Les silhouettes de juin 1967
Tout commence par une phrase qui résonne comme un verdict dans une pièce vide : « L'histoire, la vraie, juge sévèrement le chef coupable de faiblesse… » On ne sait plus très bien si elle a été murmurée au creux d'un couloir du Palais national ou consignée dans un rapport de police que le temps a jauni. Elle appartenait à Gérard Daumec.
Ceux qui l'ont connu à l'époque décrivent un jeune homme brillant, un poète aux manières de poseur, un causeur hypnotique qui passait de longues heures pendu au téléphone, à tisser des fils invisibles. En ce mois de juin 1967, sous un ciel lourd, une guerre d'ombres opposait les clans autour d'un dictateur vieillissant et malade, François Duvalier. Daumec, avec cette intuition propre aux êtres qui s'engouffrent dans les failles d'autrui, s'était rendu indispensable. Il lisait dans les pensées de « Papa Doc » comme dans un livre ouvert.
Pour éliminer le colonel Max Dominique et ses proches, Daumec imagina une machination d'un romantisme noir. Il s'adressa à lui-même une lettre prétendument venue de Floride, imprégnée d'arsenic. Une mise en scène destinée à faire croire à un complot de l'opposition en exil pour empoisonner la secrétaire privée du président. Le piège se referma sur dix-neuf officiers de la garde présidentielle.
Le mécanisme de la nuit
Quand vint le moment de signer les ordres d'exécution, une hésitation flotta dans l'air du Palais. C'est à cet instant précis que Daumec prononça sa sentence sur « la faiblesse ». Ces mots-là, froids et précis comme des scalpels, touchèrent la part la plus sombre du vieil homme : sa paranoïa et son obsession de la postérité. Plus rien ne retint le bras du pouvoir. Daumec écarta d'un geste les télégrammes du Vatican, balaya les demandes de sursis du président du Liberia. Le 8 juin 1967, les dix-neuf officiers furent fusillés par leurs propres frères d'armes, sous les yeux du président.
Parfois, on se demande ce que font ces esprits si vifs de leur intelligence. Daumec possédait un éclat rare, mais cet éclat ne servit qu'à inventer des tragédies ou des scènes loufoques, sans jamais adoucir la misère noire qui l'entourait. Il croyait avoir le contrôle de la situation, mais en politique, les autres sont toujours aussi malins que vous. Il ne faut jamais sous-estimer la capacité de nuisance de ceux que l'on croit avoir écartés.
Un tube de barbituriques sur le parquet
Puis, le décor change. Les années passent, les faveurs s'éloignent. En 1969, le vent tourne et le jeu de Daumec est découvert. On l'arrête. On l'enferme dans les prisons du régime, là où officie le bourreau Luc Désyr. Il en sort brisé, grâce aux supplications d'une mère. À la mort de Papa Doc, on perd un temps sa trace ; on raconte qu'il s'est réfugié douze longs mois à l'ambassade du Panama, à regarder par la fenêtre les rues d'une ville qui changeait sans lui.
À la fin, il n'y a plus que le silence. Il a tenté de redevenir journaliste, de retrouver le fil de sa vie d'avant, mais les fantômes de juin 1967 devaient lui barrer la route. Un matin, dans un appartement modeste où il vivait dans le dénuement, un ami a frappé à sa porte. Personne n'a répondu. Sur le parquet, à côté du corps immobile de l'ancien poète, il y avait un tube de barbituriques ouvert et des comprimés éparpillés.
Regarder vers hier, c'est sans doute une manière de penser à demain. Mais pour Daumec, le passé s'était refermé comme un piège. Reste ce livre de Jean Florival, comme une tentative de fixer ces ombres avant qu'elles ne s'évaporent tout à fait dans l'oubli.
Gilbert Mervilus, 8 juin 2026