avais qu’à pas laisser la porte de ta chambre ouverte… »

« Pardon ? »

J’avoue que le tutoiement m’avait surpris. Tout à l’heure, j’avais cru que c’était une illusion auditive.

Mais comme je me faisais des films, j’en avais ri.

 

« C’est un mélange de plusieurs races. Un vrai patchwork. » a dit le véto.

« Pas joli comme nom, ça. »

« Quoi donc ? »

« Patchwork. »

« Oui, en effet. »

« Et Bastardon ? »

« C’est vexant. »

« Evidemment. Mais c’est la vérité. Moi-même j’ai des origines slaves et alsaciennes. »

« Vous vous appelez comment ? »

« Franck Breitner. »

Il a fait la moue.

Vingt minutes plus tard, nous étions dehors, après que Bastardon avait été vacciné. J’avais été briefé sur mon boulot de maître attentionné avant d’être délesté de cent euros, en arrondissant.

« Tu me coûtes déjà cher, petit coquin. »

« T’avais qu’à me laisser dans la poubelle, gros malin. »

 

***

 

L’idée m’est venue tandis que je glissais un comprimé vermifuge dans sa pâtée, comme me l’avait indiqué le véto, s’il refusait de l’avaler sans rien autour. Il avait précisé qu’il était appétant. Drôle de mot. Il l’avait refusé en le recrachant plusieurs fois. Deux jours plus tard, ce fut le tour du comprimé antipuces et anti-tiques. Même cinéma.

L’idée ?

J’y viens.

Je l’avais promené tout au long des ruelles du pâté de maisons voisin, à la recherche de ce monsieur Buttin, l’affreux bonhomme qui avait dit non à un cadeau de sa fille, mon chien, en l’occurrence.

« Pourquoi tu fais du zèle ? Et puis, qui te dit que je n’ai pas inventé cette histoire ? »

Je me suis mis à siffloter. Les moineaux ont cru que j’étais des leurs, mais Bastardon leur a fait comprendre que non.

« N’aboie pas si fort ! On ne les connaît pas, les gens d’ici. Peut-être qu’ils détestent les chiens. »

« Moi, j’ai bien failli… »

« Quoi donc ? »

« Les connaître. »

« Oui, bien sûr. »

« Et tu vas sonner à toutes les portes ? »

Je n’ai pas répondu. L’arrogance de ce chiot commençait à me hérisser le poil. Mais je ne pouvais pas lui en vouloir puisque que, grâce à lui, je comprenais désormais le langage des toutous. Je me suis promis d’aboyer, un de ces jours… Mais pas ici.

Je suis entré dans un bar, histoire de demander au garçon où habitait monsieur Buttin.

« Monsieur… Monsieur… L’établissement est interdit aux chiens ! »

« Il n’est pas vivant. C’est une peluche. »

Et j’étais ressorti aussi sec après que le doudou avait jappé tout son soûl.

 

Nous avons été suivis. Je me retournais tous les dix pas. Un ado dont la dégaine me fit sourire, de prime abord. Il nous a dépassés et s’est planté, jambes écartées, poings sur les hanches, sur le trottoir.

« Voilà Peter Pan, maintenant ! »

« C’est qui ? »

« Laisse tomber ! Tu as quelque chose à nous dire ? »

« Oui, voilà. Je me suis demandé, tout à l’heure, ce que vous vouliez. Pas boire, n’est-ce pas ? Francis n’a pas été très correct avec vous. »

Bastardon a grogné.

« Pas grave. Mais tu tombes bien, tiens. Nous cherchons un certain monsieur Buttin. Nous avons deux mots à lui dire. »

« Monsieur Buttin ? Le diététicien ? Il habite au 13, sur le trottoir d’en face, à côté de la librairie. Vous voyez l’enseigne qui clignote, là-bas ? C’est juste à côté. »

« L’enseigne de la librairie clignote ? Mais on est en plein jour. »

« Y’en a qui disent que c’est des fantômes. Les fantômes d’auteurs qui protestent parce qu’ils ne sont pas assez lus. »

« Des fantômes en plein jour ? »

« Vous faites une fixette, monsieur. Chez eux, ils vivent dans une perpétuelle nuit. »

« Tu en as vu ? »

« Non. »

« Et le libraire… il n’a pas essayé de réparer son enseigne ? » 

« Probablement, mais ça doit être impossible. »

« En tout cas, merci de nous avoir renseignés. Au revoir, jeune homme. »

« Au revoir, monsieur. »

Et il cligna de l’œil au chiot.

Un détail du dialogue m’avait interpellé. Monsieur Buttin était diététicien. Exactement ce qu’il me fallait pour mieux me nourrir. Si mon médecin traitant était au courant…

Les coïncidences m’amusaient parfois, mais cela ne m’empêchait point de les trouver troublantes.

 

Mon idée était bonne, aussi je me suis laissé guider par une autre idée, enfantée par la première.

L’euphorie me gagnait.

 

J’ai ramené Bastardon à la maison, et je suis reparti pour rendre une petite visite à monsieur Buttin. Il me prendrait en urgence, j’en étais intimement persuadé.

« En urgence ? Vraiment ? »

Je venais à peine de sortir.

Je suis tombé des nues. Bastardon était télépathe.

« T’as pas intérêt à chercher à m’influencer. »

« Pourquoi ? Tu vas me ramener dans la poubelle ? Je suis sûr que j’ai ma place réservée dans l’une de tes boîtes à chaussures. Tu fais du combien ? Ou chez monsieur Buttin, peut-être… »

J’ai changé de trottoir, complètement à côté de mes pompes. J’ai eu droit à quelques coups de klaxons. A un nom d’oiseau dont je n’enviais point le ramage. J’étais en train de devenir marteau et, paradoxalement, j’avais traversé en dehors des clous.

Fébrile, j’ai sonné chez monsieur Buttin. La librairie ne clignotait plus. Normal, elle était fermée.

« Vous aviez rendez-vous ? » m’a dit une secrétaire qui avait dépassé la date limite.

« Demande-lui pourquoi elle continue de travailler à son âge. J’espère que c’est sa femme. »

« Non, madame, je n’ai pas rendez-vous. C’est juste pour un renseignement. »

« Si ça se trouve, je peux vous aider sans déranger monsieur Buttin, qui est avec un patient, présentement. »

« Oui, sans doute. Je souffre de ballonnements… J’ai ouï-dire qu’il me faudrait faire un régime… »

« Euh… Je vous prie de m’excuser, mais il va falloir prendre rendez-vous, je suis là pour ça. Je ne suis pas habilité à vous répondre sur un sujet strictement médical, je suis vraiment désolée. »

J’avais eu le temps de remarquer que la salle d’attente était pleine. Je me suis promis de revenir.

« Tant pis alors. Je vais aller aux urgences, à l’hôpital. »

« C’est une solution. Au revoir, monsieur. »

« Au revoir, madame. »

J’ai regagné mes pénates sans avoir obtenu ce que je cherchais.

« Et tu cherchais quoi ? »

« L’adresse de sa fille. »

« Il fallait me le demander. Je suis bien placé pour le savoir, tu ne crois pas ? »

J’ai haussé les épaules, et un piéton a cru que j’avais des tics. Je venais de lire dans ses pensées.

« Dis-moi, Bastardon. Ton don, il est contagieux ? »

« Lequel ? »

« Celui de lire dans la tête des gens ? »

« Je l’ignore. »

 

Lorsque je suis rentré, il dormait sur le canapé. Feignait-il d’être ailleurs ? Je l’ai laissé tranquille. Je me suis servi un grand verre de whisky, et je l’ai siroté en pensant à ce que j’allais manger, ce soir.

Silence radio.

Là, j’ai su que Bastardon dormait pour de bon.

 

Ce matin-là, tout à fait par hasard, encore lui, j’ai croisé Peter Pan.

« Bonjour, monsieur. Vous allez boire un coup ? »

« Non, mais si tu veux, je te paie un café. »

« Non, non. C’était pour vous dire que Francis regrette de vous avoir mal parlé. Il aimerait que vous reveniez dans son bar. »

« Tu me cherchais ? »

« Pas du tout. C’est le hasard, encore une fois. »

« Tu as déjà eu affaire à lui ? »

« Oui. Souvent. Il me suit partout. »

« Pareil. Et c’était quand, la dernière fois ? »

« Cette nuit. Pas moyen de dormir. Je me suis levé parce que je ne supporte pas la position allongée quand j’ai les yeux grands ouverts, et…

« Et ? »

« Je me suis vu dans la glace de mon armoire. »

« Et c’est ça, le hasard, pour toi ? »

« Pour sûr. C’était moi, mais avec dix ans de plus. » 

« Comment ça ? »

« Mon armoire voyage dans l’avenir. Ça n’arrive qu’une fois par an, et je ne suis pas toujours présent. Il m’arrive d’ouvrir la porte et d’y trouver des pulls que ma grand-mère n’a pas tricotés. »

« C’est une blague ? »

« Oui. »

 « T’es un marrant, toi ! Allez, viens ! On va boire un coup chez Francis ! »

 

Francis a payé sa tournée.

« Vous habitez le quartier ? Je ne vous ai jamais vu, dans le coin. Il y a pourtant pas mal de monde qui passe devant le bar sans s’arrêter. »

« Vous les comptez ? »

« Non, pourquoi ? »

« Pour rien. »

J’ai réglé et je suis parti, laissant Peter Pan discuter de tout et de rien avec Francis, devant son troisième café très sucré.

« Je crois que ce gamin va avoir besoin du diététichien. »

« Du diététichien… tu l’as fait exprès ? »

« Bien sûr. Vous, les humains, ne voulez pas admettre que nous, les animaux, avons de l’humour. »

« C’est vrai. Il y a les chimpanzés, les perroquets… »

« C’est un peu court, jeune homme… »

« De mieux en mieux. Allez, je rentre. »

 

***

 

Je me suis aperçu, depuis plusieurs semaines, que Bastardon ne finissait jamais sa gamelle de croquettes, mais il me réclamait à manger lorsque je me mettais à table devant un steak saignant. Je l’entendais claquer des dents.

« Tu as froid ? »

« Très drôle. Et le régime, c’est pour quand ? »

Il m’avait cloué le bec.

Cette nuit-là, j’ai rêvé qu’il m’invitait au restaurant. Mais c’était interdit aux mauvais maîtres. J’avais dû manger des frites bien grasses, dehors, dans une niche où je me suis senti à l’étroit.

Au réveil, il n’était pas là, comme d’habitude roulé en boule sur le lit, entre mes jambes. Je m’en suis voulu de ne point avoir remarqué son absence, même en dormant. J’étais capable de sursauter lorsqu’il baillait. C’était réconfortant de le savoir là, fidèle parmi les fidèles, veillant sur mon sommeil.

La veille, il m’avait demandé pardon à la suite d’une vanne sur mon embonpoint.

« Qui aime bien châtie bien. »

« Il vaut mieux faire envie que pitié. »

Un concours de proverbes que je ne gagnais jamais.

« Bastardon ! T’es où ? »

La porte de la chambre était fermée et, contrairement aux chats, il n’était pas doué pour tourner la poignée avec ses pattes.

Le silence de la maison m’écrasait.

« Bastardon, si tu me réponds, je te donne les restes du steak saignant d’hier soir ! »

J’ai descendu l’escalier en cherchant des empreintes de pattes sur les marches fraîchement cirées. Rien.

C’est dans la cuisine que j’ai découvert les traces rougeâtres… et ce n’était pas le sang du steak inachevé qui avait fini à la poubelle parce que je culpabilisais.

J’ai perçu une respiration saccadée.

Je me suis baissé et j’ai regardé sous la table. Il était là, la gueule rougi par…

« Tu as volé les restes du steak ? »

« Il ne saignait plus, maître. »

« Mais tu as essayé. »

« Mais non ! C’est mon sang que tu vois… Il m’a mis un coup de pied avant de mourir. La dernière ruade. »

« Tu t’es battu avec un cheval ? »

« Bien sûr. Il y en avait un dans le placard. J’ai voulu ouvrir alors que je poursuivais une souris et… »

« N’importe quoi. »

« Laisse-moi finir ! Et c’était une écurie. »

Il s’est évanoui et je l’ai immédiatement pris dans mes bras, puis porté dans la voiture où j’ai démarré en trombe, direction : la clinique vétérinaire.

 

J’avais dû le laisser pour la nuit.

Rien de grave : une dent déracinée.

Le véto craignait une hémorragie malgré les points de suture.

Je suis rentré mal à l’aise. J’ai failli m’arrêter pour boire un coup, peut-être deux, chez Francis, mais non, j’étais capable de prendre une cuite et de me lever, le lendemain, avec une gueule de bois sculptée par un maître de chaix.

 

L’aube avait beau être prometteuse, je me suis senti minable, dans la cuisine, humant le café destiné à remettre la locomotive sur de bons rails. L’inquiétude me coupait l’appétit, mais je regardais intensément les croissants de la veille alignés sur la table, entre le beurre et la confiture de mûres.

« Il est si petit, si bizarre, il prend tellement de place que s’il lui arrive malheur, je vais me transformer, une nouvelle fois, en île déserte incapable de naviguer même si du monde l’accoste. »

« Ce n’est qu’un croc qui s’est fait la malle… »

« Oui, mais tant de sang hors d’un si minuscule corps. »

« Si minuscule que ça ? Tu en es sûr ? Moi, ta conscience, je te prie de croire que… »

J’ai fait un bond sur ma chaise. Trois coups de sonnette. J’ai regardé l’heure à la pendule accrochée au mur, au-dessus du frigo.

« C’est une blague. Ou un ivrogne qui sort de boîte. »

« Non, il aurait donné des coups de poing sur la porte… »

« Alors c’est une blague. »

« Si tôt ? Il faut en avoir, de l’humour en rab, pour se chercher un public à cette heure… »

Je me suis levé en faisant craquer mes articulations. J’ai ouvert. Une tornade est entrée. Une femme échevelée.

« Vous avez adopté un loup, monsieur ! »

« Vous êtes bergère ? »

« Ce n’est pas rigolo ! J’ai tout vu. Mon père m’avait appelé parce qu’il avait un mauvais pressentiment. Sa porte était ouverte, je suis entrée, et j’ai vu votre chien qui… »

« Mon chien ? Mais il est tout petit… »

« Tout petit, bien sûr… Pas ce jour-là, en tout cas. J’ai voulu aider papa à lui échapper et il a essayé de m’égorger. Je suis tombée et je me suis cognée la tête à la table du salon. Quand je suis revenue à moi, il avait également égorgé mon père. Il y avait du sang partout. Et j’ai trouvé ça. Je suppose que c’est à lui. »

Elle m’a tendu un croc ensanglanté.

J’ai blêmi.

« Et vous avez mis tout ce temps pour venir ? »

« Je vous ai dit que je me suis cognée. J’ai vu trente-six chandelles. »

« Vous êtes la fille de monsieur Buttin, n’est-ce pas ? »

« Parce qu’en plus, vous connaissez mon père… »

« C’est une longue histoire. Et mon chiot se transforme en loup, c’est ça ? Je sais qu’il vous en voulait… à vous et à votre papa qui l’a jeté dans une benne à ordures… »

« Qu’en savez-vous ? Il vous l’a dit ? »

« Oui. »

« Et vous vous foutez de ma gueule… »

Le téléphone a sonné.

« Vous permettez ? »

« Faites comme chez vous. »

« Trop aimable ! Allô, oui ? Lui-même… Quoi ? »

« Il arrive ! »

« Qui ça ? »

« Mon… Le loup ! »

« Mais… »

« Venez ! Suivez-moi ! Je vous cache et j’appelle la police ! A moi, il ne fera rien. Il se venge de vous. Moi, je lui ai sauvé la vie. »

 

Il avait endommagé la cage de la clinique vétérinaire. Il fallait bien en sortir.

Je suis allé chercher le fusil dans le garage après avoir mis la jeune femme à l’abri.

« Mais vous avez dit que vous appeliez la… »

« Il est dangereux. Au placard, les bons sentiments ! »

Je suis remonté dans ma chambre et je me suis posté à la fenêtre. Le réverbère le plus proche clignotait. Je me suis dit que les fantômes du quartier voulaient assister au spectacle. Profiter de la chance d’être aux premières loges.

Je n’ai rien vu venir.

Je suis redescendu.

J’ai libéré la fille de monsieur Buttin du cagibi où je l’avais cachée.

« Il n’est pas là. Il a dû disparaître dans la nature. Bon débarras ! »

Je passais par tous les sentiments, même les plus contradictoires.

Des grattements à la porte d’entrée.

La jeune femme a eu le réflexe de retourner dans son abri de fortune.

« Vous ne craignez rien ! Il est redevenu un chiot. »

Le silence qui s’‘ensuivit, noir et profond, avait quelque chose de crépusculaire. Et, à l’aube, il y avait maldonne.

D’autres grattements. Plus appuyés. Insistants.

J’ai réagi au quart de tour, motivé par je ne sais quelle pulsion.

J’ai récupéré le fusil, abandonné sur une table basse, dans le couloir.

J’ai entrebâillé le battant et j’ai tiré au jugé.

 

J’ai enterré Bastardon, décapité par la décharge de chevrotine,  dans le jardin.

J’avais attendu que la jeune femme s’en aille pour pleurer toutes les larmes de mon corps.

La police est arrivée. J'avais les mains pleines de terre et de sang, à la fois victime et coupable.


Publié le 10/02/2026 / 6 lectures
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