Indéformable
Je te vois passer devant moi tous les jours, plusieurs fois par jour. Il arrive même que tu t’arrêtes un instant, surtout le matin.
Je sais que vous êtes nombreux à le faire. Je vous ai vus…
La petite pause pour prendre ses clés, parfois une écharpe ou un parapluie ou une paire de gants. Et puis vous vous regardez une dernière fois dans le miroir, pour vous assurer que tout va bien. Les couleurs sont assorties, la cravate n’est pas de travers, rien ne dépasse… Ça va.
Et puis vous sortez en me laissant là.
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J’en ai vu passer ! Surtout des femmes bien sûr. Plus coquettes, plus attentives à leur image, souvent plus inventives. Alors ça peut durer, la petite pause. Et on change un accessoire, on essaie une autre couleur de foulard ou on revient cinq minutes plus tard, complètement métamorphosée de la tête aux pieds… J’en ai même connu une qui m’a essayé plusieurs fois, en souriant. Mais qui n’a jamais osé aller jusqu’au bout. J’avoue que ça m’aurait un peu changé les idées…
Toi, la coquetterie, ce n’est pas tellement ta préoccupation. Toujours habillé pareil, ou presque. Pratique, simple, confortable. Mais sans originalité, sans fantaisie, sans recherche. Quand tu t’arrêtes dans cette entrée, au moment de sortir… devant le miroir, c’est juste pour t’assurer que tu n’as rien oublié. Tes clés de la maison, celles de la voiture. Il arrive que tu fasses demi-tour parce que tu n’as pas ton ordinateur ou ton carnet de notes ou je ne sais quoi. Tu es un peu tête en l’air.
Mais tu n’as pas un regard pour moi. Il suffirait que tu lèves un peu les yeux et tu me verrais. Je ne peux rien faire pour attirer ton attention ou accrocher ton regard. Rien.
Juste rester ce que je suis.
Et pourtant…
Et pourtant, je n’ai pas oublié ce jour-là où tu m’as pris dans tes mains, où tu m’as tourné dans tous les sens, où tu as caressé longuement le feutre gris de mon bord en me tournant cent fois entre tes doigts. Ce jour-là où tu as respiré mon odeur, plusieurs fois, les yeux fermés, avec une expression un peu étrange sur ton visage. Ce jour-là où tu m’as retourné pour lire mon étiquette à moitié effacée : « Indéformable »… C’est à ce moment, je crois, que tout t’est remonté.
Tu avais dix ans et tu avais osé me saisir en cachette et tu m’avais comme froissé entre tes jeunes mains, plusieurs fois, dans tous les sens. Et tu avais été stupéfait que je reprenne ma forme quand tu me relâchais.
Je m’en souviens comme si c’était hier.
Et toi, ça venait de te remonter au moment où tu as regardé mon étiquette : « Indéformable ».
Alors, tu l’as fait ! Tu m’as posé délicatement sur ta tête et tu m’as ajusté, comme il l’avait fait tant de fois, en te regardant dans le miroir.
Ce n’était pas le même miroir. Mais tous les miroirs renvoient la même image…
Le miroir, c’était le sien, dans son entrée à lui, qui ressemblait un peu à celle où je suis posé aujourd’hui. Les derniers invités venaient de partir et t’avaient salué une dernière fois avec gentillesse.
Tu étais brisé mais tu ne voulais pas le montrer. Alors tu te contenais, tout en sachant que tu allais t’effondrer un peu plus tard, comme toutes celles et tous ceux qui viennent de perdre un proche.
Tu t’étais pensé « indéformable », toi aussi. Tu venais de comprendre que tu ne l’étais pas.
Ton père n’était plus là et tu allais quitter sa maison.
C’est alors que ton regard s’est posé sur moi. Tu aurais pu t’attarder sur autre chose. Sur sa belle montre que tu avais tant désirée et qu’il t’avait promise. Sur le livre qu’il était en train de lire et qu’il ne finirait pas. Sur sa carte d’identité, sur sa règle à calculer, sur ses lunettes… Mais c’est sur moi, son vieux chapeau gris que tu t’es attardé alors que ta famille t’attendait patiemment dans la voiture. Sur moi. Allez savoir pourquoi…
Peut-être parce que tu t’apprêtais à franchir ce seuil et que, justement, il ne le franchissait jamais sans m’avoir bien ajusté sur sa tête et sans s’être regardé dans le miroir.
Maintenant, je suis posé sur cette tablette dans ton entrée. Et tu ne me regardes plus. Ou peut-être si… Peut-être que tu me regardes parfois et que ça te fait penser à lui. Peut-être même que tu as très envie de me prendre et de m’ajuster sur ta tête. Mais tu ne le fais pas.
C’est peut-être que tu as un peu peur de voir à quel point tu lui ressembles quand tu as son vieux chapeau sur ta tête…