Les jumeaux
Pierre et Paul étaient jumeaux. Leurs parents croyant bien faire ont suivi les conseils de l’époque : éviter de les séparer, les habiller en tous points pareils pour éviter d'alimenter leurs jalousies possibles. Les scolariser dans les mêmes classes. Leur offrir les mêmes jouets, les mêmes cadeaux, les mêmes sorties. Les inscrire dans les mêmes clubs sportifs.
Pierre tenait à sa gémellité. Paul a toujours voulu s'en échapper. Pierre disait : « Piépo veut ». Paul : « Po veut ». Si ses parents reprenaient Pierre- c'est toi qui veut, pas ton frère- Pierre se mettait à hurler. Dès que Paul attrapait un jouet, Pierre se précipitait en rampant pour le lui prendre.
Ils savaient jouer ensembles et se disputaient tout autant. Ils ont grandi ainsi, l'un dans l'ombre de son frère mais ne se laissant pas faire.
Adolescents, Pierre voulait tout faire comme Paul et avec lui. Paul s'est affranchi de son frère et l'a rejeté. Pierre en a souffert et a goûté quelques temps aux joies brèves des paradis artificiels. Ils ne se sont plus vus pendant des années.
Paul m'a toujours dit : « Pour moi, vivre avec un jumeau, ce fut l'enfer ».
Ils se sont revus des années plus tard et avaient chacun fondé une famille. Ils s'entendent plutôt bien.
Quand j'ai appris que j'attendais des jumeaux, je me suis renseignée et j'ai écouté une mère qui venait d'accoucher de deux garçons. Elle m'a prêté des livres. Il fallait faire tout le contraire. La difficulté, ce fut de faire le contraire mais aussi de les laisser décider, à partir du moment où ça leur convenait à tous les deux.
Les encourager à ne pas vouloir une fusion toxique sans pour autant les brimer. Leur apprendre à se séparer sans les y obliger forcément. Très tôt, mes enfants ont mis un point d'honneur à ne pas choisir les mêmes jouets, les mêmes habits, plus tard les mêmes études. Ils savaient jouer aussi de leur gémellité, restaient complices pour les bêtises. Il y a toujours eu entre eux une sorte de rivalité qui les a poussés à bien étudier. « Ne pas travailler moins bien que l'autre ».
Nous les considérions comme une fratrie avant de les considérer comme des jumeaux qu'ils étaient pourtant.
Comme bien des parents, nous avons fait comme nous avons pu, du mieux possible. Nos enfants nous ont plus élevés que le contraire. C'est, je crois, dans l'ordre des choses.