Je suis encore là

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Ce texte participe à l'activité : Le rétroviseur : écrire en regardant derrière soi

 

La voiture peine à monter cette côte. C’est peu dire qu’elle en a fait pendant ces trois longues années ! On ne peut pas lui en vouloir… Elle chauffe, elle fume, le moteur commence à produire des bruits inquiétants. Il est temps que je m’arrête un peu pour la laisser souffler.

 

Je me gare sur un replat, moitié sur le bas-côté, moitié sur la route. Mais, à cette heure de la nuit, sur cette petite route départementale, il ne passera probablement personne. Je coupe le moteur, les phares s’éteignent et me voilà plongé dans un noir profond. Je sors pour ouvrir le capot de la voiture. Il n’y a aucun bruit. Le silence me semble aussi noir que la nuit. J’allume une cigarette et je la fume lentement en cachant instinctivement dans le creux de ma main la petite lueur rouge qu’elle produit.

 

Rien ne presse. Mais je ne me sens pas tranquille. Pourtant, il fait doux et tout est calme. Je suis envahi par une immense fatigue qui me coupe les jambes. J’aurais bien besoin d’un peu de repos, comme la voiture. Ces trois dernières années m’ont épuisé. Physiquement… et nerveusement.

Le moteur est encore bien chaud, mais je suis presque arrivé sur le plateau. Ça devrait tenir. Et puis je ne veux pas rester trop longtemps au même endroit. L’habitude…

 

Alors, je repars. Ma route est encore longue. Elle serpente entre de petits reliefs. Les phares n’éclairent pas bien loin. Et, même si je n’oublie pas où ce voyage doit m’amener, mon environnement se limite aux quelques mètres je devine difficilement devant moi. Derrière, c’est le noir complet. C’est un peu à l’image de ma vie…

Malgré la fatigue, j’essaie de rester attentif à ma conduite. Ce n’est pas le moment de quitter la route et de me trouver immobilisé sur ce plateau désert. Je n’ai pas vécu tout ça pour en arriver là… Il me faut tenir encore quelques heures. Juste pour vivre enfin cet instant où je croiserai le regard de Raymonde quand elle se rendra compte que c’est moi, que je suis bien là, debout devant elle, vivant…

Le volant est lourd entre mes mains. Je ne suis pas certain d’avoir assez d’essence. Les sièges sont défoncés et j’ai mal partout. Ce sera certainement le dernier voyage de cette guimbarde qui a donné tout ce qu’elle a pu, pour la bonne cause. Comme moi…

 

Ma tête se redresse d’un coup. Je crois que je me suis endormi pendant une fraction de seconde ! Peut-être plus… Je me frotte le visage pour me ressaisir. Je n’ai plus de cigarettes mais je bois une gorgée d’eau. Je crois avoir aperçu quelque chose dans le rétroviseur. Comme une lueur, fugitive. J’ai dû rêver. La nuit est noire comme de l’encre. Je ne sais pas quelle heure il peut bien être. Je n’avance guère. Cette route n’en finit pas et je suis à bout de forces…

Mais là ! Encore ! Derrière ! Une lumière entre deux virages ! Cette fois je l’ai bien vue, pas de doute…

Un véhicule ? On me poursuivrait ? Une explosion ? Une canonnade ? Alors ce ne serait pas fini ? Pourtant…

 

Mes mains se crispent sur le volant. Mes yeux vont de la route, qui ne cesse de sinuer entre quelques tertres rocailleux, au rétroviseur, qui ne me renvoie que des ténèbres et de l’angoisse. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai juste envie de sortir de là, juste envie que tout ça s’arrête enfin.

La lueur est diffuse, insaisissable, mais elle revient plusieurs fois. Instinctivement, j’accélère comme je peux. La voiture fait aussi ce qu’elle peut. À la sortie de chaque virage, quand la vue se dégage un peu derrière la voiture, un petit morceau de la nuit s’éclaire subitement en rougeoyant.

Et maintenant, la route semble remonter. Je vais enfin sortir de ce chemin encaissé. Mon horizon se dégagera un peu et je pourrai savoir ce qui se passe dans mon dos. Mais je serai alors à découvert… et vulnérable. Tout s’embrouille dans ma tête. Il faudrait que je m’arrête. Trop risqué, je le sais ! J’ai beaucoup appris pendant ces trois années mais là, je n’ai plus les idées claires et puis il est trop tard pour m’arrêter. Je débouche sur le plateau et c’est une lande pelée qui ne peut m’offrir aucun couvert !

 

Un coup d’œil dans le rétroviseur… La lueur est bien là, elle couvre tout l’horizon. Ce n’est pas un véhicule ! Je ralentis. C’est doux, c’est un peu rosé… C’est l’aube qui apparaît, à l’est, derrière moi ! Ce n’est que le petit matin qui me rattrape !

 

Je sens tous mes muscles se détendre et mon pied se lever seul de l’accélérateur qu’il écrasait…

 

Au fond de moi, quelque chose avait sans doute refusé d’y croire. Quand on a attendu trop longtemps… Mais c’était bien fini !

 

Trois longues années de souffrance, de peur, de combat. Trois longues années de ma vie, et de la vie de mes compagnons, mises entre parenthèses et sans que nous puissions savoir si la parenthèse se refermerait un jour pour nous. Pour certains, trop nombreux, cela s’est terminé dans l’abîme. Ils ne la refermeront jamais. Ils ont donné leur vie pour défendre ces valeurs que nous partagions.

 

Moi, je suis encore là…

 

J’ai quitté le maquis hier soir, le ventre noué, après avoir serré les derniers camarades dans mes bras. J’étais le premier à prendre la route. Certains y croyaient encore moins que moi. « Je reste encore quelques jours, Albert, on ne sait jamais… » « Il me faut un peu de temps pour revenir à ma vie d’avant, tu comprends ? » Je comprenais tout ça ! Mais Raymonde m’attendait là-bas, chez nous, depuis si longtemps. Je n’ai pas résisté à l’appel de cet amour.

 

Je suis entré dans le corps de la ferme en klaxonnant pour tenter d’effacer la terreur qui m’avait poursuivi jusque sur ce plateau où mon corps exténué avait encore et encore imaginé une traque, un assaut, un dernier combat alors que le soleil se levait sur un jour nouveau, un jour de paix et de quiétude.

Quand je l‘ai vue, la main au-dessus de ses yeux pour les protéger de la lumière du matin, je suis sorti de la voiture et j’ai fondu en larmes.


Publié le 17/05/2026 / 2 lectures
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