Conversations orageuses (2/3)

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Conversations orageuses

2 Conversation pendant un orage

Il y a à notre maison, à Saint-Michel, sur le bord du fleuve, une grande galerie couverte, assez large pour y mettre, si on voulait, une table à pique-nique. Un des avantages de cette galerie, c'est qu'on y est presque toujours à l'abri, même lorsqu'il pleut à boire debout avec du grand vent.

On est au mois d'août. Ce soir, Martine est allée chez sa sœur Nathalie, à Berthier-sur-Mer. J'en ai donc profité pour inviter mon voisin Jean-François, un militant espérantiste très... convaincu, à venir prendre un verre de vin sur la galerie, en regardant le fleuve. La journée a toutefois été chaude, lourde, humide et, en fin de compte, c'est plutôt un orage, qu'on regarde. Le spectacle est d'ailleurs magnifique : les éclairs sont nombreux, parcourant le ciel de leurs longues lézardes. Tantôt distants, ils laissent entendre, plusieurs secondes après leur disparition, un lointain roulement de tambour. Tantôt rapprochés, ils sont accompagnés d'un grand « crac » simultané, assourdissant.

« Claude, tu te rappelles de Marc Routhier?

– Marc Routhier? Oui, je l'ai croisé à Québec, la semaine dernière.

– Tu connais sa dernière théorie mystico-scientifique?

– Il ne m'en a pas parlé : il était pressé. Il se rendait, il me semble, à une réunion.

– Hé! Hé! Sans doute son club raffiné de philosophes. Je l'ai vu, le mois dernier. Il m'a raconté que Dieu se sert des orages pour communiquer avec l'humanité.

– Quoi? Dieu se sert des orages pour communiquer avec l’humanité ???

– Oui. Selon Marc, si j'ai bien compris son affaire, Dieu se servirait des orages pour nous parler.

– Bien voyons donc! Il est de plus en plus capoté!

– Non, non! Très articulé, le bonhomme! Hé! Hé! Il prétend que... »

CRAC!

« Oh! Wow! Il était proche, celui-là!... Continue ton histoire.

– Hé! Hé! Dieu vient de nous dire d'être respectueux envers son Grand-Prêtre, si on ne veut pas qu'il nous fasse tomber le ciel sur la tête. Je peux me resservir un verre de vin?

– Bien sûr!

– Dankon! Merci! La théorie de Marc, c'est que Dieu a élaboré une sorte de code Morse et qu'il s'en sert pour communiquer avec nous.

– Un code Morse?

– Oui : un code Morse. Je n'ai pas bien retenu toutes les subtilités de son système, mais il prétend que la durée qui sépare deux éclairs n'est pas anodine. Aucun rapport, prend-il la peine de préciser, entre le temps qui sépare un éclair du coup de tonnerre qui le suit : '' Ça '', dit-il, '' c'est une simple question de vitesse du son. Ce dont je te parle, c'est bien de la durée qui sépare deux vrais éclairs. ''

– Deux vrais éclairs? Il y en a donc des faux?

– Eh! Je ne fais que le citer, moi! Ne me demande pas de répondre à cette question là... Toujours est-il, selon lui, que la durée qui sépare '' deux vrais éclairs '' se divise en cinq catégories : la quasi-instantanéité, les temps brefs, les temps moyens, les longs et les très longs. »

Ici, un éclair illumine le ciel au dessus de l'Île-d'Orléans, mais sans coup de tonnerre.

« Et puis?

– Et puis? Sa théorie démontre que l'alternance des durées détermine une sorte d'alphabet. Il y aurait même de la ponctuation! Un temps bref suivi d'un long signifie la lettre ''M''. »

BRMMmmmRRmmm... Le dernier éclair devait être à plusieurs kilomètres d'ici.

 « Pour tout, dire, il aurait réussi à décortiquer presque tout l'alphabet. Lorsqu'on s'est parlé, il ne lui manquait que les lettres W et X... et le point-virgule! La punkto-komo! Sankta mizerikordo!

– J'imagine qu'en ce moment, avec le bel orage qu'on a, il doit être en train de faire des analyses assez poussées. Est-ce qu'il a déjà réussi à décrypter un message de Dieu?

– Évidemment! Et même plusieurs, paraît-il.

– Et qu'est ce que ça disait?

– Il n'a pas voulu me le dire : il paraît que le moment n'est pas encore venu. Il m'a simplement mentionné le mot '' Kenya '', d'un air très mystérieux.

– '' Kenya ''? Il est toujours amoureux de sa voisine africaine?

– Ah? Je ne savais pas qu'il était amoureux d'une voisine africaine?

– Oui : une très belle femme et une scientifique remarquable. Je l'ai rencontrée, l'année dernière, à un congrès. Évidemment, elle ne veut rien savoir de lui.

– Hé! Hé!... Des messages de Dieu dans les orages! Kompatinda! Pauvre Marc : après tout, il n'est rien d'autre... »

Deux ou trois éclairs quasi-simultanés illuminent le visage de mon voisin. Une lueur malicieuse brille dans ses yeux, en même temps qu'il termine sa phrase :

« ... qu'un sympathique illuminé ! »

Illuminé? Mais qui donc, au juste, échappe entièrement à la poussée irrépressible de ses lubies ?

 

À suivre.


Publié le 12/10/2026 / 1 lecture
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