Ce matin-là, j'attendais un coup de fil de mon ami Raoul. Il était vétérinaire et j'avais eu besoin de ses services en urgence. Je lui avais laissé le chien Marcel, pour la nuit. Il l'avait ausculté en faisant la grimace, ce qui n'augurait rien de bon. Il était là, lorsque j'avais passé en revue les cages du refuge, avant de choisir celui qui m'avait le moins calculé. Le moins demandeur, il s'était contenté de remuer la queue en s'approchant sans se presser. Il partait de loin… de contre le mur du fond où il somnolait sur un vieux matelas. Il avait dix-huit mois.
« Franck, ce n'est pas comme avec Miranda. Bien souvent, il faut prendre celui qui veut bien. »
C'est lui qui m'avait donné l'idée de prendre un chien.
« Il t'aidera à te remettre en selle. Et, si ça se trouve, tu rencontreras la femme de ta vie en le promenant. Comme dans Les 101 Dalmatiens. »
C'était un grand romantique - peut-être le dernier.
Je venais de divorcer d'une femme conquise après deux années passées à surfer dans le vague. Elle repoussait mes avances parce que je n'étais pas son type... Mais je le suis devenu, au sens propre comme au sens figuré, parce que je commençais à l'émouvoir.
Quinze années avaient galopé dans la plaine, farouches tels des mustangs. Raoul m'avait dit que si, chez les humains, la nuit porte conseil, chez les animaux, elle détermine une guérison ou une sérieuse aggravation.
« Je t'appelle et nous déciderons, en fonction de son état, si nous devons insister ou renoncer, d'accord ? »
Je ne pus que baisser les yeux, mais sans rendre les armes, ni mes larmes.
Cette nuit-là, j'avais très mal dormi. Hanté par un cauchemar, revenu me visiter chaque fois que je me rendormais. J'entrais dans une forêt, accompagné de mon fidèle toutou, qui gambadait comme à ses plus beaux jours. C'était la première fois que j'y mettais les pieds, et lui les pattes. J'avais remarqué, de loin, que plus on s'enfonçait sous le couvert, plus les arbres se resserraient. Presque à se toucher. Il arrivait que je sois obligé de passer de profil. Ma carrure m'interdisait de progresser de face. J'hésitais à faire demi-tour, mais le chien Marcel prenait du plaisir à slalomer entre les troncs. Un papillon le suivait et je n'avais pu m'empêcher de penser au rémora collé au ventre d'un requin – dépaysant en ces lieux.
Nous parvenions dans une clairière où un homme était ligoté à un chêne aux racines affleurant, et dont la cime se perdait dans les étoiles, étrangement visibles. La nuit venait de tomber brusquement, dans un silence de cathédrale. Ce fut comme si nous avions déambulé, de longues heures, dans cette forêt, sans ressentir la moindre fatigue, sans crampe qui vous mord ou tord les mollets. Et même pas un ruisseau pour se désaltérer.
Il y avait une harde de cerfs, tous figés dans leur élan, en cercle autour de l'étrange totem. J'ai imaginé qu'ils étaient empaillés. L'homme saucissonné se débattait, pour se libérer, son fusil gisant dans l'herbe grasse. Un chasseur. Je me suis dit que si les...
Et les cerfs ont commencé à bouger, comme m'obéissant.
Je me suis réveillé alors que la harde fonçait, tête baissée, sur l'impuissante cible. Le chien Marcel m'avait rejoint sur le lit. Là, j'ai compris – forcément – que mon cauchemar n'était point achevé. J'ai replongé dans celui-ci et retrouvé le chasseur couvert de sang. Mon brave toutou s'est précipité sur le corps sans vie du tueur d'animaux. Il commençait à léchouiller ses plaies lorsque j'émergeai enfin de ma nuit dans cette forêt d'un monde de revanche animale.
Je me promis d'en toucher deux mots à Raoul. A l'ami, pas au vétérinaire. Je sortais à peine de la douche lorsque mon portable se mit à vibrer, sur le lavabo. Je l'ai rattrapé juste au moment où il atteignait le bord de la falaise. Je collectionnais les images sombres, ce n'était pas bon signe.
*
Je m'attendais à tout sauf à ce que m'a proposé mon ami.
« Je connais un type qui, si tu y mets le prix, pourra faire en sorte que ton chien reste présentable. »
« Comment ça ? »
« Il est taxidermiste. Il a une technique très particulière, qui permet à l'animal de paraître vivant. On dirait qu’il est paralysé. Ce type a un succès fou auprès des vieilles personnes qui veulent garder leurs compagnons jusqu'à la mort, la leur. »
Il avait ajouté qu'il avait été surnommé « Docteur Miracle ».
Raoul avait eu droit à un haussement d'épaules, et le reflet de l'incrédulité dans mon regard.
« J'avais pensé l'enterrer dans le jardin, avec une jolie croix, et l'opportunité de fleurir sa tombe quand j'en ai envie. »
« Je peux me charger de l'incinérer, aussi. »
« Ah non ! »
« Réfléchis à ce que je t'ai dit. J'ai vu son travail. C'est impressionnant. Il se débrouille pour que leurs yeux reflètent la vie. Pas mal de mémés n'ont pas fait une dépression grâce à lui. »
Il y eut un long silence qu'il rompit.
« Si tu veux, je t'envoie par texto l'adresse d'un vieil homme qui a rallongé sa vie grâce au retour de son chien à la maison. Il avait déclaré, à ses enfants, qu'il ne lui survivrait pas. Ils ne l'avaient pas mal pris parce qu’ils ne l'avaient pas cru. Mais, par précaution, ils ont contacté Docteur Miracle. »
« Tu gardes le corps ? »
« T'inquiète, je ne te demande pas de venir lui dire adieu. Je te connais. »
« Oui, tu me connais. »
Je n'avais même pas voulu voir mon père sur son lit de mort. Je m'étais mis en tête, depuis tout petit, que la « grande faucheuse » était contagieuse si l'on s'en approchait jusqu’à la toucher.
Le texto n'avait guère tardé. Je promis à Raoul de rendre une petite visite à Grégoire Aspignan. C'était à deux pas. Vingt minutes à pied.
Ce soir-là, assis devant la télévision éteinte, avec la radio en fond sonore, je nous revoyais, Raoul et moi, faire la guerre aux pères de nos camarades de classe, quand ils se réunissaient, le dimanche matin, pour aller chasser avec leurs chiens.
Gamin, Raoul voulait déjà être vétérinaire. Et moi, qui détestais la chasse, je voulais pourrir la vie de ceux qui osaient profaner le temple de la nature qu'était chaque animal. Justicier toujours d'attaque.
Mon ami m'accompagnait lorsque je partais en forêt, malgré les recommandations de mes parents, justement à cause des chasseurs, les poches pleines de pétards. Au risque de provoquer un incendie de forêt, je les allumais pour faire fuir nos amis les bêtes. Lorsque les prédateurs se pointaient, fusils prêts à faire feu, eux aussi, la forêt avait été désertée.
Il fallait se lever tôt, mais nous avions toujours une bonne excuse. La clairière, au cœur de la forêt, était si belle quand l'aube semait ses perles de rosée sur l'herbe humide de nuit.
« Quand les chasseurs arrivent, vous rentrez, c'est compris ? »
« Oui, papa. Tu vas à la pêche, aujourd'hui ? »
« Chut ! Parle moins fort. Ta mère dort encore. »
*
J'ai dû traverser la ville dans les embouteillages. Je suis arrivé chez le père Aspignan de fort méchante humeur. J'ai été reçu comme un roi, et les coups de klaxons se sont envolés. Lorsque j'ai évoqué le travail de « Docteur Miracle », j'ai récolté quelques sourires qui m'ont fait le plus grand bien. Je suis passé de maussade à enjoué à la vitesse de la lumière.
Je me suis présenté.
« Je suis Franck Breitner. Je viens de la part de Raoul Pinatel, le vétérinaire. »
« Raoul, oui. Il n'a pas pu, ou pas su, guérir Gavroche, mon brave toutou. Il était dans tous ses états. Il aime tellement les animaux. »
Il a été à l'écoute quand j'ai annoncé la couleur. Une longue tirade qui m'avait arraché une larme heureusement invisible. Je ne voulais pas passer pour un homme hypersensible, si facile à manipuler.
« Je comprends que vous hésitiez. »
« Mais je suis curieux... »
« Vous désirez voir Gavroche ? »
« Je suis un peu là pour ça. Je vous suis. »
Il m'entraîna dans une pièce dont les murs, lépreux, par endroits lézardés, semblaient ceux d'une cave. Tout au fond, il y avait un vieux rocking-chair.
« Je n'ai pas de cave. On fait avec les moyens du bord. »
« Mais pourquoi ne pas mettre Gavroche bien en évidence ? Dans le salon, par exemple. »
« Je reçois du monde, un jour sur deux, pour jouer au bridge. Je crains que ces gens ne soient pas prêts à supporter ce spectacle. »
« Ce spectacle ? Quel spectacle ? »
« Regardez ! »
Dans un coin, il y avait un paravent, paravent que le vieil homme déplaça. Là, un chien bien campé sur ses quatre pattes, le corps recouvert d'un plaid qui le protégeait sans doute de la poussière. J'ai cru, un instant, qu'il était vivant. Je m'attendis presque à ce qu'il remue la queue où vienne quémander une caresse.
« C'est Gavroche ? »
« Lui-même. »
« Le plaid, ça m'évite de manier le plumeau. »
« Et le rocking-chair ? »
« C'est parce que je passe des heures entières à lui parler, parfois à lui faire la lecture. Je me sens moins seul. »
Je fis la moue.
« Je ne suis pas fou, non. »
« Je n'ai rien dit de tel. »
« Mais vous l'avez pensé. »
Il y eut un silence, que je respectai.
« Et ses yeux... Vous avez vu ses yeux ? »
« Oui. On dirait qu'il nous regarde. Et cette lueur, au fond de chaque œil. »
« C'est encore plus troublant quand on éteint la lumière. »
Et il joignit le geste à la parole.
« Cette lueur au fond de chaque œil, comme vous dites, c'est de l'amour. »
La pièce me parut soudain plongée dans une nuit éternelle d'où émergeaient deux balises indiquant le chemin pour atteindre l'autre monde.
« Rallumez ! Ça file la trouille. »
Je frissonnai, les poils de mes avant-bras hérissés comme des pieux.
« Merci, merci. Je crois en avoir assez vu pour me faire une opinion. Mon chien ne sera pas empaillé par Docteur Miracle. »
Et je suis parti sans dire au revoir, persuadé que le père Aspignan était en train de murmurer à l'oreille de son fauve que j'appartenais à cette catégorie d'individus qui ne croient en rien.
*
J'ai su, avant même de m'endormir, ce soir-là, que mes rêves seraient déjantés. Je m'étais abstenu d'engueuler Raoul. Je n'aurais pas dû. Me défouler m'eût délesté du poids qui allait alourdir ma nuit.
Ce fourbe m'avouait que le chien Marcel n'était point mort, que c'était juste pour que je me fasse une idée, devant le fait accompli. Car il n'était pas éternel, mon vieux toutou, et l'empailleur se tenait en embuscade, prêt à bondir sur son cadavre, histoire de le remplumer. Comment mon ami avait-il pu s'imaginer que je supporterais d'avoir le chien Marcel sous les yeux, toute la journée, sans pouvoir lui lancer la baballe, ou envoyer quelques croquettes en l'air, pour qu'il les capture en plein vol ?
Je me suis réveillé alors que je me rendais dans le garage où je savais trouver une carabine accrochée au mur. Le songe avait été si réaliste, jusque-là. Je savais désormais que c'était un cauchemar, surtout quand je me suis emparé de l'arme à feu par le canon, dans un grand sourire carnassier. Tuer à coups de crosse, c'est moins rapide, mais le défoulement est assuré.
Raoul, c'était mon ami. On ne trucide pas son ami pour un problème d'éthique, si ?
Et puis, je détestais les chasseurs, il m'était donc impossible de posséder cette pétoire.
Je me suis dit, sous la douche, que je pouvais commencer à creuser un trou dans le jardin. Mais la journée fut rude, très rude, et j'ai bien cru que mon rêve était prémonitoire.
J'ai appelé Raoul, pour lui annoncer mon arrivée. Je voulais récupérer le corps du chien Marcel.
C'est l’une de ses consœurs qui m'a répondu. Mon ami n'était pas venu travailler, ce matin. Sa femme avait déclaré qu'il était malade. J'ai été étonné qu'elle ne m'eût point avisé de son souci se santé. Mais elle ne me disait pas tout. J’avais pourtant l'habitude d'être tenu au courant de tout ce qui concernait son mari.
« Pas grave, je viens tout à l'heure pour récupérer mon chien. J'ai décidé de l'enterrer dans mon jardin, finalement. »
« Cher monsieur, il est interdit d'enterrer un animal dans son jardin. »
« Quoi ? »
« Il s'appelle comment, votre chien ? »
« Le chien Marcel. »
« Vous êtes Franck, son ami ? »
« Oui. »
« Votre brave toutou a été euthanasié puis incinéré, selon le règlement. »
« Vous avez profité de l'absence de Raoul pour... »
« Il s'apprêtait à faire une grosse bêtise. L'amitié n'autorise pas tout. »
Je lui ai raccroché au nez avec la ferme intention de me rendre à la clinique vétérinaire pour lui dire, en face, ma façon de penser. Mais, avant, j'avais un autre coup de fil à donner. J'ai déniché, sur Internet, le numéro de téléphone du père Aspignan.
« Bonjour, monsieur Aspignan, vous reconnaissez ma voix ? Non ? Je suis la personne qui est venu chez vous, hier, pour voir Gavroche empaillé. Je voudrais l'adresse où joindre Docteur Miracle. Oui, voilà, j'ai changé d'avis. »
*
L'atelier de « Docteur Miracle » était situé dans l'arrière-pays. Accolé à une ancienne bergerie retapée. L'ensemble évoquait un mas provençal. J'avais appris que l'homme dormait sur une paillasse, au milieu de plusieurs cerfs empaillés. Quand le père Aspignan m'avait parlé de ce détail, j'ai immédiatement pensé à mon rêve, celui au cours duquel un chasseur était ficelé à un arbre.
« Mais qui peut bien lui amener des cadavres de cerfs ? »
« Certains ne sont pas encore morts quand il commence son travail. »
« Pardon ? »
« Des chasseurs l'aident à gagner sa vie. Il y a un richard, dans le coin, qui a reproduit une harde chez lui. Il les invite, accompagnés de leurs fils. Les enfants simulent une curée avec des couteaux en plastique. Les papas applaudissent, les larmes aux yeux. J'ai assisté à l'une de leurs soirées. Je crois qu'ils sont fous. »
« Et vous n'avez pas alerté la police ? »
« Je suis vieux, si je me manque, je risque des représailles. Les chasseurs vengeraient le richard. »
Ecœurant.
Le taxidermiste s'appelait François Jolivet. Je compris pourquoi « Docteur Miracle » sonnait mieux à l'oreille de ses clients. Etait-il un gourou ? Raoul était-il membre de cette secte de tueurs d'animaux ? Je l'avais connu plutôt enclin à leur faire la peau.
François Jolivet.
Je comptais lui poser une question, une seule. Les yeux dans les yeux. Impatient d'entendre la réponse. Même si, en prime, inconsciemment, l'envie de lui régler son compte à mains nues me titillait.
Où avait-il trouvé le moyen d'allumer cette lueur – plutôt un double foyer, oui – au fond du regard d'un animal mort ? Dans un roman de Stephen King, il aurait empaillé les bêtes vivantes, mais la réalité était différente, pire que la fiction.
Le heurtoir de la porte d'entrée représentait une tête loup. J'ai utilisé mes poings. L'homme me héla d'une fenêtre de son atelier.
« C'est pourquoi ? »
« J'ai du boulot pour vous. »
« J'arrive. »
Il était vêtu d'une salopette ; son ventre et sa dégaine me rappelèrent Coluche. Il me toisa.
« Vous avez menti. »
« Comment avez-vous deviné ? »
« Vous n'avez pas la tête de quelqu'un qui fait empailler son animal de compagnie. »
« Il faut une tête spéciale pour ça ? »
« Il faut être vieux. Ce qui n'est pas votre cas. »
« Mais je suis peut-être un type fortuné qui organise des soirées... »
Il me coupa la parole dans un grand sourire. Il semblait bien s'amuser. Pas moi.
« Je vois que vous êtes au courant. Je parie que c'est le père Aspignan qui m'a balancé. »
Mon silence fut un aveu.
Il ne dura guère. Je sentis la haine couler dans mes veines, le sang pulser à mes tempes. Je me ressaisis.
« Une question. Si vous y répondez franchement, je repars et vous laisse tranquille. »
« Vous ne m'ennuyez pas, au contraire. Mais... vous êtes flic ? »
« Non, curieux. Et puis, mon chien vient de mourir, je voulais le faire empailler par vous, mais c'était trop tard, une véto l'avait incinéré. C'est mon ami Raoul Pinatel qui m'a conseillé de vous contacter. »
« Raoul ? Ce cher Raoul. Nous avons souvent partagé des clients, si je puis dire. C'est... comment dire ? Un rabatteur ? Je crois qu'il m'aime bien. »
Je serrai les poings et les ongles pénétrèrent dans la chair de mes paumes. Si je me mordais les lèvres, il risquait d'apercevoir la vilaine grimace.
« Je parie que vous voulez savoir comment je fais pour que, même morts, les bêtes gardent un regard lumineux. »
« Vous êtes devin ? Ou alors vous lisez dans les pensées. »
« Un peu des deux, qui sait ? »
Et il éclata d'un rire tonitruant. Je me suis dit qu'il correspondait à son embonpoint.
« Allez, venez voir ! »
Et il m'entraîna vers son atelier.
*
La première chose que j'ai remarquée en entrant, c'est l’absence d’odeur. Plus qu'improbable. La seconde, la pénombre dans laquelle baignait la pièce. Les volets n'étaient pourtant point fermés et le soleil souriait dans le ciel.
Il était clair qu'ici, autrefois, c'était une grange. Sur le sol, par vagues ondulantes, une mer de paille. Au plafond, des toiles d'araignées reliant moult poutres vermoulues et qui faisaient craindre pour la solidité de l'édifice. Peur que le toit ne nous tombe sur la tête.
Et il y avait...
Et il y avait la harde. Six beaux mâles sur le point de charger, andouillers pointés vers une cible invisible pour l'œil humain. Des cerfs au ventre béant, et qui attendaient de la paille pour prendre des forces.
« Comme vous pouvez le voir, mon boulot n'a rien de bien original. Je les travaille à l'ancienne. Plus empailleur que moi, tu meurs. »
Et il avait recommencé. Ce rire gras de joyeux fêtard qui vient de boire comme un trou et fumer comme un pompier. Autant d'expressions qui, de par leur archaïsme, lui allaient bien.
« Une commande des chasseurs. Ils veulent faire une surprise à celui qui permet au métier de rester en vie dans la région. Un type fortuné qui s'est mis à détester l'argent et le jette par la fenêtre. »
Cette fois, il ne s'esclaffa pas, se contentant de sourire comme un puceau après sa première branlette.
Il tendit le bras en direction d'un objet relativement rond posé sur son établi couvert d'outils dont j'ignorais l'utilité.
« Plus près. Il faut regarder de plus près. »
Je me rapprochai. C'était un caillou troué d'une multitude de cratères.
« On dirait une lune. Une minuscule lune. »
« Une météorite. Et ce qui est étrange, c'est qu'elle est presque parfaitement ronde. J'ai cru que c'était une bille de métal lorsqu'elle a traversé le toit. Les tuiles ont explosé. J'ai dû faire venir le couvreur. Au contact de la paille, elle a rebondi comme une balle. Incompréhensible. »
« Mais quel rapport avec les animaux empaillés ? »
« C'est depuis qu'elle est là, sur cet établi, qu'ils ont les yeux qui brillent. »
« Ça veut dire qu'elle irradie... »
« Qu'elle irradie juste assez pour ranimer les regards, et rien d‘autre ? Mais pourquoi ? Si j’étais un aveugle incapable de marcher, je n’aimerais pas qu’on me rende la vue, et pas mes jambes. »
« Parce qu'elle est trop petite ? Pas assez d'énergie ? »
« Vous lisez des romans de science-fiction, vous. Et si elle avait la taille d’un astéroïde, elle ferait verdir les déserts ? Nettoierait les mers ? Chasserait la pollution ? Je préfère éviter de chercher à comprendre. »
La sensation subite de changer de monde, de basculer dans celui que chacun redoute. L'autre côté du miroir fêlé où le malheur se fractionne, brisures d'un deuil annoncé.
« La mort, c'est donc ça ? pensai-je. « Une vague de chaleur qui vous emporte ? »
Le tsunami inonda mes vêtements. Des frissons paradoxaux vinrent donner du relief à ma peau. Je blêmis.
Et la voix... celle de « Docteur Miracle ».
« Il y a des choses, dans la vie, qui vous exposent à une mort certaine. Comme lorsque vous découvrez un secret qu'il ne faut surtout pas dévoiler. »
Le ton de menace était évident et je me crispai soudain.
« Ne vous en faites pas, je ne dirai rien à personne ! C'est votre business. Vous n'êtes pas un mauvais homme. »
« Qu'est-ce que vous dites ? »
« Non, rien. Je crois que j'ai eu une hallucination. Mes sens ont tous chaviré en même temps. »
« C'est la météorite. Ça m'a fait pareil, au début. J'ai failli m'ouvrir le ventre avec un couteau pour tester une nouvelle technique. J'ai réagi alors que je commençais à entasser de la paille pour remplacer mes tripes. »
« Vous devriez vous en débarrasser. »
« C'est ce que je devrais faire, en effet, mais chaque fois que je m'approche d'elle, j'ai l'impression de me heurter à un mur. Et puis, c'est un peu grâce à elle si j'ai renouvelé ma clientèle. »
Il éclata de ce rire qui m'agaçait tant, tout à l'heure, et que je trouvais, maintenant, fort sympathique.
« Je vais vous laisser travailler. Je crois qu'enterrer mon chien dans le jardin n'était pas une bonne idée. »
« Revenez quand vous voulez. »
J'ai rejoint ma voiture garée devant l’abreuvoir qui avait dû apaiser la soif des brebis, jadis. J'ai croisé une randonneuse, je lui ai dit bonjour, bonjour qu'elle m'a rendu en souriant comme un ange.
A peine assis au volant, il y eut une explosion et une grande flamme monta dans le ciel. L'atelier de « Docteur Miracle ».
J'ai essayé de rattraper la randonneuse. Manquerait plus qu'elle témoigne. Un bruit de galop. Je me retourne, je suis poursuivi par les six cerfs. Ils perdent de la paille au gré de leurs foulées. La lueur, dans leurs regards, s'était-elle transformée en étincelle ? Avec tout ce foin.
Les pompiers sont arrivés – je les avais appelés. Ils ont retrouvé, au bout d'une bonne heure de combat contre le feu, le corps calciné de François Jolivet. Il tenait fermement la minuscule lune à la main. Impossible de la lui arracher sans que les doigts se délitent. Et j'ai assisté à la scène, malgré la légitime insistance des pompiers pour que je dégage.
J'ai assisté à la scène, oui, parce qu’un assassin ne peut revenir sur la scène du crime s’il s’y trouve déjà !