Je ne suis pas superstitieux, au contraire. Je passe volontairement sous les échelles, j’ouvre les parapluies à l’intérieur, même lorsqu’il fait grand soleil, dehors. Je déteste me créer des interdits, comme celui ne pas me retourner après avoir croisé une jolie fille à la démarche chaloupée. Peu me chaut si les autres femmes me prennent pour un macho ou un goujat. Mais ce jour-là, je n’ai pas provoqué le destin. J’ai traversé pour éviter de passer devant cette maison que d’aucuns, dans le quartier, prétendaient hantée.

Au comptoir du bar de mon ami Raoul, j’avais capté une conversation entre deux quidams assis à la table la plus proche. J’avais feint de ne rien entendre. De toute façon, ils ne se gênaient pas pour faire s’envoler les phrases, dont les ailes claquaient dans chaque courant d’air motivé par l’entrée ou la sortie d’un client. Je sirotais un pastis en prenant un air dégagé. Francis, le garçon, m’observait en se retenant de sourire. Ce qui le faisait grimacer.

« Toi, mon bonhomme, on ne peut rien te cacher. Et tu as l’art de simuler le désintérêt. Mais tu n’en manques pas une, tu emmagasines des bobards. Je suis sûr que, le soir, avant de te coucher, tu remplis un cahier de bonnes blagues et d’histoires à dormir debout. Comme ça, si le dodo te fuit, tu les relis toutes, parfois à haute voix, en mettant l’accent sur certains mots. L’alcool change les honnêtes hommes en mythomanes. »

Cette pensée ne m’a point distrait et j’ai capturé le mot « photographe » à la volée.

J’ai pris machinalement la pose, croisant mes jambes telle une hôtesse de bar américain.

Francis, qui avait tout vu, a ri. Il dut faire semblant de tousser. J’avais joint mon geste à la parole de cet inconnu – celui de gauche – qui semblait plus bavard que son vis-à-vis.

« Il est revenu. »

« C’est le cas de le dire. »

« Oui. »

« Je ne savais même pas qu’il était parti. »

« Il en a eu marre de regarder passer les gens sans pouvoir les photographier. »

« Mais c’était vrai, alors, cette histoire de fantôme. La maison du photographe est bien hantée. »

« Bien sûr. Tu en doutais ? »

« Comme si tu ignorais que je ne croie en rien. Même pas en ma bonne étoile. »

« Je te plains. »

« Et il recommence à recruter des modèles qu’il attire dans la maison avec des petites annonces dans le journal ? »

« Mais non ! C’est plus pervers. Il se fait passer pour un agent immobilier. »

« Non. Tu déconnes ? »

« Evidemment. En tout cas, les gens continuent de changer de trottoir avant de passer devant la porte maudite, avec son heurtoir en forme d’œil. »

« Elle ne sera donc jamais vendue. »

« Aucune agence n’a accepté d’ajouter ce plat avarié à son menu. »

« Et le photographe… il est enterré où ? »

Le bavard a posé son index de sa main droite sur ses lèvres, signifiant à son interlocuteur qu’il fallait mettre un terme à cette discussion. Les murs avaient-ils des oreilles également dans les bars ? Avait-il remarqué que j’écoutais aux portes en public ? Me prenait-il pour un chasseur de fantômes ? Un détective privé payé pour récolter des renseignements sur cette maison prétendument invendable ?

Il n’aurait pas tort, j’ai eu subitement envie d’en apprendre plus sur ce photographe. Est-ce que Francis pouvait m’en toucher deux mots, en aparté ?

« Si vous le désirez, je peux vous indiquer où rencontrer cet homme… celui qui semble au courant de tout. »

« Tu lis dans les pensées ? »

« Uniquement à jeun. »

« Tu devrais boire un coup à ma santé, alors. »

Il s’est penché par-dessus le comptoir dans le but de murmurer à mon oreille. La sensation de comploter… mais comploter contre qui ? Mon passé de collégien refit surface, comme lorsque je préparais un sale coup, pendant les cours, contre le prof de maths. Difficile de rester de marbre.

« J’ai bien connu le photographe. »

« Sans blague ! »

« Jamais pendant le service. »

Son sourire m’a éclaboussé et je me suis fait resservir. Il a bu un coup avec moi.

Les deux clients attablés se sont levés de concert et sont partis après avoir réglé les boissons. J’ai fait un gros effort pour continuer d’ignorer leur présence. J’avais senti que l’on glissait quelque chose dans ma poche. Je n’ai rien dit à Francis.

« Tu l’as connu où ? »

« Au collège. C’était mon prof de dessins. »

 

*

 

Arrivé à la maison, je me suis posé sur le canapé du salon et j’ai déplié la feuille de papier. Il était clair que le « bavard » avait profité d’un moment d’inattention de ma part pour rédiger ce message. Mais l’autre, était-il possible qu’il n’eût pas réagi, alors que son compagnon de table maniait le stylo tout en lui parlant ?

« Je m’appelle Harold Lord. C’est un nom d’emprunt. Mais peu importe. Vous simulez très mal. Même ma femme est plus douée. J’ai remarqué votre petit manège. Le bel indifférent… tu parles. Si vous voulez en savoir plus sur le photographe, rendez-vous dans deux heures sur le banc face au massif de fleurs, dans le jardin public. »

J’ai repensé à ce que m’avait déclaré Francis. Son prof de dessins. Celui-ci avait donc changé de métier sur le tard. Je n’avais pas insisté, mais je comptais bien le relancer, une prochaine fois. Il était jeune, il avait de la mémoire.

J’ai mangé un morceau. Mon ventre réclamait sa pitance. Puis je me suis servi un verre de whisky, histoire de vérifier si j’avais besoin d’un second pour me donner le courage de rejoindre l’étrange monsieur Lord. Je n’avais qu’à traverser la rue.

J’en ai avalé trois.

Je suis arrivé dans le parc, trente minutes avant l’heure. Je titubais un peu. J’ai salué le gardien qui, ganté de caoutchouc, balayait devant la grille. Un chien s’était oublié.

« Vous vous faisiez rare. Ravi de vous revoir. »

« Je ne sous serre pas la main. »

« Une autre fois, peut-être. »

J’ai emprunté le chemin de terre qu’autrefois, j’arpentais en culottes courtes. Le dimanche matin, il y avait un concours de toboggan. Il fallait arriver en bas sans bobo. Il y avait toujours une fillette pour aider à se relever celui qui avait atterri sur la tête. Une bise sur la joue gommait paradoxalement la honte qui avait transformé les deux roses en coquelicots.

Des pigeons m’ont importuné sans que je rue pour les chasser. Leur cinéma m’amusait. Ils semblaient danser pour me plaire. Je me suis baissé pour ramasser un petit caillou destiné à les éparpiller lorsqu’une ombre m’a enveloppé. J’ai levé les yeux et…

« Vous ? »

« Vous vous attendiez à avoir rendez-vous avec l’autre élément du tandem de poivrots, n’est-ce pas ? »

Je n’ai pu me retenir de sourire.

« Je l’avoue. »

« C’est légitime. Il m’apprenait des choses que je savais déjà. Je suis détective privé. Il s’est vautré dans le piège que je lui tendais. Je le suis depuis longtemps. C’est ici, dans ce jardin public, que nous avons fait connaissance. Il parlait aux oiseaux. Il s’est laissé approcher. Je lui ai dit la vérité. Que je le traquais en m’efforçant de ne pas faire trop de vagues. Il n’a même pas réagi. Il m’a paru, au contraire, ravi d’être devenu un gibier. Il causait tout le temps. Il m’a saoulé. Bref. J’ai, pour client, le père d’une jeune femme qu’il a contactée au nom du photographe, pour faire des photos grassement rémunérées. Il lui a suffi de vanter sa beauté avant de lui agiter un pactole fictif sous le nez. Il s’est fait passer pour son agent. L’agent d’un fantôme. Un cinglé. Il ne se cachait même pas derrière un faux nom. Un idiot magnifique. Je le soupçonne de lui servir de rabatteur. Mais comme ça crève les yeux, je me méfie. J’ai pensé que vous étiez un confrère… »

« Pas du tout. Je n’ai rien d’un fin limier. J’ai juste l’oreille baladeuse. C’est le défaut des victimes d’hyperacousie. »

« Vous entendez des sons qui sont inaudibles pour le plus commun des mortels, c’est ça ? »

« Voilà. »

« Et les messes basses n’ont aucun secret pour vous… »

J’avais failli lui couper la parole, à deux doigts de hausser les épaules.

« Et la jeune femme… »

« Elle a disparu. »

Il y eut un silence que même les oiseaux ne troublèrent point. Je m’en suis chargé.

« A propos, pourquoi est-il revenu, le fantôme du photographe ? »

« C’est vous qui posez les questions… Pourquoi pas ? Si j’avais la réponse, le dénouement de l’histoire ne tarderait guère. »

« Et de quoi est-il mort ? »

« Vous n’allez pas me croire. »

« Je vous écoute. »

« Il s’est pendu à une poutre de son grenier. Il avait laissé un mot où il disait qu’il était harcelé par un fantôme. Ça ne s’invente pas. »

« C’est le synopsis du prochain roman de Stephen King ? »

« Je ne vous le fais pas dire. »

 

Nous nous sommes séparés sur une franche poignée de main. Il m’avait tendu sa carte de visite.

« Si, par hasard, une info monte à vos oreilles… Vous êtes tout indiqué pour capter les messes basses. »

Il éclata d’un rire communicatif auquel, néanmoins, je m’abstins de faire écho.

Il avait réussi à faire s’envoler les pigeons qui gagnaient du terrain en direction des miettes de pain de la veille qui traînaient entre mes pieds.

 

*

 

J’avais éprouvé le besoin d’aller me payer une bière. Pas question de passer devant cette maison. Une pulsion refoula ma provocation quasi quotidienne, comme si un pan de façade s’apprêtait à se décrocher. Je risquais de devenir la cible d’un largage urbain. Un règlement de comptes immobilier. Une croûte se décollant de la peau d’un lépreux. L’absurde intuition qu’il fallait naviguer au large parce qu’un énorme requin attendait, entre deux eaux, que je plonge du bateau pour me rafraîchir la couenne. Cette satanée chaleur….

J’avais une question à poser à Francis au sujet de ce professeur de dessins qui arrondissait ses fins de mois en organisant des castings de modèles posant pour son album photo.

« Déjà de retour ? »

Le bar était vide. Le garçon passait nonchalamment un chiffon plus blanc que neige sur le comptoir couvert d’improbables mots postillonnés.

« C’est un reproche ? » rétorquai-je en souriant.

« Pas du tout. Une bière, n’est-ce pas ? »

« Un demi, oui, il fait une de ces chaleurs. Et tu as encore lu dans mes pensées. »

« Si peu…. »

« Je voulais te demander, à propos de ton prof de dessins, tes parents savaient qu’il était aussi photographe ? »

« On l’a su plus tard. Mais il ne cumulait pas, non. Il a cessé d’enseigner à cause d’une femme. »

« Un modèle, je présume. »

« Oui. On l’a accusé de l’avoir enlevée. Elle était très belle, à ce qu’il paraît. On en parle encore entre mecs de ma génération. »

« Et elle a été retrouvée, morte. »

« Oui. Egorgée. Là, c’est vous qui avez lu dans mes pensées. »

« J’ai entendu dire qu’il s’était suicidé, persécuté par un fantôme. »

« Tout à fait. Mais personne ne l’a cru. »

« Ça se comprend. »

J’ai bu mon demi, cul sec. Ma tête a méchamment tourné.

« Vous êtes pressé ? »

« Non. Pourquoi ? Tu as autre chose à me dire sur ton prof de dessins ? »

« Une question, pour commencer. »

« Vas-y ! »

« Vous semblez vous intéresser à cette affaire. Vous avez une raison particulière ? »

« La curiosité. Et puis, moi qui ne suis pas superstitieux, j’aimerais comprendre pourquoi j’ai fait un détour pour éviter de passer devant cette maison. »

« Comme si, du jour au lendemain, vous évitiez les échelles, comme tout le monde. »

« Tu as deviné. »

« Maintenant, il faut que vous sachiez que j’étais plutôt doué, crayon en main. Il m’a montré une photo et demandé de dessiner ce que je voyais. »

« Etrange. Et c’était quoi ? »

« Un chien. »

Il ouvrit le tiroir-caisse et en ramena un feuillet qu’il me montra. J’avais assez sottement imaginé que c’était un poème.

« Regardez ! »

Une esquisse du bar vu de derrière le comptoir.

« On dirait une photo en noir et blanc. Tu ne mets jamais de couleurs ? »

« Non. Je ne suis pas un artiste peintre. »

« C’est très réussi. Et je parie que le clébard l’était, lui aussi. »

« Quoi donc ? »

« Réussi. »

« Pauvre bête. Ce qu’il a enduré, je ne le souhaite pas à mon pire ennemi. »

« Tu en as ? »

« Pas à ma connaissance. »

« Il a été maltraité ? »

« Oui, chaque fois qu’il aboyait, il recevait des coups de fouet. Il détestait le facteur et le faisait savoir. Un jour, alors que celui-ci avait pris ses congés, son maître s’est déguisé, de façon à lui ressembler, tout exprès pour qu’il aboie. Il était sorti par la porte de derrière et avait glissé un courrier mille fois lu dans la boîte aux lettres »

« C’est dégueulasse. »

« Il y a eu une pétition, mais c’était trop tard, le pauvre animal est décédé sous les coups de pied de son tortionnaire. Comme la police, qui avait d’autres chats à fouetter, n’est jamais intervenue, un riverain s’est pointé chez lui et lui a tiré un coup de fusil en pleine poire, à bout touchant. La balle la décapuchonnait comme un stylo. Il y avait de la cervelle partout, sur les murs. La maison a été rachetée et le nouveau propriétaire a trouvé une photo du chien dans un tiroir oublié. Il a décidé de se débarrasser du cliché, mais non sans m’avoir demandé de lui tirer le portrait. Il m’a dit que c’était malsain de le garder, presque vivant, sur le papier glacé. Et c’est là qu’il a décidé d’organiser des castings… »

« Mais… ça n’a aucun rapport. »

« Il a prétendu que ça lui changerait les idées. Et il y a eu cette jeune femme… »

« Et comment sais-tu tout ça, toi ? »

« C’est mon patron qui m’a tout raconté. »

« Il ne m’a rien dit, à moi. Sacré Raoul ! »

« Vous savez comment il est… »

« Oui, je sais. Il collectionne les secrets, et ce serait sans intérêt de les confier à un ami, moi, en l’occurrence. »

« Je vous en sers un autre ? »

« De secret ? »

« Non. Vous êtes marrant. »

« Seulement si tu m’accompagnes. »

La bière, sans faux-col, arborait une jolie robe dorée.

Un quart d’heure plus tard, nous évoquions quelques femmes rencontrées à jeun. Ce qui ne nous a pas empêchés de tanguer comme sur un bateau ivre lorsque nous sommes devenus égrillards.

« La bière et les nanas ne font pas bon ménage. » a dit Francis.

J’étais en train de songer à cette maison hantée. Les deux fantômes allaient-ils s’affronter en un duel sans merci ? Le vainqueur retournerait-il dans le monde des défunts ? Y resterait-il à jamais ? Mais que ferait l’autre ?

Des frissons ont joué de la harpe sur mon dos.

 

*

 

Cette nuit-là, j’ai rêvé qu’un chien me léchait la main tandis que je dormais. Je me suis redressé sur le lit sans même ouvrir les yeux. Une odeur bizarre flottait dans la chambre. J’ai imité un chat, obéissant à un vieux réflexe de gosse. Le miaulement a produit l’effet escompté. J’ai entendu un grognement. L’hyperacousie avait rapproché la menace. C’était certainement un chien errant qui…

Ma chambre, située au rez-de-chaussée, donnait directement sur la rue, et lorsque j’ouvrais la fenêtre, le matin, il n’était pas rare que je sois salué par un jappement. Deux pattes s’appuyaient alors sur le rebord et une queue s’agitait frénétiquement. Une caresse s’imposait… sauf lorsque le maître tirait sur la laisse. La plupart du temps, celui-ci s’était levé du pied gauche et oubliait les convenances.

Je me suis ébroué. Les relents de mon rêve ont continué de squatter mes narines.

Une odeur de chien mouillé.

Et il y eut cette voix de femme s’adressant au brave toutou.

« N’embête pas le monsieur, vilain chien ! »

Un parfum entêtant remplaça celui de la bête.

J’étais assis sur mon banc habituel, dans le jardin public. Je sifflotais afin de solliciter les piafs. Rien. Et pas un seul pigeon pour quémander quelques miettes de pain. Les arbres semblaient déserts.

« Il ne m’embête pas, au contraire. »

« Vous aimez les animaux ? » me demanda la jeune femme en s’asseyant à mes côtés.

Elle ne me laissa point répondre.

« J’espère que je ne vous dérange pas. Pas tous les jours qu’on rencontre un homme aimable. »

« Vous noircissez le… »

Le chien tira sur sa laisse. La jeune femme grimaça et la lâcha. J’avais remarqué qu’elle avait de longs doigts manucurés. C’est toujours ce que je regarde en premier, chez une femme. Jouait-elle du piano ?

Un homme arrivait, d’un pas pressé, tenant un fouet, prêt à en faire usage. On eût dit Indiana Jones. Il fit un large mouvement du bras et…

Je me suis réveillé avec, dans les oreilles, le bruit cinglant du fouet lacérant le beau visage de la jeune femme.

Ma main gauche – celle que le chien avait léchée, dans mon rêve – était toute mouillée de bave.

J’ai préféré zapper ce détail et je me suis précipité dans la salle de bains où j’ai pris une douche qui me remit les idées en place.

Appeler Harold Lord ?

Plutôt Raoul, non ?

Il m’agaçait, mon ami, avec sa manie de taire les événements qui sortaient de l’ordinaire. Il me bassinait avec des faits divers sans intérêt et…

« Tu n’as rien à me dire de plus original ? Je ne peux pas croire que ta vie manque, à ce point, de relief. C’est le plat pays. Tu me caches quelque chose. Tu n’es pas malade, au moins… Si tu as le cancer, il faut m’en parler. »

Il me souriait en faisant « non » de la tête.

« Tu me mens, mais bon, un jour ou l’autre, tu comprendras que je peux t’aider. »

 

J’avais prévu d’appeler Raoul, mais c’est l’inverse qui se produisit.

Besoin de savoir. Francis avait trop parlé. Il risquait d’avoir des problèmes si mon ami le prenait mal.

J’ai laissé le téléphone tintinnabuler plusieurs fois avant de me décider. J’ai commencé par un beau mensonge.

« J’étais aux chiottes. Je t’ai déjà dit de ne pas appeler sur le fixe. »

« Désolé, mec, mais Francis m’a avoué avoir merdé. Il est aussi bavard que nos clients. Quand je l’ai embauché, il ne buvait que de l’eau. »

« Tu ne vas pas le… »

« Mais non ! Il bosse bien. Que demande le peuple ? »

« Tu sais, maintenant, que cette histoire de maison hantée m’interpelle. »

« Et ça t’a pris quand ? »

« Quand ? »

« Oui. »

« Quand je me suis aperçu que j’avais la trouille de passer devant, avec cet œil inquisiteur qui semble nous fusiller. Envie de le crever… mais avec quoi ? »

« Tu veux savoir quoi, au juste ? »

« Qui a tué la jeune femme qu’on a retrouvée, égorgée ? »

« D’abord, ce n’était pas un modèle. Elle n’a participé à aucun casting. Elle est tombée du ciel, un beau matin, dans le quartier. Le photographe avait besoin d’un modèle ; elle faisait l’affaire, elle a sauté sur l’occasion, elle aussi. Tu étais bien trop occupé, ailleurs. Tu n’étais pas casanier, à l’époque. »

« Je passais mon temps à faire la bringue, je m’en souviens. »

« Voilà. Tu as bonne mémoire. »

« Alors ? »

« Alors quoi ? »

« Celui qui l’a buté ? »

« Un chien lui a sauté à la gorge pendant qu’elle posait pour le photographe. Il n’a rien pu faire. Il s’en est voulu, il s’est pendu. »

« Mais il sortait d’où, ce clébard ? »

« Du mur. »

« Un chien passe-muraille ? »

« Un chien fantôme, oui. Et qui avait retrouvé de la consistance pour lui planter ses crocs dans la carotide. Elle s’est vidée de son sang en deux minutes. »

« Tu étais là ? »

« Evidemment. Le photographe, c’était le prof de dessins de Francis. J’ai eu une discussion avec lui. Je voulais savoir si le petit était fiable. »

« Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? »

« Que oui, bien sûr, mais que c’était un beau gâchis, qu’il avait du talent pour figer le temps sur le papier, comme lui cherchait à le figer sur la pellicule. »

« Et tu as gardé tout ça pour toi… »

« Dans ma boîte à secrets… et fermé à double tour. »

« Pas de quoi en être fier ! »

« Et pourtant… »

 

 

– EPILOGUE –

 

 

J’ai raccroché, abasourdi par ce que je venais d’entendre. Je n’avais même pas osé lui demander pourquoi ce chien s’était acharné sur la jeune femme.

Peut-être parce qu’elle l’avait abandonné avant qu’il ne soit trouvé, errant, dans les rues, et largué dans un refuge.

Je délirais.

Peut-être parce qu’il voulait figurer sur la photo.

Oui, voilà. Maintenant, il existait un cliché où le petit oiseau, en sortant, avait pris la scène, au moment où ses mâchoires se refermaient sur le cou si délicat de…

 

Cette nuit-là, j’ai dormi comme un bébé. Je m’étais pourtant attendu à subir les inoffensifs assauts du chien fantôme, comme la nuit précédente.

Au petit matin, après avoir bu mon café et mangé une tartine de miel accompagnée d’un carré de chocolat noir, j’ai ressenti la nécessité d’aller me balader dans le jardin public.

J’ai lutté pour ne pas traverser la rue avant de passer devant la maison hantée. Moi qui étais carencé en fer, un aimant m’aspirait sur le trottoir d’en face, mais j’ai lutté, lutté…

Parvenu de la porte, j’ai aveuglé l’œil de ma main droite et j’ai collé mon oreille au battant.

Des gémissements, puis des grattements. Je me suis dit que le chien passe-muraille avait égaré la clef, qu’il voulait sortir, se promener comme autrefois, quand son maître lui caressait le flanc après qu’il avait fait sa crotte, comme pour le féliciter d’être un bon chien.

Une fois assis sur le banc, j’ai pris une profonde inspiration et je me suis concentré sur les bruits qui me parvenaient, démultipliés. Il y en eut un que j’ai réussi à isoler.

Harold Lord était dans les parages et prenait des photos. J’étais espionné.

L’autre jour, au bar, j’avais remarqué qu’il faisait craquer ses doigts toutes les deux minutes. Un tic chronométré.

Alors, j’ai ébauché un geste que l’on eût pu prendre pour de l’exhibitionnisme, mais qui n’était que de la provocation : je me suis levé, me suis tourné, et j’ai simulé de baisser mon froc pour lui présenter ma lune.


Publié le 02/05/2026 / 1 lecture
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