J'ai vu un ange pleurer

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J’ai vu un ange pleurer

 

 

 

Je suis allé voir un médium. Vous voulez sans doute savoir pourquoi. Je vais vous le dire, mais d’abord, sachez que l’ange que j’ai vu pleurer était de chair et de sang. Sinon, il ne m’aurait pas fait autant de mal.

Je vais, pour commencer, faire marche arrière au cœur du temps. Il lui arrive de battre dans mes oreilles. Pas de quoi s’inquiéter. Il me sera interdit de me retourner, mais tant pis. C’est dur de parler au passé décomposé.

C’est par petits bouts que Miranda m’a éparpillé, façon puzzle.

Au début, j’ai cru qu’elle tombait du ciel. En vérité, elle avait surgi du sol, profitant que j’avais le dos tourné.

 

Ce jour-là, il y avait de l’animation dans le jardin public. Les enfants avaient cessé de courir, de jouer, pour regarder deux hommes travailler à deux pas du massif de fleurs que les fillettes humaient, chaque matin, avant de jouer à la marelle. J’étais l’un de ces enfants, nez en trompette, cheveux bouclés, culottes courtes. Mon oncle s’occupait de moi quand mes parents se baladaient ou faisaient les courses – papa jouait aux autos tamponneuses avec le caddie. Il faisait honte à maman. Plus jeune, avait-il rêvé d’être pilote de Formule 1 ? Les caissières lui souriaient et elle était terriblement jalouse. Ils s’absentaient souvent quand tonton était là. Il venait rarement à la maison.

Un jour, j’ai remarqué qu’il faisait méchamment la gueule.

« Dis, tonton, c’est à cause de moi que tu boudes ? Je suis content que tu viennes à la maison. »

« Non, non, petit. C’est parce que je regarde travailler ces deux gars, là. Ça me fait penser qu’autrefois, j’avais des prédispositions pour devenir sculpteur… Quand j’avais ton âge, j’ai bâti l’arche de Noé avec de la pâte à modeler. »

« Le bateau ou les animaux ? »

« Les animaux. »

« Et tu les as gardés ? J’aimerais tant que tu me les montres. »

« Ils ont fondu comme neige au soleil. Ça m’a dégoûté de continuer. J’étais bête, j’ai cru que le soleil était immobile dans le ciel. »

« Pourquoi ? Il ne l’est pas ? »

« Si, si. C’est nous qui tournons autour de lui. Et il a mangé mon bestiaire, quand l’ombre est partie. Même le couple de T-Rex. »

« Tu avais mis des dinosaures dans ton arche ? Elle risquait de couler, non ? »

« C’est vrai ça, petit ! Heureusement qu’ils n’étaient pas grandeur nature. »

« Oui, tonton, heureusement. »

« Mais… tu vois, ces deux hommes qui installent la nouvelle statue… je ne suis pas sûr qu’ils imaginent, en plein travail, le sculpteur qui a façonné cet ange aux ailes déployées et s’apprête à décocher une flèche. »

« Pas comme le jardinier, tonton. Lui, il imagine les fleurs en train de pousser, et c’est pour ça qu’il marie les couleurs de façon à capturer le regard des filles. J’aimerais tant être une fleur. Un coquelicot. »

« Tu verras, petit, quand tu seras grand, elles sauront t’effeuiller jusqu’à ton dernier pétale. »

« Je ne comprends pas, tonton… »

« Laisse tomber ! Regarde plutôt, comme elles sont intéressées par le zizi de l’ange… »

Je n’ai pas compris, non plus, pourquoi il riait autant – j’ai attendu d’avoir dix ans. J’ai revécu la scène, hier, et  j’ai pleuré.

L’année de mon entrée au collège, tonton était déjà parti pour un long, si long voyage.

 

*

 

Il avait été question de bâtir une supérette à la place du jardin public. J’avais été l’un des premiers à signer la pétition. Même le sculpteur de l’angelot y était allé de son coup de griffe. Il s’appelait Fernand Buttin et tutoyait la centaine d’années. Chaque matin, d’après ses dires, il parlait au calendrier.

« Je ne suis pas sénile, pas encore, mais j’ai remarqué que, chaque fois que je le sollicite, il me fait cadeau d’une année. »

« Mais vous avez quel âge, maître ? »

« Celui de mes artères ? »

« Oui. »

« Je suis né en 1926. J’ai arrêté de sculpter à cause de mes rhumatismes déformants, juste après avoir conçu l’angelot de ce parc. Et maintenant, c’est plus fort que moi, je reviens sur les lieux du crime. Je le caresse en faisant très attention à ne pas me faire remarquer. On pourrait mal interpréter mon geste… et le gardien est très à cheval sur le règlement. Un vrai jockey. »

« Vous venez tous les jours. C’est un rituel ou un pèlerinage ? »

« Un peu des deux. Et vous, pourquoi y venez-vous ? Vous devez avoir une bonne raison. Moi, je crois que j’ai peur qu’on me vole mon séraphin. Seuls les pigeons ont le droit d’en abuser. Ils le conchient. C’est de l’engrais. Un jour, vous verrez, il aura grandi, et je serai le seul à m’en être aperçu. »

« Mais… il n’a pas les pieds plantés dans la terre… »

« Moi, je vous dis que, la nuit, il descend de son socle et part chasser… On a retrouvé ses flèches plantées dans un arbre, toujours le même. Il y a là un cœur percé d’une flèche gravé dans l’écorce, et deux prénoms à l’intérieur. »

Il commençait à délirer, c’est le moment que je choisissais pour partir. J’évitais de lui serrer la main. Peur de lui broyer quelques phalanges. Alors je lui faisais coucou, de loin. Il n’avait même plus la force de me saluer, en retour. Il avait trop parlé.

 

Tout ce temps à regarder vieillir mes parents, et la paradoxale délivrance lorsqu’ils sont partis, tous les deux, la même année. Papa avait déserté la vie en dernier, ne pouvant résister plus longtemps à la solitude à deux que nous nous imposions. J’avais décidé de rester dans la maison où j’étais né, un soir d’avril, entre les jambes d’une mère incapable d’avoir confiance en quelqu’un d’autre qu’en son amie sage femme, madame Volpi. Elle habitait à deux pas de chez nous et me regardait passer lorsque je me rendais à l’école. Elle me faisait coucou comme si je prenais le train pour m’éloigner de ses mains qui m’avaient maltraité pour mon bien, hors du ventre de maman.

J’avais pris l’habitude de flemmarder, assis sur le banc qui faisait face à l’angelot. J’avais remarqué que les pigeons m’évitaient. C’était probablement parce que je ne leur donner point à manger.

« Ne le prenez pas mal ! C’est juste que, moi, je sais que ce n’est pas bon pour vous, les miettes de pain. Et si je vous donne des graines, vous allez paniquer lorsque je devrais m’absenter. Les mauvaises habitudes s’attrapent vite, même chez les animaux. »

Et ils s’envolaient, comme si ma voix les faisait fuir. J’allais finir par passer pour un fada à force de causer aux oiseaux. Les enfants m’aimaient bien parce que je leur racontais des histoires.

« Vous voyez cet angelot, là-bas ? Eh bien, la nuit, il se balade dans le parc, il ramasse des feuilles et les recolle sur les branches où elles sont nées. Il ne se trompe jamais. Il choisit toujours le bon arbre… »

« Et pourquoi elles tombent ? On n’est pas en automne. »

« Le vent, bien sûr. »

« Peut-être que les fantômes s’en servent pour se torcher. » lançait le gros Lulu, hilare.

Les autres l’imitaient, sauf un.

Aucun d’eux ne me croyait, mais ce n’était pas grave.

« Moi, je vous crois, monsieur ! Je l’ai vu ! »

« Tu rôdes dans le parc à la belle étoile ? »

« Non, j’habite en face, au troisième étage. De là-haut, je domine tout. »

« Mais… la nuit… comment tu fais pour y voir ? »

« Je suis nyctalope. Comme un chat. Et puis, il y a les réverbères. Les cyclopes du boulevard. »

J’ai regardé ma montre.

« Ecoute… là, je n’ai pas le temps. Mais il faudra qu’on discute, toi et moi, d’accord ? »

« Pas de problème, monsieur. »

« Tu t’appelles comment ? »

« Kevin. »

« Moi, c’est Franck. »

Il m’a serré la main que je lui tendais et sa poigne m’a étonné. Un futur crack au bras de fer. Cette pensée me fit peur, tant elle était débile. Je me suis dit que la solitude, cette tumeur, me jouait des tours. J’allais bientôt avoir des visions, c’est sûr. L’angelot viendrait s’asseoir à côté de moi et les pigeons viendraient nous rejoindre pour nous conchier.

Je les entendrais nous crier : « Nos n’avons pas faim ! Nous n’avons pas faim ! Mais qu’est-ce qu’on chie ! »

Je suis rentré, satisfait d’avoir fait la connaissance d’un gamin qui étayait mes dires, mais effrayé à l’idée de perdre la tête, de temps en temps.

Il étayait mes dires, certes, mais c’était pour me faire plaisir, car j’avais tout inventé, évidemment.

 

*

 

Je suis revenu, deux heurs plus tard. Je ne tenais plus en place à la maison. Je tournais en rond. J’avais été à deux doigts d’ouvrir une bouteille de whisky. Je mes suis posé sur le même banc. Le parc était désert. Il y avait probablement une réunion des parents d’élèves chez les pigeons. Et les moineaux chantaient sans se montrer à leur unique auditeur.

Encore sous le choc des confidences de Fernand Buttin, je me suis levé et j’ai pris la direction du tronc d’arbre le plus proche avec la ferme intention de tous les inspecter.

Je n’ai guère tardé à trouver le bon.

Le cœur percé d’une flèche, et les deux prénoms à l’intérieur.

Franck et Miranda, pour la vie.

Je suis tombé des nues.

La sensation que, dans mon dos, l’angelot avait bandé son arc.

 

Pour la première fois, je me suis allongé sur le banc en songeant au physique de cette Miranda. Les feuillages étaient si doux, vus d’en dessous. Doux et caressants après avoir fermé les yeux afin de mieux écouter leurs murmures. Poser la question à l’angelot, profitant qu’il n’y avait personne sur les chemins terreux ?

« Dis-moi, l’ange ? Elle est comment Miranda ? Tu dois le savoir puisque tu as percé son cœur. Rousse ? Blonde ? »

« Vous n’aimez pas les brunes ? »

J’ai sursauté. J’ai même failli tomber du banc. A mon âge, on se fait mal en tombant de sa balance, après avoir constaté l’arrogance du poids affiché sur le petit cadran, avec la minuscule flèche qui hésite, joue avec nos nerfs, puis s’immobilise. Notre désarroi la fait jouir. Et ce cri qui monte à nos lèvres, et nous empêchait, autrefois, de nous peser en public, dans une pharmacie.

Une jeune femme était là, debout devant moi. Je la voyais à l’envers. Ses longs cheveux s’apprêtant à se mêler aux miens, négligés, broussailleux, gris.

« Je vous prie de m’excuser, mais… »

« Vous vous croyiez seul… »

« Oui, voilà. »

« J’ai rendez-vous, sur ce banc, avec un certain Franck. Je parie que c’est vous. »

Je me suis redressé. Je l’ai invitée à prendre place à mes côtés.

« C’est moi, mais… vous êtes dans mon rêve… Je me suis endormi et… »

« Non, non, vous êtes bien éveillé. Et je suis là pour la même chose que vous. Le cœur percé d’une flèche avec nos prénoms à l’intérieur, n’est-ce pas ? »

J’ai bredouillé un « oui » de collégien.

« C’est Fernand Buttin, l’auteur de cette sculpture, qui vous a renseignée ? »

Je lui avais montré l’angelot du doigt.

Il m’avait semblé qu’il bougeait, dans le prolongement de mon bras.

« Lui-même. Je l’ai rencontré ici, il y quelques jours, alors que je réfléchissais en écoutant les oiseaux chanter. Vous avez remarqué ? »

« Quoi donc ? »

« Les piafs. Ils nous rendent intelligents. Mais il faut savoir interpréter leurs signes. »

« Si vous le dites. »

« Vous n’êtes pas convaincu. »

« Je ne me suis jamais posé la question. »

« A propos, vous ne vous êtes pas demandé comment j’ai su, tout à l’heure, que vous évoquiez des couleurs de cheveux… C’est étonnant, ce manque de curiosité. »

« Vous allez me dire que vous lisez dans les pensées. Ou que ce sont les oiseaux qui… »

« Ni l’un, ni les autres. Cette scène a déjà eu lieu. Nous ne faisons que la reproduire dans un contexte différent. Nous nous sommes connus, vous et moi, dans un autre monde, un autre temps. Vous avez vieilli… pas moi. Et c’est terrible d’être immortelle. »

« Mais… belle comme vous êtes, je vous aurais reconnue… »

« Et ça ne vous étonne pas que je parle d’immortalité ? »

« Si, mais bon, venant de vous, je suppose qu’il ne faut pas… »

« Vous êtes résigné… Vous n’êtes pas obligé d’être résigné parce que vous avez atteint un âge qui vous interdit de… »

« De fréquenter une femme qui pourrait être ma fille ? »

« Par exemple. »

« Et vous êtes immortelle grâce à qui ? Vous avez fait des offrandes à un dieu que nul ne connaît encore ? Un sacrifice, peut-être. »

« Je suis immortelle parce que j’ai la faculté de me réincarner. »

« J’entends bien, mais qui vous a donné ce pouvoir ? »

« Qui ? Plutôt quoi… Mon fiancé venait de graver nos prénoms sur le tronc d’un arbre et la foudre nous a frappés. Lui est mort… »

« Ça a du être un choc terrible. Au propre comme au figuré. »

« Pas du tout. Je n’ai rien senti, ni chagrin, ni douleur. »

C’est le moment que choisit le tonnerre pour retentir, au-delà du mur d’immeubles. J’ai cru que mes oreilles allaient exploser. Miranda avait disparu. Je me disais aussi…

Les doigts de la pluie ont joué du piano sur les feuilles. Je n’ai même pas été déçu. J’ai quitté le parc en trottinant. Le monde était devenu un peu plus infréquentable. J’ai traversé le boulevard en priant pour que les nuages soient chassés par le vent.

Mais il lui faudrait dix fois plus de temps pour m’obéir que moi, malgré mon âge, pour franchir le pont invisible enjambant la chaussée.

 

*

 

Sur le coup, je n’avais pas compris pourquoi j’avais changé de trottoir. J’habitais en amont du jardin public. Je n’utilisais que rarement les feux rouges. Les voitures y semblent des requins attendant que l’on se jette à l’eau. Et puis, une fois accostée l’autre rive de ce fleuve noir, j’ai su. Kevin, n’avait-il pas déclaré qu’il dominait le parc, d’une fenêtre de chez ses parents ?

Comment le retrouver parmi toutes ces portes donnant accès à tant d’immeubles ? L’instinct n’est pas un GPS.

« Je vais chez Kevin, la voix, mais je ne sais pas où il réside. »

« Fastoche, humain ! Il faut sonner à la porte ornée d’un heurtoir à tête de loup. C’est la seule qui n’a pas de sonnette. Mais attention, si vous n’êtes pas la bonne personne, le loup vous mord, et il se murmure, dans le quartier, qu’il a la rage. »

J’allais renoncer lorsque j’ai entendu mon nom hurlé sur les hauteurs. Le hasard avait guidé mes pas. J’ai levé les yeux vers le ciel. Une tête apparut à une fenêtre du troisième étage.

« Je suis là, Franck ! Attendez ! Je descends ! »

J’ai attendu. Il n’est pas descendu. Impatient, j’ai toqué à la porte en utilisant la tête de loup. Un concierge ma ouvert.

« Il ne vous pas mordu ? Vous avez de la chance. »

« Je voudrais sonner chez le petit Kevin. Mais il n’y pas de bouton. »

« Le petit Kevin, dites-vous ? Il n’y a aucun Kevin dans cet immeuble. Que des retraités. Vous devez faire erreur. Au revoir, monsieur ! »

Je n’ai pas insisté. Résigné. Miranda avait raison.

J’ai retraversé le boulevard et pris la direction de ma maison, cent mètres plus bas.

Un enfant m’attendait devant ma porte. Plus je m’approchais, plus ses traits se dessinaient dans ma mémoire. Je suis arrivé à dix pas.

« Vous ne me reconnaissez pas ? »

« Si, si. Tu es Kevin. Ne m’as-tu pas dit que tu habitais en face du parc ? J’en viens et personne ne te connaît, là-bas. Pourquoi m’avoir menti ? »

« Pas à vous spécialement. Je suis harcelé depuis que j’ai servi de modèle à Fernand Buttin. »

« Mais… comment sais-tu que j’habite ici ? »

« Le gardien du parc. Il a un dossier sur chaque habitué. »

Il gloussa.

« Il ne parle à personne, mais maintenant, je sais qu’il est naturellement discret. Et puis, il ne veut créer aucun lien d’amitié parce qu’il n’est pas certain de garder sa place. Il paraît qu’un cinéma va être bâti à la place du jardin public. »

« Après la supérette, le cinéma… »

« Pardon ? »

« Non, rien. Tu veux entrer ? J’ai de la limonade. »

« C’est une boisson de gamin, ça ! »

« Et tu n’es pas un gamin, bien sûr. »

« Je suis un ange, et les anges ne boivent que du lait. »

Son sourire, étrangement lumineux, m’aveugla.

« Va pour du lait, alors. »

Et il partit en courant, me laissant là, sur le trottoir, une main enserrant la poignée de ma porte tandis que, de l’autre, je cherchais ma clef.

Je l’ai trouvée.

« Quel monde de fous ! » pensai-je en refermant.

Résigné.

 

Ce matin-là, je me suis pointé devant la grille en fer forgé du jardin public bien avant l’heure d’ouverture. J’ai assisté à l’arrivée du gardien.

J’ai menti.

« J’ai oublié mon portable sur un banc. »

« Allez-y ! »

Je me suis dirigé vers l’angelot.

« Salut, l’ange ! Je crois bien qu’on va se passer de toi. Les archers ne sont plus à la mode. Ils vont faire leur cinéma ! »

J’avais l’impression d’avoir bu moult bières.

« Je ne les aime pas, tu sais ? Je connais le gamin qui t’a servi de modèle, il est sympa. Il boit du lait en ton honneur. »

Des cris d’enfants m’ont fait bondir sur place.

« C’est l’heure. Mais… »

Des larmes étaient apparues sur le visage poupon de l’angelot.

« Mon Dieu ! Et ils vont oser te déraciner. Si je pouvais… »

Il s’est effondré, et j’ai senti que je ne rêvais pas, cette fois.

« Les amoureux du monde entier… s’ils étaient au courant du sort qu’on te réserve… Je veux bien t’adopter, tu sais ? »

Il savait.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Le lendemain, il y eut du grabuge dans le jardin public. Le gardien avait été le premier à remarquer la disparition de l’angelot.

J’étais arrivé en sifflotant. Les autres, déjà dans la place, vociféraient.

Les autres, c’étaient les parents des enfants qui venaient passer un bon moment.

« J’ai appelé la police. Ils ont cru que je me foutais de leur gueule. » a dit le gardien à un père de famille qui s’inquiétait.

« Mais comment est-ce possible ? »

« Il s’est envolé. » a rétorqué un enfant.

« C’est normal, à force d’être conchié, il en a eu marre… Maintenant, il est perché sur un nuage et va bientôt nous pisser dessus. On n’aura que ce qu’on mérite. »

« Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! »

Kevin.

« Il ne s’est pas envolé, il a sauté par-dessus le mur, il a traversé le boulevard, et il s’est fait écraser. La voiture s’est arrêtée, le conducteur en est descendu et il a chargé le paquet dans son coffre avant de redémarrer et de disparaître dans la nuit. »

« Sale petit menteur ! » ai-je gueulé.

Les flics m’ont interrogé.

« Je le connais bien, c’est un enfant mythomane, il ne faut pas croire tout ce qu’il dit. »

« Vous êtes qui, monsieur ? »

« Un habitué. Je donne à manger aux pigeons. »

« C’est lui qui ment ! Je ne l’ai jamais vu leur donner à manger. Il déteste les pigeons depuis qu’ils lui ont chié sur la tête. J’étais là, avec ma mère, quand il a fait le plein de shampoings à la supérette du quartier voisin. Il est grand temps qu’il y en ait une, ici. »

J’ai failli m’évanouir. Le gardien a dû témoigner  de ma bonne foi.

« Il faut le croire, c’est un mec super sympa. Il ne donne jamais à manger aux pigeons parce qu’il sait, lui, que ce n’est pas bon pour eux, les miettes de pain. »

Je n’ai pas été inquiété, Kevin non plus.

 

Le médium m’a regardé droit dans les yeux.

« Vous avez rencontré l’âme sœur. Mais c’était dans l’au-delà, alors vous êtes revenu dans le monde où vous êtes né. Vous ne risquiez pas de vous adapter. »

« Et pourquoi donc ? »

« Miranda, c’est la femme que vous avez aimée dans une vie précédente, et qui vous a retrouvé dans celle-ci. Elle a hélas été emportée par son désir d’être mère et elle a kidnappé l’angelot du parc. »

Je me suis levé d’un bond. Pas question que je supporte, une minute de plus, ces sottises.

Je suis parti sans payer. Parvenu devant chez moi, j’ai tout de suite reconnu la jeune femme qui m’attendait sur le perron. Il y avait un gamin avec elle. Il avait des ailes dans le dos. Kevin.

Je me suis évanoui alors que je n’avais pas encore freiné. Le bruit de l’accident ne m’a même pas réveillé.


Publié le 19/01/2026 / 4 lectures
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