Plus de son, plus d'image !
Adèle pose un genou à terre, puis, terrassée, elle tombe dans l'abîme.
Elle a déjà traversé de nombreuses turbulences, elle a subi la souffrance, comme tout un chacun. Elle a combattu à de multiples reprises, elle a été blessée, ses cicatrices en attestent, mais à chaque fois, elle a réussi à en sortir plus forte, comme dans un jeu vidéo où l'on acquiert des points d'expérience à chaque combat. Elle a toujours su rebondir et trouver des solutions. Notamment, elle a vu des proches chavirer. Son cœur déchiré, en colère, lui a donné la rage de les soutenir, de leur tenir la tête hors de l'eau, de les aider à remonter sur la berge et à se remettre debout. Il a fallu du temps et de la patience, mais ils s'en sont sortis.
Aujourd'hui, c'est elle qui sombre, et cela n'est pas possible.
Écran noir ! Son corps ne répond plus, son esprit s'éteint…
Le diagnostic est tombé comme un couperet : « burn-out », juste un mot à la mode.
Adèle est prostrée, seule, en boule sur le canapé de son bureau-bibliothèque, plus aucune énergie. Le monde, les autres n'existent plus ; seule une souffrance persiste et la tenaille. Sa poitrine est comprimée, ses larmes coulent sans arrêt, son sommeil est sporadique. Jour et nuit se confondent, elle ne maîtrise plus rien, elle est devenue une loque. Son cœur est oppressé, son esprit broyé.
Malgré les drogues qu'elle ingurgite, les pensées tournent en boucle. Elle a perdu toute estime d'elle-même, elle s'est affichée avec toute sa faiblesse, sa dérisoire fierté est brisée. Elle ne sait pas par quel bout prendre la situation ; le médecin lui dit d'être patiente, la blague !
Puis, comme un jeune enfant, elle va tenter de mettre un pied devant l'autre, réapprendre, se reconstruire. Elle s'informe sur internet sur cette maladie, elle consulte des témoignages. Toute une armée d'alliés va être testée et mobilisée : la méditation pour calmer le tumulte mental, les longues marches rapides pour évacuer le stress, le yoga et la réflexologie pour enfin découvrir et prendre soin de son corps (là encore, pendant les séances, des flots de larmes vont surgir, le trop-plein déborde).
Seule, elle n'y arrivera pas. Une amie lui permet d'obtenir un contact avec un psy, enfin une lueur d'espoir. Il écoute, il explique, il lui redonne peu à peu figure humaine. Elle apprend la patience, l'acceptation, l'humilité ; elle apprend à panser ses blessures, à s'ouvrir aux autres. Ensemble, ils vont décortiquer les mécanismes qui l'ont amenée à cet effondrement.
Le technicien recherche la panne.
Le chemin est long, tortueux, parfois envahi de végétation, avec des pentes vertigineuses et des montées épuisantes. Adèle a appris à cultiver son jardin intérieur, elle s'est créée un refuge de paix et de lumière. Elle a aussi profité de la nature qui la ressource, tous les sens en éveil : elle vit.
Cela durera plus d'une année avant qu'elle reprenne le chemin du travail. Les règles sont claires : plus de responsabilité, plus d'horaires hors norme. Elle affronte le regard des autres sans appréhension, elle troque son poste de chef contre celui d'employée, elle refuse de retomber dans le schéma infernal qui brise l'humain, elle évite la machine à café, lieu où l'on dénigre.
Après redémarrage, il s'est avéré que la machine travaille plus lentement et que la carte mémoire est endommagée.
Peu importe : sa vie est ailleurs, le travail n'est qu'une parenthèse.
Est-elle devenue une autre personne ?
Non, seulement plus mesurée, mais elle a pleinement conscience de sa fragilité. En revanche, sa fierté et son ego ont dégonflé pour laisser de la place à la sérénité. Elle se réfugie de temps en temps dans son jardin intérieur, elle continue de marcher dans la nature, elle ne craint plus les moments de vide.
Mise à jour et sauvegarde.
Ni regrets, ni défaites : seules des expériences qui enrichissent.
« Ce qui fait obstacle au chemin devient chemin. » — Marc Aurèle