À Maître Ralph Fièvre,
Mon cher ami,
Voici que s’achève en Haïti cette journée du 1er mai ; elle s’éteint comme elle est née, sans avoir véritablement trouvé son souffle. Pourtant, l’esprit s'évade et je me surprends à relire ces mots que m’adressait le Directeur des Archives Nationales de la République Dominicaine. Il y saluait ma réflexion de décembre 2022 sur le leadership de Maître Dantès Colimon, cet architecte inspiré de notre législation sociale. Car l’œuvre de l’homme ne fut pas seulement de plume et de droit ; elle fut une quête d’harmonie, une volonté farouche de réconcilier le capital et le travail pour offrir à l’ouvrier la part de dignité, tant matérielle que morale, qui lui est due.
Je nous revois encore franchissant ensemble le seuil de sa demeure à Pétion-Ville, en 1996. Ces cent minutes de conversation furent, pour l'esprit, plus fertiles que de longues années de faculté. Aujourd'hui, appuyé sur ma canne de fer, je rends grâce à Dieu de me prêter encore le courage du souvenir, alors que décline ce jour, à cette heure précise où la lumière de Pétion-Ville possède cette douceur qui nous était si chère.
Il n'y a guère, alors que les images de nos luttes pour le salaire minimum s’offraient au regard du monde, je me suis plu à revisiter les combats de cette génération des années quarante. Il nous faut en effet nous souvenir que l’essentiel de la pensée sociale, dont se drapèrent plus tard les discours du régime de 1957-1986, puisait sa source dans les travaux d’une équipe conduite par un jeune et brillant juriste, alors directeur du Département du Travail : Dantès Pétion Colimon.
Son ambition était noble et vaste : édifier un véritable ministère des Affaires sociales, étayé par un Code du Travail et de Justice sociale capable de répondre aux défis de notre temps, tout en s’attachant à moderniser l’ossature même de nos partis politiques. Autour de lui, des hommes de robe tels que Colbert Bonhomme, Gérard Gourgues ou Maurice Pierre, formaient un cercle de réflexion en avance sur son époque. Ils ont conçu, ils ont écrit ce Code, avant que celui-ci ne subisse les mutilations des agents de la présidence à vie.
Légende du barreau bien avant d’accéder aux sceaux de la Justice en 1982, Dantès Colimon fut, dès 1947, un serviteur de l’État exemplaire, tour à tour inspecteur général, statisticien et éducateur du monde ouvrier. Je garde en mémoire le souvenir d’un ministre qui, un vendredi, fit baisser les vitres de sa Peugeot de fonction. Entre le trottoir de la place Geffrard et la chaussée qu’il traversait seul, il s’arrêta pour saluer, pour écouter, pour échanger longuement — une dizaine de minutes durant — avec des citoyens de toutes conditions, tandis que son chauffeur attendait, paisible.
Dès juillet 1962, le Département d’État américain le rangeait parmi ces rares personnalités capables de bâtir l’Haïti de l’après-Duvalier. Un document confidentiel, déclassifié en 2014, porte témoignage de cet espoir, citant son nom sous ce titre évocateur : Ceux qui pourraient contribuer efficacement à l’avenir d’un pays libéré.
Gilbert Mervilus, 1er mai 2026