C’était l’anniversaire de Kevin, mon fils. En plus de son cadeau, il était prévu, comme chaque année, que je lui raconte un nouvel épisode de mon enfance. Ses yeux brillaient quand j’évoquais la période de ma vie correspondant à son âge d’aujourd’hui. Maeva, sa belle-mère, nous regardait, les yeux mouillés. Elle en profitait pour collectionner des infos sur mon lointain passé.

  Kevin n’avait plus de maman. Un terrible accident nous en avait privés. J’étais resté à la maison pour jouer les baby-sitters. Elle était partie seule sur la route pour dénicher un point de chute. Telle une oiselle à la recherche de brindilles pour confectionner un nouveau nid. Elle était mutée à Clermont-Ferrand. Notre fils avait des nausées en voiture. Quant à moi, je pouvais me délocaliser sans problème, mon boulot d’écrivain m’autorisant à mener une vie de bohème.

  Maeva avait rendez-vous avec l’agent immobilier. Je n’ai jamais déménagé, malgré ces murs hantés par le fantôme de ma première épouse. Je reconnaissais son ombre à la cambrure de ses reins, mais j’éteignais aussitôt la lumière. La nuit était paradoxalement moins frustrante.

 

*

 

  Mes parents, qui connaissaient ma passion pour les oiseaux, m’avaient offert un cerf-volant. Un canari, c’était trop bruyant, et un perroquet, trop cher. J’avais déjà un poisson rouge et mon père, pour plaisanter, se plaignait du bruit des bulles crevant à la surface de l’eau. J’avais scotché, sur le verre du bocal, un autocollant représentant un colibri en train de butiner une fleur. Ma mère ne voulait pas croire qu’il pouvait battre des ailes quatre-vingts fois par seconde.

  Je venais d’avoir sept ans. Papa m’avait montré comment utiliser le cerf-volant. Il avait une tête de dragon – le cerf-volant, pas papa – qui ne me faisait point peur. Un jour, il était entré, poussé par le vent, dans la chambre de mes parents. Ils avaient la manie, en été, de tout laisser ouvert, même la porte du grenier. Heureusement, car mon dragon aurait été décapité par le choc. Maman avait hurlé avant de se pencher à la fenêtre pour nous menacer de son poing vengeur.

  « La prochaine fois, j’enfile mon armure et je le terrasse ! »

  Elle avait l’âme guerrière.

  Le jour de l’achat, paradoxalement, elle s’était opposée à l’image du dragon rouge.

  « Et pourquoi pas un ptéranodon ? » avait-elle lancé à mon père.

  « Parce que ton fils n’a jamais bu le sang d’un ptéranodon. »

  « Et d’un dragon, oui ? »

  « Oui. C’est pour ça qu’il comprend le langage des oiseaux. Tu ne connais pas la légende de Siegfried ? »

  La vendeuse avait eu un fou rire.

  Papa me répétait tout.

  « Et alors, papa… Elle connaissait la légende de Sigrid ? »

  « Siegfried, mon fils. Siegfried. »

  Il n’avait pas répondu à ma question. Il aimait bien maman.

 

  Ma mère ne voulait pas que je joue avec mon dragon ailé en l’absence de papa.

  « Et si tu t’envoles ? La météo a annoncé du vent pour aujourd’hui. Tu es encore léger et les bourrasques risquent de t’emporter dans les airs. Comment en redescendras-tu ? »

  « Tu crois que papa pourra venir me chercher sur un nuage ? Il n’y parvient jamais quand je suis dans la lune. »

  Ma mère dodelinait de la tête et, vaincue, renonçait à son veto.

  Papa avait rendez-vous avec son éditeur, il était parti très tôt, ce matin-là. J’étais très fier de lui, et je m’étais juré de suivre sa voie. Il m’arrivait de raconter des histoires à dormir debout à mes peluches. La nuit, mes nounours avaient tendance à faire la fête, me réveillant tandis que je me vautrais dans des songes où j’étais le roi des oiseaux. J’y trônais au sommet d’un chêne. En bas, il y avait toujours un castor ou un bûcheron pour scier l’arbre, mais bon, c’était parce que je commençais à grandir.

  J’ai cessé de raconter des histoires à dormir debout à mes nounours quand j’ai vu, dans le miroir de la salle de bains, le duvet qui poussait sur mes joues. Alors j’ai commencé à rédiger mes mémoires. Journal intime où je mentionnais moult anecdotes qui deviendraient, plus tard, des réservoirs à idées.

  Maman m’avait acheté des crayons de couleur, croyant que je dessinais. Papa l’accusait d’avoir une tête de linotte. Elle ne s’en défendait même pas. Elle souriait. C’était sans doute pour mieux voler à mes côtés quand le dragon ailé m’entraînerait dans les étoiles.

 

*

 

  Nous habitions la seule maison du quartier qui hébergeait un arbre. Un chêne. Ses branches servaient de perchoirs aux pinsons. Mon père prétendait que les murs avaient été dressés autour de son jeune tronc, centre de la cible. Les maçons avaient gravé leurs noms – pratiquement tous à consonance portugaise – dans son écorce. Sous Napoléon III, un gamin avait shooté dans un gland qui avait roulé jusque sur ce sol jugé infertile avant de trouver l’ouverture. Les premières racines avaient déniché une source et donné cet arbre majestueux qui dominait maintenant le pâté de maisons.

  C’est là qu’une bourrasque…

  Maman avait en partie raison.

  Sur la branche la plus haute, les feuilles emprisonnaient le dragon ailé à la manière d’une plante carnivore. Le filet où il se débattait était invisible, ce qui l’avait leurré quand il avait pris de l’altitude. Je le voyais qui se contorsionnait, impuissant. Il me faisait peine. Je n’aurais jamais dû pratiquer l’ablation de la glande qui produisait le feu. J’avais mal au cou à force de le regarder se débattre.

  Un chevalier, mandaté par le père d’une princesse, venait de piéger mon dragon, et réclamerait bientôt la main de la jeune femme.

  Si je n’avais pas autant grandi, j’aurais raconté cette histoire à mes peluches. Qui auraient refusé de dormir debout, me demandant plutôt le nom et l’adresse de la princesse. Ils auraient été capables de partir à sa recherche pour lui révéler que son futur époux avait utilisé des méthodes très peu catholiques. Il voulait juste gagner son cœur et monter sur le trône du roi, son père.

  Je n’ai pas compris pourquoi le vent s’était subitement levé. J’avais donné un maximum de mou pour que mon cerf-volant soit aperçu par tout le voisinage. Chacun m’envierait d’avoir des parents qui m’avaient permis d’élever un dragon rouge.

  Il avait été rabattu vers le grand chêne. J’avais senti une terrible secousse dans le poignet. Les volets de la maison avaient claqué. La météo ne s’était point trompé.

 

  Mon père allait me passer un savon. Mais je lui faisais confiance : il grimperait assez haut pour récupérer mon cerf-volant. Il m’engueulerait, comme d’habitude, uniquement par réflexe. Il savait que j’avais le vertige. Alors il s’y collerait, et maman se retiendrait d’éclater de rire en le voyant accroché, tel un singe, à une branche du chêne, le bras tendu pour « cueillir » mon dragon. Il n’aurait même pas à craindre d’être brûlé, comme d’autres se font griffer en sauvant un chat.

  J’ai attendu qu’il rentre sans informer ma mère de ma maladresse.

  « Oui, papa, j’ai lâché la laisse du chien et il a été capturé par la fourrière. »

  J’étais partagé entre glousser et m’inquiéter.

  L’avenir murmura à mon oreille que j’aurais mieux fait de me taire. De dire qu’il m’avait été volé par un merdeux qui avait sauté par-dessus le mur du jardin pour me le chouraver.

  Parce qu’il était beau et faisait de l’ombre au soleil. Lui, il ira le montrer sur une plage. Il y aura plus de connaisseurs pour admirer le vol du dragon rouge et envier son petit maître, celui qui l’avait dompté.

  Je mentais avec un naturel confondant, comme lorsqu’il était l’heure d’endormir debout mes nounours fêtards.

 

*

 

  L’avenir murmura à mon oreille que j’aurais mieux fait de me taire. De dire qu’il m’avait été volé par un merdeux qui avait sauté par-dessus le mur du jardin pour me le chouraver.

 

  Oui, car mon cerf-volant avait mystérieusement disparu. Mystérieusement ou emporté par une rafale de vent. Je n’avais tourné le dos au vieux chêne qu’une poignée de minutes. Juste le temps de m’entraîner à mentir en me zieutant dans la glace de l’armoire de ma chambre. Comédien répétant une tirade qu’il avait du mal à maîtriser.   

  Mon père, à peine rentré, sans même embrasser ma mère, se précipita sur la terrasse. J’étais allé à sa rencontre, le renseignant tandis qu’il descendait de voiture. Je le suivis jusque dans le jardin, m’attendant à une volée de bois vert. J’ignore pourquoi il a regardé par terre, détective lorgnant des empreintes de pas.

  « Tu crois que quelqu’un est venu nous le voler ? »

  « C’est probable. Le vent aurait pu le décrocher, mais il ne souffle plus. Sur la route, je me suis dit, justement, que ce n’était pas un bon jour pour ton cerf-volant. »

  Je me suis retenu de lui avouer qu’ici, il ne s’était époumoné qu’un bon quart d’heure, pas plus. Le dragon l’avait-il mis à profit pour voler de ses propres ailes ?

  Mon père ne m’a tiré les oreilles que du bout des doigts. En revanche, ma mère qui avait tout entendu, se mit en colère. Elle vint nous rejoindre au pied du vieux chêne.

  « Un si beau cadeau… et déjà envolé ! C’est le cas de le dire. Heureusement qu’on ne t’a pas offert un vélo ! »

  Un vélo, on l’aurait rangé dans le garage avant de fermer la porte à clef. Là, il était impossible de demander aux pinsons de veiller sur le dragon rouge. Mon père la rasséréna en l’embrassant sur le front, mais elle le repoussa. Je ne l’avais jamais vue dans cet état. Je fus consigné dans ma chambre tout le week-end. Il a plu de vendredi soir à lundi matin. J’en avais profité pour écrire sur mon journal intime quelques épisodes de ma vie de gamin. Mes nounours, ces ingrats, n’avaient rien fait pour me dérider. Ils n’étaient point sots, ils savaient qu’à mon âge, je n’étais plus un bon client.

  Une fois ma peine purgée, je suis descendu dans le salon, et j’ai tout de suite deviné que quelque chose ne tournait pas rond. Mon poisson rouge gisait, mort, sur le tapis, devant la cheminée. Il avait visiblement sauté hors de son bocal durant la nuit. J’ai perçu des mots échangés par mes parents, dans la cuisine. J’ai collé l’oreille à la porte. Il était question de loi des séries. Mais le pire était à venir.

 

  L’avenir murmura à mon oreille que j’aurais mieux fait de me taire. De dire qu’il m’avait été volé par un merdeux qui avait sauté par-dessus le mur du jardin pour me le chouraver.

 

*

 

  « Nous avons pensé que tu voudrais te charger de sa sépulture. On l’a laissé comme ça pour que tu t’en occupes. »

  Maman avait été chargée par papa de m’adresser la parole. Il semblait encore fâché ou mal à l’aise face à la mort du poisson rouge. C’est lui qui avait évoqué la loi des séries, ce à quoi maman avait rétorqué que la malchance jouait le rôle principal dans ce mélo.

  « Je vais le mettre dans une boîte d’allumettes et l’enterrer dans le jardin. »

  « C’est une excellente idée. »

  Je n’ai pas vu mon père de toute la matinée. Il s’est pointé à table de fort méchante humeur. C’est là que j’appris que son dernier roman se vendait mal. Moi qui avais cru qu’il m’en voulait pour cette histoire de cerf-volant…

 

  La loi des séries. Episode 4.

 

  Le lendemain, il y eut tout un remue-ménage dans la maisonnée alors que je n’étais point encore levé. J’étais en train de rêver que je chevauchais un poisson rouge volant. Il y avait eu une vague tombée du ciel et…

  Maman avait crié.

  Le bocal du poisson rouge avait fondu et son long dégueulis pendouillait devant la cheminée.

  Papa avait les yeux exorbités. Il ne comprenait pas.

  « Même si le feu était allumé, ça n’arriverait pas. On dirait que quelqu’un a utilisé un lance-flammes. J’exagère à peine. »

  Je prisais fort lorsqu’il parlait comme il écrivait.

  Ma mère avait commencé à nettoyer.

  « Il fallait le ranger au lieu de le laisser traîner. »

  Elle allait toujours à l’essentiel, zappant tout ce qui était irrationnel. Papa écrivait des choses irrationnelles. Il avait proposé ses services pour émietter la stalactite.

 

  La loi des séries. Episode 5.

 

  J’étais aux abois. Le soir, dans mon lit, j’observais les ombres sur le mur en partie occulté par l’armoire. Je la vis qui se dandinait sur quatre pattes chancelantes, puis se redressait avant de se glisser derrière le grand meuble et d’apparaître au cœur de la glace, comme sur un écran de cinéma. Une bête informe mais qui commençait à sculpter seule ses contours. C’est la couleur qui m’a sauté, en premier, aux yeux. Rouge.

  Je ne dormais pas, non. Je ne rêvais pas, non plus. Forcément.

  Là, devant moi, était en train de renaître le dragon rouge. J’ai machinalement ouvert la fenêtre et il s’est envolé. Quelque chose grésilla dans mon dos. Je me retournai. La glace de l’armoire fondait en fumant. Attiré par l’odeur de brûlé, mes parents arrivèrent en courant dans l’escalier.  

  Mon père a retenu ma mère qui s’était évanouie. Je n’ai pas aimé son regard qui me fixait comme si j’avais fait une autre connerie.

 

*

 

  C’était l’anniversaire de Kevin, mon fils. En plus de son cadeau, il était prévu, comme chaque année, que je lui raconte un nouvel épisode de mon enfance.

  Maeva séchait ses larmes avec le coin d’un mouchoir. Nous avions interdit au petit d’entrer dans le salon, comme pour Noël. Elle s’y rendit et en ramena le cadeau de Kevin. Elle avait tenu à agir en cachette. C’était la première fois qu’elle lui offrait quelque chose sans que je fusse au courant.

  Elle s’était attachée à ce gamin qui ressemblait tant à son papa. Comme moi, jadis, j’avais ressemblé au mien.

  C’était un truc bizarrement emballé, et mou. Dehors, le vent s’était levé et semblait chercher à déraciner le vieux chêne.

  Kevin déballa son cadeau. Ses yeux s’agrandirent et il sauta au cou de Maeva qu’il embrassa.

  Ce fut à mon tour d’avoir les larmes aux yeux. Mais quand je vis le dragon rouge dans ses bras, je suis devenu livide.

  « Papa ! Papa ! Tu crois qu’il y a assez de vent pour étrenner mon cadeau ? »

  J’ai eu du mal à lui répondre que oui, assez pour voyager jusqu’à la lune.


Publié le 22/10/2026 / 1 lecture
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