Je ne crois pas à l’âge d’or ni historiquement ni existentiellement. Je crois en la capacité des plus conscients d’entre nous à fabriquer du bonheur. Se projeter, se propulser. C’était possible, puissamment.
Aujourd’hui, il faut le vouloir. Il faut créer le contexte et trouver écho. Mais c’est le vide. Voulu certes.
Rappelez-vous, je suis d’un temps qui meurt. Un temps qui refuse de courber l’échine, de composer ou de fermer les yeux sur l’essentialité de la réflexion consciente et sur le Beau. Oui, c’est trop puriste. Ridicule pour certains, mais ils ne comptent pas et n’ont jamais compté.
Je me souviens de ce proche fou. Je le trouvai à terre, totalement déconstruit. Je lui proposai les codes de la stature des êtres debout, non sans y laisser des plumes. Parce que je fis de son mal-être, de sa folie, un défi humain, amical et existentiel. Il apprit à se redresser, à moitié, chaotiquement, irrégulièrement et devint vorace de matière. Celle des autres, dans la facilité, la concupiscence et l’entassement. Contre toute attente.
Je n’avais pas mesuré son attentisme psychologique profond et je crus ordonner son chaos par la chose intelligente, livresque et artistique. Mais le Beau n’est pas séducteur pour les êtres d’utilité domestique.
On ne peut refaire le monde. La réflexion ne le saisit pas et il devint terre à terre. La folie rattrape. Différemment dans le cas de figure.
Les désillusions de facture humaniste vous font détester les gestes humains.
J’ai eu mal à la vérité. Mais j’actionnai les codes de la stature debout. Un goût un peu amer dans la bouche. Ce sont les réminiscences que je vous avais évoquées.
Et cette amie que je perdis, cette femme que je crus à l’écoute. L’opportunisme flagrant me la fit rayer de mon existence. Je m’étais fourvoyée, encore une fois. Depuis, j’avance l’extrême méfiance et je me tiens surtout à l’écart du monde. Pourtant à chaque geste humain, à chaque plaisir offert, je lui inscrivais en tête le mot réconfort.
- Ce que je t’offre là est du pur réconfort, lui disais-je, pour graver le mot.
Hélas, il ne faut pas gommer la distanciation nécessaire dans l’aide à l’autre. Ce n’est pas professionnel. Peut-être que Sobel mit un peu trop de cœur en moi. Fini, au cachot.
Vous voyez chère Madame, ce métier n’est pas sans ébréchure.
Et pour ne rien vous cacher, je vous dirai que dans le fond, qu’en poussant loin la réflexion, qu’en optant pour la laideur, ici et maintenant, le fait est là : il n’y a pas d’amour. C’est horriblement contre moi, contre ma pensée, contre les mots auxquels je crois et qui tapissent ma vie et mes toiles. Il n’y a pas d’amour. Néanmoins, sur la question, je vais opter pour un mensonge consenti.
Il existe. Il faudra juste mettre la main dessus. L’homme est foncièrement bon.
Elle me fit un large sourire et prit congé.



