… et je n’en suis pas revenu.
Je l’ai visité en rêve et il m’a fait triste figure.
Un de ces rêves que vous n’oublierez jamais, tant il a hanté les innombrables heures ayant succédé à la nuit qui lui donna le jour.
Les minutes s’écoulent mollement, durant une éternité chacune, et vous baignez en plein paradoxe, bras et jambes moulinant afin de fuir le danger aux dents d’acier.
La nuit, si belle et si noble…
Mais accouchant de monstres qui vous marquent au fer rouge sans même vous mordre. Il suffit de les regarder.
Et…
Et rien que l’idée qu’ils puissent exister dans l’esprit d’un auteur de romans d’épouvante, vous hérisse le poil au point d’en faire un pieu capable de vous percer le cœur.
Maintenant, il est temps…
Il est temps d’entrer dans le vif du sujet.
*
« Je déteste dormir. Il me tarde de mourir, pour faire la différence entre le sommeil et le néant. »
« On ne rêve pas quand on est mort. »
« Qu’en savez-vous ? »
« J’en reviens. »
« Quoi ? »
Je me suis réveillé d’un bond – un second m’eût naufragé par tribord.
Un songe un peu fou. Comme dans la réalité, je parlais à la glace de mon armoire. Elle me privait de mon reflet et je me fâchais, un marteau à la main, prêt à la transformer en pare-brise de véhicule accidenté.
Qu’avais-je fait de si mal ?
Et cette voix… une voix de femme… probablement jeune… à qui appartenait-elle ?
Je me suis levé lentement, comme au ralenti, en faisant très attention à ne pas être victime d’une hypotension orthostatique. Depuis que je suivais un traitement contre l’hypertension, il m’arrivait de retomber sur le lit, m’accrochant aux branches d’un grand arbre invisible, mais sur lequel je pouvais compter.
Sur la table de la cuisine, m’attendait un bétabloquant que je devais prendre tous les jours, à la même heure, lors du petit-déjeuner.
« Ça va être une course contre la montre. Vous allez devoir avaler ce minuscule comprimé quotidiennement… et à vie. »
« A vie ? Mais… c’est pire que le mariage, docteur ! »
« Je ne sais pas, je suis célibataire. »
« Moi aussi. »
Je me rappelle la première alerte, lorsque j’avais saigné du nez en me penchant vers la glace de l’armoire, justement. Elle m’avait parlé. J’avais cru rêver alors que je ne dormais pas.
Hier encore, elle m’avait branché sur mon traitement.
« Tu veux guérir sans avoir à prendre, jusqu’à ta mort, ce remède qui te sert de bouclier contre l’épée de Damoclès ? »
« Bien sûr. »
Elle s’était déjà manifestée. Elle avait toujours été de bon conseil. Je crois bien qu’elle se nourrissait de mon image. En échange, elle me mettait en garde contre des maladresses pouvant impacter mon avenir. Mais c’était la première fois qu’elle intervenait en songe. Il y avait eu comme une urgence.
Une fois debout, je me suis astreint au rituel.
Compter mes rides, ou plutôt évaluer leur profondeur, le nez à un pan de la glace de l’armoire. Je savais pourtant que j’étais privé de cette vision. J’espérais. J’espérais que mon reflet reviendrait.
« Qu’ai-je fait qui t’a tant contrariée ? »
La voix avait tardé, ce jour-là, à se faire entendre.
« Rien. »
« Et si tu me disais qui tu es, et pourquoi tu hantes cette armoire ? Tu fais partie de mon quotidien, et ton absence me stresse. Je culpabilise. Je me souviens de mon premier rendez-vous amoureux. Elle avait cinq minutes de retard, et j’ai immédiatement pensé que j’avais fait une grosse bêtise, qu’elle ne viendrait pas. »
« Arrête de couiner ! Je suis là ! Tu vas être à la bourre pour prendre ton médicament. Pas le moment d’emballer prématurément ton pauvre petit cœur ! »
J’ai souri. J’ai entendu craquer ma peau couverte de barbe de trois jours.
« Je reviens de l’avenir. J’ai toujours espoir qu’un jour ou l’autre, je trouverai quelqu’un capable de comprendre mes leçons. »
« Tes leçons ? »
« Oui. On m’a privé de mon art, il faut bien quelqu’un pour me remplacer. Tu es trop vieux pour que je t’apprenne quoi que ce soit. »
« Ou toi trop jeune. »
« Comme tu veux. »
Je suis tombé des nues.
« Mais … tu me parles comme si j’étais censé savoir qui tu es et ce que tu faisais. Tu as signalé ta présence par le verbe, un beau matin, te comportant comme un bernard-l’hermite avec cette armoire. »
« Oui, c’est vrai, j’avoue n’en avoir fait qu’à ma tête. Tu veux donc connaître mon nom… »
« Pas ton nom. Ta motivation. »
« Tu es malin, toi, dis-moi ! Comme ça, je te révèlerai tout d’un bloc. Tu n’as donc jamais entendu parler de la jeune pianiste qui habitait cette maison avant toi ? »
« Non. L’agent immobilier s’est contenté des avantages à vivre ici. »
« Et quels sont-ils, à tes yeux ? »
« Le prix et la vue. »
« C’est vrai que c’est une vieille baraque. C’est pour ça, d’ailleurs, que j’y ai posé mes valises. On ne cambriole pas une ruine. C’était l’endroit idéal pour travailler mes partitions. »
« Vos partitions ? »
« Je suis pianiste. Il se murmurait que j’avais un grand avenir… Tu parles ! Fracture du poignet après avoir été percutée par une voiture. Je me baladais à vélo. Je me suis reçue comme j’ai pu sur la chaussée. Crac ! Quel bruit atroce ! »
« En effet. »
Il y eut un silence. Je le rompis.
« Mais puisque je suis trop vieux… »
*
Le tutoiement, s’imposant comme une évidence, ne me dérangeait point, au contraire. La sensation de communiquer avec la petite-fille que je n’avais jamais eue – et pour cause, j’avais évité de me reproduire. Il créait une ambiance de complot qui me comblait.
« Tu veux bien m’aider à piéger l’agent immobilier ? »
« Pourquoi ? Que t’a-t-il fait ? »
« Rien, rien. Je te testais. Je connais des fantômes qui négocient leur présence et… »
« Tu délires, papy. »
« Papy, peut-être, mais pas encore à la retraite. »
« Et tu fais quoi, dans la vie ? »
« Libraire. Depuis trente ans. »
« Il y a encore des gens qui lisent, de nos jours ? »
« Plus que tu ne peux l’imaginer. Ce sont les bibliothèques qui dérouillent. On a de plus en plus de mal à se séparer d’un livre. On s’y attache. Le rapporter est un déchirement. C’est comme un chien qui refuse notre hospitalité et qu’on doit ramener au refuge. Tu aimes les animaux ? »
« Pas vraiment. Je me méfie des chiens. Ils ont un flair tellement puissant qu’ils sont capables de repérer un fantôme à travers les murs. »
« Comment ça ? »
« J’ai le pouvoir de voyager dans le passé, et le type qui habitait cette maison avant moi en avait un. Il a senti ma présence et a hurlé comme un loup. J’ai dû m’enfermer dans un cagibi. »
« Tu plaisantes ? »
« Evidemment. Mon âme est aussi passe-muraille que le flair des braves toutous. De toute façon, je ne voyage que dans l’avenir. »
Quelqu’un toqua à la porte d’entrée, me faisant sursauter. Il a fallu faire une pause.
« Tu attends de la visite ? »
« Non. »
« Fais vite alors ! J’aime bien nos conversations. »
« Moi aussi. »
« C’est sympa ça ! Allez, je la mets en veilleuse ! Dans dix minutes, si tu ne t’es pas libéré, je disparais définitivement. »
Voilà qu’elle me faisait un caprice de diva, maintenant ! Elle semblait prendre un malin plaisir à souffler le chaud et le froid. Je me suis dit que si j’avais eu un piano, à la maison, elle en jouerait surtout la nuit. Pour m’empêcher de dormir… de rêver, peut-être.
La porte à peine ouverte, un courant d’air m’a décoiffé. Je m’étais pris une bourrasque en pleine poire. J’ai toussé. Je suis sorti sur le perron, j’ai regardé à droite, à gauche. Le feuillage des trop rares platanes était aussi immobile que sur une photo. Aucun petit oiseau ne figurait sur ce cliché. Je suis rentré.
Cette fois, on a sonné.
« Qui est là ? » ai-je claironné.
« Votre voisin, monsieur Buttin. »
« J’arrive. »
Avant même qu’il ne m’ait salué, la main tendue, je lui ai demandé s’il avait vu quelqu’un, dans les parages.
« Pourquoi ? Y’a encore des enfants pour sonner à la porte des braves gens ? »
« On a utilisé le heurtoir. »
« Il est effrayant. La personne en question a dû avoir peur. Assurément, c’était un enfant. »
Je n’ai pas insisté.
« Bonjour, monsieur Buttin. Que me vaut le plaisir… »
Il me remercia après que je l’ai amicalement invité à entrer.
« Je suis venu vous demander de ne plus écouter la radio, la nuit. Les murs sont aussi fins que du papier. J’avais l’impression que le pianiste jouait dans ma chambre. »
J’ai dodeliné de la tête.
« Je crois qu’il y a erreur sur la personne. Je n’écoute jamais la radio, quand je ne dors pas, et la musique n’est pas mon amie. Moi, c’est plutôt la littérature. Quand je ne dors pas, je lis les livres que je vends. Je me dois d’être pleinement concerné par le désir de la clientèle. »
« Ce sentiment vous honore. Mais alors… »
« Vous vous êtes trompé de voisin. »
« Non, non. L’autre s’est absenté. Je suis bien placé pour le savoir, je nourris son chat. »
« Et un chat, ça n’écoute pas la radio. »
« Comme vous dites. »
J’ai souri.
Un brave type, ce monsieur Buttin.
« Allez, je ne vais pas vous déranger plus longtemps. »
« Et si ça recommence, n’hésitez pas à me tenir au courant… »
A peine avait-il mis un pied dehors que la voix revint à la charge.
« Il t’a menti. Je ne peux pas jouer. »
« Un fantôme n’a aucun pouvoir sur la matière, c’est ça ? »
« Tu t’exprimes comme un lecteur de roman de science-fiction. »
« J’en lis. »
« Je pense que ce monsieur s’est trouvé un prétexte pour venir t’espionner… »
« Nous avons toujours été en bons termes. Tu es parano. »
« Et toi, naïf. »
« Assez pour croire que tu es là et me parles. »
« Je ne suis pas là. Je te rappelle que je suis morte, donc partout. »
« Prétentieuse ! Si ça se trouve, je suis en train de rêver. »
« T’as essayé de te piquer avec un couteau de cuisine ? »
« La vue du sang me donne la nausée. »
« J’ai cette chance de ne plus être faite de chair et de sang. »
« C’est une malédiction, pas une chance. »
*
En évoquant sa mort, elle avait titillé ma curiosité. Je ne m’étais jamais posé la question. Et je me voyais mal l’entretenir sur le sujet. Elle pourrait s’imaginer que je me prenais pour un flic. Je lui avais découvert une patience d’ange lors de mes « interrogatoires ». Je ne l’accusais de rien, et pourtant, je continuais de la harceler sur l’abyssal mystère qui l’enveloppait tel un halo.
Pourquoi accepter si naturellement qu’un fantôme m’adresse la parole et réponde à mes questions. Je ne croyais en rien, ni en Dieu ni au Diable, encore moins à l’existence des fantômes, et même des ovnis. Et pourquoi n’avais-je pas ressenti le besoin de connaître son nom ?
« Mon nom ? Ça changerait quoi entre nous ? Le tutoiement est un passe-partout quand on vit seul, n’est-ce pas ? »
« Vu sous cet angle… »
Et nous n’en avions plus reparlé.
Elle me déstabilisait souvent, m’énervait parfois, mais non, je ne parvenais pas à renoncer au délire dans lequel je me vautrais à son contact.
Et puis, un matin, l’envie m’en a pris. Brancher l’agent immobilier dont j’avais conservé le 06 ? Opérer une savante enquête de voisinage, en commençant par monsieur Buttin ?
Monsieur Buttin… pas une bonne idée. S’il avait été obligé de subir ses décibels nocturnes, il aurait parlé de coïncidence. Le piano. Il aurait évoqué cette jeune virtuose en devenir.
« Avant vous, il y avait une jeune personne. Elle jouait du piano et ses gammes me prenaient la tête. Je crois bien qu’elle avait du talent. Je l’écoutais avec plaisir. Les murs sont en papier, et on entend tout. J’espère que votre chambre n’est pas mitoyenne de la mienne. Vous êtes encore vigoureux, visiblement, et je ne voudrais pas entrer dans votre intimité par effraction. »
Non, je n’aurais guère apprécié qu’il s’aventurât sur ce terrain… miné.
Mais alors…
Il avait aménagé dans la maison d’à côté juste après la mort de la jeune femme.
Je n’étais pas très doué pour jouer au détective. J’étais condamné à faire les demandes et les réponses. Appeler l’agent immobilier. Sans attirer l’attention de la voix, ce serait difficile.
Je savais où je pouvais me rendre pour avoir la paix.
J’ai claqué volontairement la porte des chiottes, et composé le numéro du marchand de biens. J’avais toujours privilégié la mémoire à la technologie. Il fallait profiter des réserves engrangées depuis des lustres. Mon crâne recelait un grenier où les araignées respectaient le plafond. Toute ma vie, j’avais fait la nique aux excès, et mon cœur, ainsi que mon cerveau, avaient joui, très tôt, de mon renoncement à boire et à fumer.
J’ai eu un moment de flottement. Certes, j’étais le roi de la procrastination, mais là, une plus profonde réflexion s’imposait. Ne pas déborder. Dans le cas contraire, la diva du piano serait alertée sur mes intentions d’approfondir la manière dont elle avait perdu la vie. Une ombre nous suit, quand le soleil rayonne ; les morts, eux, ne se montrent que la nuit.
Agent immobilier ou enquête de voisinage ?
Dans les deux cas, je serais découvert. Peut-être que mon étrange colocataire m’espionnait sur les lieux même de mon boulot. La librairie était pleine de mirages… un fantôme passerait inaperçu. Surtout en plein jour.
J’avais feint d’oublier les deux derniers numéros de l’agent immobilier.
J’ai recommencé, lentement, l’index agressif mais précis. Ma mémoire était sûre. Pas question de la sous-estimer au profit de la modernité.
J’ai reconnu la voix joliment timbrée de sa secrétaire.
« Je voudrais parler à monsieur Lecointre. »
« Il s’est absenté. »
« Mais… vous avez son portable… »
« Il l’a oublié, et comme je suis dans son bureau, j’en ai profité pour… »
J’ai raccroché.
J’ai tiré machinalement la chasse.
Il a rappelé un quart d’heure plus tard.
« Bonjour, monsieur Breitner. Vous désirez me parler ? »
« Vous êtes très complice avec votre secrétaire. »
« Oui. Pourquoi ? »
« Elle m’a répondu sur votre portable. »
Il y eut un silence gêné.
« Je suis rentré à l’agence en catastrophe parce que je l’avais oublié sur mon bureau. »
« Peu importe. Je voudrais savoir comment est morte la pianiste qui m’a précédé entre ces murs. »
« C’est abrupt et soudain comme question. »
« Pas de préliminaires, je suis pressé. »
« Vous enquêtez ? »
Il éclata de rire.
« Vous ne croyez pas si bien dire. »
« Vous avez été flic, dans une autre vie ? »
« Vous brûlez. »
« C’est normal, avec cette chaleur. La jeune virtuose du piano s’est suicidée à la suite d’une mauvaise nouvelle. Elle s’est tranchée les veines de son poignet cassé lors de son accident de vélo. Elle venait d’apprendre qu’elle devait renoncer aux concerts. »
« Dans sa baignoire, je parie. »
« Gagné ! Le coup classique. Tristement classique. »
« Quel parfum, le bain moussant ? »
« Je ne vous imaginais pas aussi cynique. »
« Tout le monde peut se tromper. Allez ! Je dois vous laisser. Je vous remercie. Et soyez sage avec votre secrétaire ! Une si jolie voix. »
Un silence profond a précédé la fin de notre bref dialogue.
« Et mon nom… il ne t’intéresse pas ? »
J’ai sursauté.
« Tu m’espionnes ? »
« Non. »
« J’en étais sûr. Tu es télépathe. »
« Non plus. Mais tu es tellement prévisible. »
« Et tu t’appelles comment ? »
« J’ai gardé mon vrai nom. Sophie Douce. »
« Ton père s’appelait Douce ? Il a dû avoir des problèmes, quand il était gamin. »
« Il en a encore. Mais il le porte bien. »
« Et toi aussi… »
« Merci. C’est gentil. »
Le courant passait de plus en plus, entre nous.
*
Je me suis couché tôt, ce soir-là. La sensation de surfer sur une mer peuplée de sirènes privées du don de chanter. Chevillé à l’âme, l’espoir de rêver de choses qui me permettraient de quitter ce monde, pour quelques minutes, ou plus. Ne pas abandonner, non, juste me croire capable de survoler mes noires pensées, heureusement plantées dans un sol infertile. Et de glousser à l’idée de les savoir impuissantes, sans défense antiaérienne.
« Tu veux mourir ? »
« Quoi ? »
Je m’étais réveillé comme sous l’effet d’une piqûre de moustique.
« Tu veilles aussi sur mes cauchemars ? »
« C’est pour ton bien. »
« Si tu le dis. Et toi, tu ne dors donc jamais ? »
« Je ne connais pas cette notion. J’ai pensé que tu pourrais me rendre un fier service. Je sais que je peux compter sur toi. On s’aime bien, tous les deux. »
« Je t écoute. Tu as de la chance, pour moi, dormir est une corvée. J’ai l’impression d’être mort. L’insomnie me ranime. »
« Mais… tu dormais, là. »
« Je simulais. »
« C’est ton côté féminin ? »
« Oui, voilà. Alors, que veux-tu ? »
« Te faire du bien. Mais en échange d’un service. »
« Tu ne fais rien gratuitement ? »
« Laisse-moi finir ! Tu vas comprendre. »
« Vas-y ! »
« Est-ce que… si je te ramène dans le passé… pour m’empêcher de prendre mon vélo, le jour où… »
« Quoi ? Tu es en plein délire ! Tu as fumé quelque chose ? »
« Je te rappelle que ce n’est pas parce que je te parle que j’ai une bouche. C’est dans ta tête que ma voix résonne. Elle ne passe pas par tes oreilles. »
« Et tu vas faire comment pour m’envoyer dans un monde que j’ai déjà fréquenté ? Je risque de me rencontrer. »
« Tu as lu ça dans des romans de science-fiction. Tu en vends, n’est-ce pas ? »
J’ai haussé les épaules.
« Tu ne m’a pas répondu. Tu vas faire comment, madame la voyageuse du temps ? »
« J’ai ce pouvoir. Mais je suis dans l’impossibilité d’agir sur les éléments. Sinon, j’aurais buté Hitler ou Staline. »
« Tu aurais couché avec eux et profité qu’ils fument une cigarette après l’amour pour mettre du poison dans leur café ? »
« T’es con. »
« Je sais. Je ne devrais pas t’écouter plus longtemps. »
« Alors… tu es d’accord. Là-bas, je te réserve une autre surprise. Tu n’auras qu’à me demander l’heure. Le temps que je te la donne, le chauffard qui m’a renversé, sera passé au large. »
« Tu auras intérêt à ne pas avoir une montre au poignet… Tu sais ? Celui qui… Bref. Je serais capable de croire que tu me dragues. »
« Tu étais beau quand tu étais jeune ? »
« M’en rappelle plus. »
« Allez, accepte ! Je te dis où je me trouvais, tu y vas, et… »
« Et je reviens en bus ? »
« Le reste, je m’en charge. Tu n’as qu’à te rendormir… Tu te réveilleras dans la peau d’un beau jeune homme, et tu feras une bonne action sans même le savoir. »
« Je ne sais même pas comment tu es physiquement. »
A peine avais-je achevé ma phrase qu’elle m’apparut, là, dans la glace de mon armoire, dans une lueur de triomphe au concert.
« Je te plais ? »
« Oui, bien sûr, mais… qu’obtiendrais-je en retour ? Jai besoin de savoir si je dois me jeter à l’eau… »
« Une tenue de scaphandrier. »
Son rire cristallin me titilla les tympans.
« Dis-moi ou je refuse ! »
« Tu reviendras dans le présent avec des mains de pianiste et tu sauras jouer de mon instrument. »
« Dois-je m’en réjouir ? Je ne suis même pas mélomane. Et toi… tu vas renoncer à ton art ? »
« La vie vaut toutes les frustrations. »
« Et je fais comment pour me rendormir, maintenant ? »
« Je peux t’aider, si tu veux. »
Pas eu le temps. Mon temps de réaction avait été réduit au néant.
Un sommeil profond. Comme si je volais au cœur des nuages. Bille de flipper ricochant au gré des impacts ouatés…
J’ai brusquement ouvert les yeux.
Je dormais à la belle étoile, comme il m’arrivait souvent de le faire, jadis.
Et il y avait cette jeune femme blonde qui s’apprêtait à monter sur son vélo. Elle l’avait laissé dans l’herbe tendre, contre un arbre, sans doute pour soulager sa vessie, et…
« Mademoiselle, je vous prie de m’excuser. Vous auriez l’heure ? »
« Vous voyez bien que non. »
« Désolé, je n’ai pas regardé vos poignets. »
« Vous n’avez qu’à vous fier à la position du soleil… »
« Ne soyez pas agressive ! J’étais là avant vous. »
Il y eut un silence.
« Et je n’ai rien vu. » ai-je ajouté.
Elle s’était calmée et je sentais bien qu’elle se retenait de sourire. Elle s’est contentée de rougir.
« Vous avez de belles mains, dites-moi. Vous êtes pianiste ? »
« On ne peut rien vous cacher. »
Elle est remontée sur son vélo et s’en est allée, sans même un geste de la main pour me dire au revoir.
J’avais un peu mal au dos, mais bon, j’étais jeune, rien de grave, tout se remettrait naturellement en place. C’est aujourd’hui que j’avais rendez-vous avec – je l’espère – mon futur patron, à la librairie.
J’avais bien fait de regarder les petites annonces dans le journal.
– EPILOGUE –
« Je savais bien que c’est vous qui jouiez du piano, la nuit. Vous êtes un petit cachotier. »
« Il ne faut pas m’en vouloir. Je suis fatigué, alors je dors la journée. Je travaille mes partitions au clair de lune. Ce cher Lecointre, l’agent immobilier, a oublié de me dire que les murs étaient en papier. Vous n’aimez pas le piano ? »
« Pas quand je dors, en tout cas. »
« Je vais les faire insonoriser. »
« Quoi donc ? »
« Les murs, monsieur Buttin. Les murs… »
J’ai été très étonné, ce matin-là, de ne point avoir les doigts qui craquent quand je les ai sollicités pour un assouplissement.
J’étais hanté par l’avenir.
Je regardais régulièrement mon image dans la glace de l’armoire de ma chambre pour lui demander si…
Si j’allais perdre de l’élasticité des articulations digitales au fil des ans… Et à partir de quand, je devrais renoncer à…
… à les assouplir en public sans qu’ils craquent méchamment.