Il y a des heures, à la tombée du jour, où les rues de Port-au-Prince semblent restituer l’écho d’un monde effacé, et c’est précisément à cet instant que surgit la silhouette de Gilbert Mervilus. Dans cette cité de pierres vives et de séismes, de splendeurs baroques englouties et de poussière tropicale, cet ancien professeur à l'Université de Quisqueya marche à contre-courant du temps, comme un détective égaré dans ses propres souvenirs. Celui que l’on nomme ici Don Gilberto avec une révérence quasi religieuse n'est pas un simple chroniqueur ; il est le grand prêtre d’un culte secret, celui du réel merveilleux haïtien enfoui sous les strates de l’oubli. Là où le commun des mortels ne voit désormais que des ruines anonymes ou du béton moderne, cet homme de l'ombre ressuscite une architecture invisible, une salle de classe désertée, un tableau noir où s'effacent des déclinaisons espagnoles, le tout peuplé de spectres en uniforme et de savants en redingote. Son œuvre, éparpillée comme des fragments de poterie précolombienne sur les réseaux numériques, dessine la fresque monumentale et mélancolique d'un pays qui refuse de mourir deux fois.
Pour retrouver le fil de son enquête, le voyage commence toujours au cœur du vieux Port-au-Prince, dans ce périmètre magique et brumeux où la science s'est autrefois enracinée, sur la terre mythique de Nan Crapaud. Ses pas le ramènent inévitablement vers la rue Oswald Durand, un tracé urbain qui n'est pas pour lui une simple artère, mais un palimpseste de papier jauni où s'exprime la mémoire charnelle et l’ancienne élégance du quartier de Peu-de-Chose. Tel un scribe d'une époque coloniale ou un chercheur d'état civil, Mervilus exhume des tiroirs de l'histoire le grimoire médical de 1932, traquant les listes nominatives du personnel soignant des années 1920 pour que ces noms oubliés redeviennent, sous sa plume, les piliers d'une aristocratie de l'esprit. Et lorsque le cataclysme de 2010 a tout réduit en poussière, brisant les vieux tableaux et les laboratoires, Don Gilberto s'est fait le témoin minutieux de la reconstruction, consignant la geste du béton blanc sous le décanat du Dr Jean-Claude Cadet et l’aide venue de Floride, décrivant la renaissance de la Faculté de Médecine non pas comme un banal chantier, mais comme un miracle architectural digne des cathédrales d'autrefois.
L'autre versant de ce monde baroque et feutré est martial, une symphonie des casernes et une épopée des Cadets disparus qui résonne comme un vieux disque de gramophone rayé. Ce paysage de clairons, de sabres et de disciplines rigides est un héritage direct que Mervilus porte dans son sang, lui qui est le fils du Colonel Christophe Mervilus, figure tutélaire de l'armée et de l'instruction, à l'ombre duquel l’écrivain a grandi. De cette enfance passée entre les livres d'école et les cours d'honneur naît son obsession pour les archives militaires, une affaire de piété filiale qui le pousse à reconstituer, promotion après promotion, le grand théâtre de l'Académie Militaire des années 1920. À travers ces successions de visages fiers fixés sur le papier photographique, il tisse une immense tapisserie généalogique où se révèlent les alliances de grandes familles, les destins tragiques et le quotidien d'une jeunesse en habit de parade qui croyait l'avenir éternel. Ses recherches s'arrêtent longuement au nœud gordien de l'Hôpital Militaire des FADH, lieu de convergence absolue de son œuvre où l’épée des soldats croisait le scalpel des chirurgiens, à cette frontière floue où la mort était combattue par deux ordres distincts.
Aujourd'hui, l'ancien professeur qui enseignait jadis les finesses de la littérature hispanique semble habiter les interstices de la ville, comme s'il cherchera toujours à vérifier une adresse ou un nom dans un vieil annuaire d'avant les incendies. Ses chroniques numériques, partagées sous le pseudonyme de Don Gilberto, ressemblent aux notes éparses d’un roman policier dont on aurait perdu les pages centrales, mais dont chaque fragment possède la force d'un talisman contre le néant. En reliant le souvenir des salles de cours de Quisqueya, les couloirs de la Faculté de Médecine et la rigueur de l'ancienne Académie Militaire, il compose le dictionnaire intime d'une Haïti disparue. Gilbert Mervilus reste ce promeneur solitaire qui, par la seule magie de l'érudition et du souvenir, retient les bâtisseurs civils et militaires par le pan de leur veste, les empêchant de s'effacer tout à fait dans le grand vent de l'oubli caraïbe.
Marie R.P., ancienne étudiante en Sciences de l’Éducation