Une fois connecté à votre compte, vous pouvez laisser un marque-page numérique () et reprendre la lecture où vous vous étiez arrêté lors d'une prochaine connexion en vous rendant dans la partie "Gérer mes lectures", puis "Reprendre ma lecture".
Deux jours plus tard, le vent avait cessé.
Les équipes continuaient de travailler sans relâche, mais la tension avait changé de nature.
Il ne s'agissait plus d'empêcher la catastrophe.
Il fallait désormais mesurer ce qu'elle avait laissé derrière elle.
Les premiers rapports arrivèrent dans la matinée.
La ville avait résisté.
Aucune victime.
Quelques blessés parmi les équipes d'intervention.
Les infrastructures essentielles restaient opérationnelles.
La plupart des bulles agricoles avaient tenu.
Celles qui n'avaient pas résisté représentaient plusieurs mois de travail perdus.
Les chiffres défilaient sur les écrans.
Des hectares.
Des tonnes.
Des pourcentages.
Je les regardais sans parvenir à y voir les champs qu'ils représentaient.
À midi, je reçus un message.
Réunion de retour d'expérience. Présence demandée.
La salle était la même.
Les visages aussi.
Pourtant, personne ne s'assit immédiatement.
Chacun semblait chercher ses mots.
Le responsable ouvrit la séance.
— Avant toute chose...
Merci.
Il regarda lentement chacun d'entre nous.
— Grâce à votre travail, nous avons traversé Kénos sans perdre une seule vie.
Un silence suivit.
Cette fois, il était chargé de fatigue.
Puis il reprit.
— Nous allons maintenant analyser ce qui s'est passé.
L'ingénieur présenta les premiers résultats.
Les renforcements décidés dans l'urgence avaient fonctionné.
Les systèmes avaient répondu comme prévu.
L'économiste confirma que les pertes restaient supportables.
L'agronome détailla les cultures détruites.
La climatologue conclut enfin.
— Les modèles indiquent que des phénomènes comparables deviendront plus fréquents.
Personne ne sembla surpris.
Le responsable referma son dossier.
— Alors...
Que faisons-nous maintenant ?
Je crus que la réponse allait venir immédiatement.
Au lieu de cela, personne ne parla.
Je reconnus ce silence.
Mais il n'était plus le même que lors de ma première réunion.
Cette fois, il n'était pas vide.
Il était rempli de tout ce que chacun venait de vivre.
L'urbaniste prit finalement la parole.
— Nous pouvons reconstruire exactement à l'identique.
L'ingénieur acquiesça.
— C'est la solution la plus rapide.
L'économiste ajouta :
— Et la moins coûteuse à court terme.
Puis elle s'arrêta.
Elle ne termina pas sa phrase.
Personne n'en avait besoin.
La climatologue regardait encore les cartes de Kénos.
Elle murmura presque pour elle-même :
— Ou bien...
Nous pouvons profiter de cette reconstruction pour commencer autrement.
Le mot resta suspendu.
Autrement.
Personne ne savait encore ce qu'il signifiait.
Pas complètement.
Mais, pour la première fois, il avait trouvé sa place dans la conversation.
Je repensai aux simulations.
Aux deux courbes. « Choisir, c'est renoncer. »
Cette phrase m'avait toujours semblé parler de ce que l'on abandonne.
Je compris soudain qu'elle parlait aussi de ce que l'on décide enfin de construire.
Le responsable se leva.
— Je ne prendrai aucune décision aujourd'hui.
Quelques regards étonnés se croisèrent.
Il poursuivit.
— Nous avons passé quarante-huit heures à répondre à l'urgence.
Nous pouvons bien nous accorder quelques jours pour réfléchir à ce qui vient après.
Je quittai la salle avec une étrange sensation.
Kénos avait laissé des dégâts.
Mais il avait aussi déplacé quelque chose d'invisible.
Pas les bulles.
Pas les bâtiments.
Notre manière de regarder l'avenir.
Et je compris que les plus grands bouleversements commencent parfois longtemps avant que le monde, lui, ne commence à changer.