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Quelques jours après ma visite au musée, je retrouvai Élise.
Elle remarqua immédiatement que quelque chose avait changé.
— Tu y es allée.
Je souris.
— Comment le sais-tu ?
— Tu regardes moins les réponses.
Tu regardes davantage les questions.
Je m'assis en face d'elle.
— J'ai beaucoup pensé à cette photographie.
Élise acquiesça.
— C'est normal.
Les paysages ont parfois plus de mémoire que les hommes.
Je laissai cette phrase résonner quelques instants.
Puis une question s'imposa.
— Vous avez beaucoup parlé des scientifiques, des médecins, des ingénieurs...
Mais qui décidait vraiment ?
Élise ne répondit pas immédiatement.
Elle se leva et prit sur une étagère un dossier beaucoup plus récent que les autres. La couverture portait un seul mot.
Investissements.
Elle le posa sur la table.
— Ce mot a changé le cours de notre histoire plus souvent qu'on ne l'imagine.
Je parcourus les premières pages. Des graphiques. Des budgets. Des calendriers. Des projections. Rien qui ressemblait aux souvenirs dont Élise avait l'habitude de me parler.
— Je ne comprends pas.
— C'est normal.
Les grandes transformations ne commencent presque jamais par une idée.
Elle posa une main sur le dossier.
— Elles commencent souvent par un financement.
Elle l'ouvrit.
— Lorsqu'une technologie permettait de sauver des récoltes, de réduire les pertes ou de maintenir une activité économique, les investissements arrivaient très vite.
C'était logique.
Je hochai la tête.
— Et lorsqu'une proposition consistait à transformer plus profondément notre manière de produire, de consommer ou d'aménager nos territoires...
Elle laissa sa phrase en suspens.
Je terminai presque malgré moi.
— Il fallait beaucoup plus de temps.
Elle me regarda.
— Oui.
Pas parce que ces idées étaient mauvaises.
Parce qu'elles demandaient de modifier beaucoup plus de choses à la fois.
Les habitudes.
Les infrastructures.
Les métiers.
Les intérêts de chacun.
Elle referma doucement le dossier.
— Une technologie pouvait souvent être ajoutée au monde existant.
Elle marqua une légère pause.
— Une transformation, elle, obligeait le monde existant à se remettre en question.
Je pensai aux bulles agricoles.
Il avait sans doute été plus simple de construire une bulle que de redessiner tout un modèle agricole.
Je pensai aux villes souterraines.
Il avait probablement été plus rapide de bâtir des quartiers protégés que de repenser entièrement la manière d'habiter les territoires.
Élise semblait lire dans mes pensées.
— Tu comprends maintenant pourquoi je ne parle jamais de coupables.
Je répondis presque aussitôt.
— Parce que chacun faisait ce qu'il croyait le plus utile.
Elle sourit.
— Oui.
Et aussi parce que chacun regardait le problème depuis sa place.
L'investisseur voyait un projet.
L'ingénieur voyait une solution.
Le médecin voyait des patients.
L'agriculteur voyait ses récoltes.
Le responsable politique voyait une crise à gérer.
Tous voyaient quelque chose de vrai.
Mais personne ne pouvait voir le tableau entier.
Je restai silencieuse.
Le tableau entier.
C'était peut-être cela qui manquait depuis le début.
Pas davantage d'intelligence.
Pas davantage de bonne volonté.
Simplement un endroit où toutes les vérités pouvaient être regardées ensemble.
En quittant Élise ce soir-là, je repensai à la chaise vide.
Je compris qu'elle n'attendait pas seulement les générations futures.
Peut-être attendait-elle aussi quelqu'un capable de relier les morceaux d'une même histoire avant qu'il ne soit trop tard.