Maman n’était pas d’accord, mais papy n’en avait cure. Il voulait, à tout prix, me montrer le bunker, quillé au sommet de la calanque. J’aimais bien quand il faisait des caprices.

« Tu vas voir, petit, je vais te montrer une maison où les Allemands… »

« Papa, c’est encore tôt pour qu’il s’intéresse à la guerre, tu ne crois pas ? »

« Il joue bien avec mes soldats de plomb… »

Je me rappelle avoir rejoint papy dans sa chambre, ce soir-là. D’habitude, c’est l’inverse qui se produisait. Il me racontait des histoires qu’il improvisait. Là, il boudait. Maman avait insisté pour qu’il vive avec nous, et je ne m’en plaignais point, au contraire. Il retombait parfois en enfance, et j’en profitais pour jouer avec lui, à armes égales. Il était doué aux billes. Il me battait souvent et se faisait engueuler par papa quand il s’en vantait.

« Beau-papa, il faut leur laisser croire qu’ils ont gagné. Les enfants ont besoin d’être orgueilleux dès le plus jeune âge. Avoir confiance en soi, c’est important. »

« C’est lui qui m’a demandé de ne pas tricher. »

Il abdiquait parce qu’il n’était pas chez lui. Sa maison, celle où il avait si longtemps vécu avec mamie, avait été remise en vente.

« Un jour, c’est moi qui te l’achèterai, papy. Je suis sûr qu’il y a encore, là-bas, l’odeur du parfum de mamie. »

« Comment c’est possible ? Tu ne l’as pas connue, mamie. »

« Tu l’as sur toi. Maman dit toujours que les vieilles personnes gardent sur eux un souvenir de leur passé. »

« Elle évoquait un porte-clefs, un dé à coudre, la photo d’un bouquet de fleurs… »

« Moi, je sais que j’ai raison… »

« Et tu as raison, oui. »

« Tu l’as connue comment, mamie ? »

« Devant le bunker, justement, bien avant la guerre. Elle ramassait des coquelicots. C’est le seul endroit où ils poussent. Et moi, je respirais à pleins poumons l’air du large. Si je m’étais douté que… »

« Qu’il y aurait la guerre ? »

« Non. Que je rencontrerais l’amour de ma vie, ce jour-là. »

« Je veux y aller. »

« T’as bien vu que tes parents s’y opposent… »

« On ne leur dira rien. Je veux voir le bunker ! Je veux voir le bunker ! »

Et j’ai vu le bunker.

 

_

 

Papy avait ignoré le veto de mes parents.

« C’est la première fois que je désobéis à ta maman depuis que je vis ici. Si on se fait rattraper par la patrouille, ça va aller mal pour nos matricules. »

« Tu crois qu’ils vont nous priver de dessert ? »

« Non. Ils ne sont pas cruels à ce point, mais bon, sur le coup des nerfs… S’ils se fâchent tout rouge… »

« C’est la couleur des coquelicots, papy. »

« Et du sang. »

« Oui, je sais, je m’écorche souvent les genoux. »

Nous avions profité qu’ils étaient partis aux commissions à Intermarché. Le samedi matin, routine ou rituel, ils ne revenaient pas avant midi. Papa était très doué pour pousser le caddie. Je l’enviais parfois, quand il slalomait entre les autres « chariots » en évitant de se prendre pour un conducteur d’auto tamponneuse. Ce n’est pas l’envie qui lui manquait, pourtant. Je l’imaginais invectivant les centaures qui voulaient le doubler, ou s’arrêtant au rayon des vins tandis que maman prenait la direction, à l’opposé, de celui des surgelés.

« Chaque homme a un enfant qui sommeille dans son cœur. » disait-elle.

« Mensonge ! Nos têtes blondes ne boivent pas d’alcool. » rétorquait-il.

Et il me prenait à témoin dans un grand sourire.

« Je m’en fous, papa… Je suis brun. »

Inversement, je n’étais point pressé de devenir adulte. Je freinais des quatre fers dans la descente, allumant des étincelles sous mes chaussures. Mais le toboggan était bien trop pentu.

Le samedi, c’était le jour où, à midi, nous mangions réchauffé.

 

Nous sommes arrivés, dix minutes plus loin, dans la calanque. Quelques marches, taillées à même la pierre, à descendre en faisant très attention à ne pas basculer dans le vide. Nous avons traversé la plage de galets jusqu’à l’autre versant. Nous en avons ramassé et les avons lancés dans l’espoir de les faire ricocher à la surface de l’eau, en vain. Ils étaient trop arrondis, pas assez plats. L’épaule de papy avait craqué à maintes reprises. Je m’en étais inquiété.

« Les rhumatismes, petit. Les rhumatismes… »

« Et tu te soignes ? »

« A mon âge, c’est peine perdue. »

« Regarde celui-ci comme il est rond… »

« Garde-le ! Ça fera un très bon presse-papier quand tu iras à l’école. »

« S’il me fait penser tous les jours à l’avenir, je préfère le remettre à sa place. »

Un crabe a détalé en brandissant ses pinces alors que je reposais le beau caillou.

« Il te remercie. »

« Tu crois ? »

Il riait encore lorsque nous avons attaqué l’ascension de la falaise qui nous mènerait au bunker. De ce côté, les marches étaient plus érodées. Je l’ai fait remarquer à papy. Etait-ce dû au vent ? Au sel ?

« C’est normal, les pêcheurs passent tous par ici. Il y a une autre calanque, un peu plus loin, et l’endroit est très poissonneux parce que les rochers, dans l’eau, sont couverts de moules. Quand le mistral souffle, le ressac leur permet d’affleurer, et les mollusques se voient de loin. Il y a même des plongeurs qui les cueillent comme des fruits mûrs pour les manger. Parfois sur place, après avoir récupéré le couteau glissé dans leurs maillots. »

Papy s’était arrêté, s’appuyant à la paroi. Le visage rougi, il avait du mal à respirer.

« Tu as mal aux épaules ? »

« Non, non. Mais ça me fout un coup de stress chaque fois que j’évoque un couteau. Ça me rappelle les Goumis lorsqu’ils ont repris Notre-Dame de la Garde aux Allemands, le poignard entre les dents, et rampant jusqu’aux mitrailleuses, au cœur de la nuit. A la suite de ces corps-à-corps dont ils sont sortis vainqueurs, ils les ont… »

Il toussota.

« Quoi donc, papy ? »

Une minute de silence permit au corail de ses joues de virer miraculeusement au rose.

« Ils les ont fait prisonniers, et les Marseillais ont pu retourner prier dans leur basilique. Elle était dans un sale état. Des chars américains avaient pris pour cible les mitrailleuses, sans résultat. L’un d’eux, le Jeanne d’Arc, est resté sur place, pour la mémoire. Bon, allez, on continue… »

C’est le moment que j’ai choisi pour admirer l’horizon, avec le grand phare et les îlettes qui semblaient danser autour, accompagnées de barcasses.

« C’est beau, papy. »

« Attends d’être arrivé là-haut, la vue y est imprenable. »

« C’est encore loin ? »

« Rien n’est loin quand on a envie. Tu verras, quand tu seras grand, l’amour te fera voyager au-delà de tes limites. »

Papy avait du mal à concevoir que je ne veuille pas grandir. Avait-il oublié qu’un enfant sommeillait dans son cœur ?

« Dis-moi… »

« Oui. »

« Tu es cardiaque ? »

« Pourquoi tu me demandes ça ? »

« Pour rien, papy. Pour rien. »

Et nous avons repris l’escalade.

 

-

 

Parvenus au sommet, j’ai voulu vérifier si la vue, d’ici, était aussi belle que le prétendait papy. Il n’avait pas tort, en direction de l’est, d’autres îlettes étaient apparues, et surtout un ruban de bitume longeant le bord de mer sur plusieurs kilomètres. Les voitures étaient minuscules et roulaient comme volent les abeilles. L’eau était de la même couleur que le ciel. A l’horizon, les deux s’embrassaient. A cette heure, le soleil régnait sur son trône d’or. Pour la première fois de ma jeune vie, j’ai été pris de vertige. Je me suis reculé et j’ai heurté papy qui, immobile, paraissait statufié.

« C’était donc vrai. »

« Quoi donc, papy ? »

« Que le bunker est habité. »

Je me suis retourné d’un bond et il était là, devant moi, menaçant, sur le point de m’avaler : le bunker, couvert de graffitis, tagué tels les murs des quartiers nord. Il ressemblait à un heaume de chevalier enkysté dans la roche. Mais, à la place du regard, il y avait eu, autrefois, le feu nourri des mitrailleuses dans leur nid, oiseaux de malheur dont chaque becquée semait la mort.

« Tu avais oublié ce détail, papy. »

« J’ai pensé que c’était une blague. »

« Salut. J’ai l’air d’être une blague ? Vous êtes venu, cher monsieur, pour me faire l’aumône ou pour me demander de déguerpir ? »

« Ni l’un, ni l’autre. »

« J’ai failli croire que vous aviez eu besoin de votre petit-fils pour en avoir le courage. »

« Je suis son grand-père, vous avez deviné, mais je voulais juste lui montrer le bunker. C’est ici que… »

« Ne le lui dis pas, papy ! »

« C’est ici que je venais pique-niquer, avec des amis. On buvait beaucoup puis on réécrivait les grandes batailles de l’Histoire de France. Au cinquième verre de pastis, on avait gagné à Waterloo. Grouchy avait obéi à l’Empereur, et son renfort nous avait permis de triompher. Ça fait longtemps que vous squattez ce bunker ? »

« Depuis que j’ai perdu mon boulot, puis ma femme, et enfin ma voiture. Je cherchais une grotte, dans le coin, et me voilà le résident d’un bunker datant de la guerre contre les boches. »

« Est-ce que vous cherchez du travail ? »

« Je n’en ai plus vraiment envie. Je me laisse couler. Peut-être qu’un jour, je sauterai dans le vide, et ce sera fini. »

« Vous n’êtes même pas barbu, et vos cheveux ne sont pas emmêlés… Je suis sûr qu’au fond de vous, il y a une petite étincelle qui ne demande qu’à trouver le chemin du tonneau de poudre. »

« Ça, c’est pour faire plaisir à mon ami Raoul. Un pêcheur qui m’apporte du poisson, un jour sur deux. Je lui sers de cobaye. Plus jeune, il rêvait d’être barbier… Il m’a promis de faire quelque chose pour moi. Il m’a repéré de la mer avec ses jumelles. Il a une barcasse, il sort tous les jours. Il cale ses filets autour des îlettes. On les voit d’ici. Il vend sa pêche aux restaurateurs du coin, et me donne de quoi me nourrir comme les chalutiers balance la poiscaille aux goélands. Je fais le feu avec les moyens du bord. »

« Et en hiver, vous faites comment ? »

« Je ne l’éteins pas entre les repas. »

Son sourire était triste mais beau. Il lorgnait dans ma direction, à la fin de chacune de ses phrases, comme s’il attendait que je lui pose une question. Je les réservais à mon grand-père.

« Le problème avec les flammes, c’est qu’elles dessinent des ombres sur les parois. Je crois bien que le passé les utilise pour renaître. Je revis le débarquement des barcasses chargées de parachutistes, quand les avions alliés les ont largués n’importe où à cause du mistral. Et les mitrailleuses en action, pétaradant à m’en casser les oreilles. »

« Le bunker est hanté ? »

« Lui ou moi, quelle importance ? »

Il y eut un silence. Le rire d’une mouette le brisa.

« Et il y a cette femme… »

« Vivante ? »

« Non, non. Mais c’est tout le contraire d’un fantôme. Plutôt un hologramme. Elle se montre quand le soleil est au zénith. Elle se baisse, simule le geste de cueillir des fleurs, puis disparaît, comme aspirée par un énorme ventilateur, cinq minutes plus tard, un bouquet invisible dans les bras. Elle fait comme si je n’étais pas là. Je crois que nos deux mondes s’interpénètrent, et dans le sien, je n’existe pas. C’est mon hypothèse. Mais tout ça, cher monsieur, est le fruit de ma détresse. Si, au moins, je me saoulais la gueule… Mais j’ai honte de faire la quête, dans la rue, pour quelques pièces jaunes destinées à m’acheter des canettes de bière. Il m’arrive de boire de l’eau de mer, quand le pêcheur n’a pas le temps de venir, ou ne sort pas en mer à cause de ce satané mistral. Et il pleut rarement à Marseille, vous ne l’ignorez pas. »

Je suis devenu livide et j’ai immédiatement regardé mon grand-père. Il avait fermé les yeux et dodelinait de la tête. Quand il les a rouverts, il pleurait.

« Quelque chose ne va pas ? » s’est inquiété le sans-abri.

« Des souvenirs qui remontent à la surface. »

« Des souvenirs de guerre ? »

« Non, non. »

Je me suis jeté dans les bras de mon grand-père qui a murmuré à mon oreille : « Les larmes ne sont pas plus salées quand elles coulent près de la mer. »

 

-

 

Nous sommes rentrés après que papy a promis de revenir, les bras chargés de denrée, quand ses rhumatismes lui foutraient la paix.

« Je suppose que vous ne voulez pas que je me pointe avec des renforts. Alors, comme je ne suis plus tout jeune, je reviendrai, de temps en temps, avec de quoi vous nourrir décemment. Vous me parlerez de vos visions. »

« Oui, ce sont probablement des visions. »

« Non, non. Je me suis mal exprimé. Je suis bien placé pour savoir que vous ne mentez pas. »

« Vous avez vu, vous aussi, des boches danser sur les murs ? »

Papy n’a pas répondu, il s’est contenté de lui serrer la main. Et nous sommes partis. J’ai fait volte-face au bout de dix pas et j’ai vu cet homme pleurer, à son tour, tout en nous faisant coucou comme sur le quai d’une gare.

« Mais, papy, il n’y a pas de terre devant le bunker, ils poussaient où les coquelicots ? »

« Le mistral… Le mistral a chassé la terre, mettant la roche à nue. Dommage qu’il ait été moins motivé pour faire de même avec les Allemands. »

 

C’est cette nuit-là que papy est parti pour l’autre monde. Que j’ai maudit, avec force, la vie des adultes. Il avait un coquelicot tatoué sur la poitrine. Je ne l’avais jamais vu torse nu.

J’ai surpris maman en train de caresser la jolie fleur.

« Si tu savais comme il l’aimait. Il n’en parlait jamais devant toi parce qu’il avait peur de décupler ta frustration de ne pas l’avoir connue. »

 

J’avais tout raconté à mes parents au sujet de l’homme du bunker. Ils ont pardonné notre gros mensonge. Papa s’est occupé de lui. Il l’a fait embaucher par un ami libraire, et il a habité chez nous juste le temps de trouver un appart.

Francis est allé tous les dimanches matins, au cimetière, fleurir la tombe de papy.

 

Hier encore, je suis allé caresser le Jeanne d’Arc.

Il y a encore des impacts de balles sur les murs environnants – qui ne sont point tagués. Il a été décidé, en haut lieu, de ne jamais les reboucher.

Il m’arrive d’être applaudi par des riverains perchés à leurs fenêtres.

Je suis athée mais je monte toujours à la Vierge pour déposer un cierge.

La vie d‘adulte est si lourde à porter. Comme le Petit Jésus dans les bras de sa maman.


Publié le 23/04/2026 / 1 lecture
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