« T’es pas au courant ? Mon grand-père est revenu d’entre les morts. Il a déclaré avoir retrouvé ses vingt ans. »

« Le mien a dit la même chose. Le lendemain, il est parti pour de bon. Mais continue, ça m’intéresse. »

« Attends, j’ai besoin de carburant. »

« Tu ne vas pas me faire le coup de la panne, si ? »

« Vais m’gêner. »

Nous étions accoudés au comptoir. Mon ami Raoul commençait à tanguer. La traversée était rude. L’apéro coulait à flots dans le bar. Une odeur de pastis accompagnait les clients qui reprenaient la route après avoir fait le plein. Dehors, les piétons faisaient un détour, certains traversaient la rue en dehors des clous, risquant leur vie.

« Papy a évoqué un long tunnel, avec une lumière au bout. Il avait éprouvé le besoin d’aller s’y baigner. Jusque-là, que du classique. Mais un ange roux l’en a empêché. Et là, commence le délire. Il a dit que c’était une femme aux longs cheveux rouges. Elle avait des ailes qui prenaient toute la largeur du tunnel. Joignant le geste à la parole, elle lui a ordonné de faire demi-tour. Il a refusé et elle a battu des ailes. Le vent a bouté papy hors du tunnel. Sur son lit de mort, il a déclaré que le mistral soufflait moins fort. Le lendemain, il s’est levé avant tout le monde en exigeant qu’on vienne avec lui. »

« Où tu vas, papy ? Reste couché. Tu n’es pas tiré d’affaire, les miracles ne se produisent qu’une fois. »

« Où je vais ? Mais courir, parbleu ! Il faut faire du sport, le matin, pour être en forme toute la journée. Et lutter contre l’hypertension. C’est le docteur qui me l’a conseillé. »

Raoul l’imitait approximativement. Il a branché le garçon.

« Ressers mon grand-père ! »

Il s’est tourné vers moi, le regard dans le flou.

« Et le tien… comment ça s’est passé ? »

« Je suppose que les ailes de l’ange roux étaient en panne. »

 

Nous sommes sortis du port en plein naufrage. Le monde à l’envers. Raoul a voulu ramer jusqu’à la rive opposée, mais n’a point pu, des requins rôdaient, drivés par des sirènes à la queue roide.

Nous nous sommes assis sur un banc et nous avons donné des notes aux passants.

« Lui, il marche en crabe. C’est un danseur étoile… de mer. »

« Et elle, là, t’as vu ses talons ? Probablement pour ne pas marcher sur des oursins. »

Nous avons déliré de longues minutes avant de regagner nos pénates.

« Tu te rappelles où t’habites, toi ? »

« Non, mais tu vas me le dire. »

« Alors, si ma mémoire est bonne, ta maison a poussé comme un arbre à proximité du jardin public, et la mienne… Je vis dans un camping-car, c’est ça ? »

« Va donc à l’hôtel, tu as crevé ! Les garages sont fermés, c’est dimanche. »

Nous sommes rentrés d’un pas mal assuré – c’était mon ami et mon voisin – mais la comédie avait assez duré.

Langogne, en Lozère, bourdonnait sous le soleil. Une ruche dont les abeilles ne piquaient que pour se défendre, paradoxalement, contre les hordes de touristes.

Raoul et moi n’étions pas peu fiers d’être nés ici, au cœur de la Margeride. Loin du tumulte des grandes villes.

Cette histoire de nana rousse qui visitait le coma des mourants commençait à interpeller. Les anges n’étaient-ils pas tous des mecs ? Elle intervenait sous le tunnel de la dernière chance. Le curé se fâchait tout rouge lorsqu’il entendait dire que c’était une femme aux longs cheveux de la même couleur que sa colère.

« Tu vas voir, mon Raoul, un jour il va dire que c’est une sorcière… La rousseur effraie, chez ces gens. Au Moyen Age, c’était le bûcher… direct ! »

« Oui, et après, ça sentait le roussi. Ils sont cons, ces croyants. »

« Je remercie sans cesse Dieu de nous avoir créé athées. »

Et nous rigolions de bon cœur.

 

*

 

La nuit avait mal commencé. Impossible de m’endormir. Je revoyais mon grand-père, tout heureux d’être rentré du grand voyage, après avoir dû faire demi-tour, dans le tunnel, parce qu’un train arrivait. Le lendemain, il m’avait réclamé à son chevet.

« Cette fois, c’est la bonne. Il n’y a pas de train. Encore une grève de la SNCF, probablement. Sois heureux, mon petit. »

Il a essayé de sourire. Ce fut une grimace.

Son dernier souffle ne risquait pas de me décoiffer alors que je m’étais penché sur sa poitrine pour écouter son cœur.

« Tu étais là, papy, quand j’ai éteint ma première bougie, sur le gâteau de maman… J’avais éternué au bon moment… »

Je lui avais fermé les yeux. Mes parents n’étaient plus là, mais je sais qu’ils auraient mal vécu cet épisode. Pas bon, pour la santé mentale, d’être soulagé par une bonne nouvelle, puis de replonger dans le malheur… un malheur définitif.

Comme après une rémission ne durant que quelques mois avant le fatal retour du serial killer.

Impossible de m’endormir, mais quand j’ai réussi à faire le vide dans mon esprit, le sommeil m’a guidé vers un cauchemar embusqué au détour de la nuit.

J’avais décidé de ne plus me retourner si je croisais une jolie rousse, dans la rue. J’avais rendez-vous avec ma future patronne, pour un dernier entretien. Le casting se jouait entre deux prétendants, et elle voulait vérifier quelque chose. La couleur de mes yeux, noisette, allait-elle jouer en ma faveur ? L’autre jour, elle m’avait paru intimidée par ma présence. La porte du bureau s’est ouverte et je suis tombé nez à nez avec Mylène Farmer. La première fois, elle était masquée.

« Tu n’aimes pas les rousses, il parait… »

« Au contraire, je voudrais être un écureuil, dans une autre vie… »

« Et tu me prends pour une bille, en plus… »

Elle m’avait giflé.

Il m’avait bien semblé qu’elle avait des ailes de cygne dans le dos.

J’avais mal au crâne, mais c’était certainement la gueule de bois, pas le soufflet de la star aux yeux de poupée. 

 

Je me suis gavé de café tout en sachant que c’était inutile. Longtemps que je ne m’étais pas levé si tôt. J’ai méchamment sursauté lorsque trois coups furent frappés à la porte. J’ai regardé l’heure.

Je suis allé ouvrir en comptant mes pas. Une manie qui datait de l’enfance. Je m’efforçais d’en faire treize, même si je me trouvais à l’autre bout de la maison – une maison de plain-pied, une rareté à la campagne.

C’était François, le garçon du bar.

« Bonjour, monsieur Breitner. Je suis désolé de vous déranger à l’heure du coq, mais je reprends le travail dans un quart d’heure, et j’avais quelque chose d’important à vous dire. Ça ne pouvait pas attendre, je crois. Après, avec le boulot, les blablas, les coups à boire, je risquais d’oublier. »

« Pas si c’est à ce point important, si ? »

« Je le crains. »

« Entrez, je vous écoute. »

Je lui indiquai le canapé, il s‘y vautra. Je suis resté debout.

« Je ne sais pas par où commencer. »

« Par le commencement, peut-être. »

Il sourit.

« Je vous ai entendu parler de la mort, du tunnel avec de la lumière au bout… Et de cet ange roux qui est une femme. J’ai toujours l’oreille qui traîne. »

« Comme tout le monde, je présume. »

« Si vous le dites. J’ai donc capté cette histoire d’ange roux. Je connais quelqu’un qui a vécu... la même fin, le même faux départ. Il est en pleine forme, maintenant. Mais, l’autre jour, à jeun, il a affirmé avoir vu l’ange roux… qui gardait des chèvres à Jonchères, à l’entrée des gorges de l’Allier. Vous savez, là où il y a le château en ruine… »

« Intéressant. Vous avez bien fait de venir. »

Son visage s’est illuminé, il était rassuré.

« Et vous pensez que je devrais me rendre, avec lui, à Jonchères, histoire de vérifier si… Enfin, c’est lui qui pourra… Par pure curiosité, j’accepte de rencontrer cet homme. Et s’il insiste, nous irons ensemble dire un petit bonjour à cette bergère ange gardien. »

Je l’ai invité à boire du café.

« Je me doute qu’il est moins bon que celui que vous servez au bar, mais je n’ai pas le matos… »

Il s’est forcé à lui trouver de la qualité, puis nous avons décidé d’un rendez-vous avec le rescapé de la mort.

« Il se pointe souvent, vers 17 heures, pour boire une bière ou deux. Je l’appelle dès aujourd’hui et je vois s’il peut venir, cet après-midi. J’ai le numéro de téléphone de tous les fidèles du comptoir, sauf le vôtre. Je pense qu’il sera content de ne pas être le seul à avoir vu la bergère dans le tunnel. Si vous pouviez me donner votre 06… »

« Pas de problème. Mais je vous le prête, seulement. »

« Au bar, vous ne me vouvoyez pas… »

« Jamais pendant le service. »

Nous avons ri.

Je lui ai donné une carte de visite. Il l’a empochée et m’a demandé de l’accompagner jusqu’à la porte. Il avait peur de se perdre. Il était ravi, visiblement, que j’apprécie son humour matinal. Je n’avais plus mal à la tête. C’était peut-être grâce à lui.

La journée commençait plutôt bien. Pas comme cette nuit où la déshydratation m’avait joué un mauvais tour.

 

*

 

Monsieur Buttin est arrivé au bar à l’heure.

« Monsieur Breitner ? Enchanté. »

« Bonjour. Vous êtes ponctuel, c’est bien. »

Il avait une poigne de lutteur de foire, malgré un physique d’ado aux tempes grises. Nous nous sommes installés au fond du bar, à une table rarement occupée, et idéale pour comploter. J’ai commandé deux demis. Ma voix a porté, il y avait peu de monde.

« François m’a appelé, et comme il n’en a pas l’habitude, j’ai décroché. »

« Vous saviez que c’était lui ? »

« Qui d’autre ? Plus personne ne me parle depuis que je suis revenu de l’antre de la mort. Je crois qu’ils ont tous eu un parent âgé qui a été aspiré par la lumière au bout du tunnel. Pas d’ange roux, pour ceux-là. Sinon, je suis ponctuel, oui. Pas un TOC, non, plutôt un rituel, comme un autiste éprouve le besoin de toucher les arbres du bout des doigts. »

« Et moi, de faire treize pas, où que je me trouve, pour aller ouvrir quand on frappe ou sonne à la porte. C’est un rituel, oui, vous avez raison. Je n’y avais point songé. Je suis obligé de faire de petits pas lorsque je suis à cinq mètres de la porte, et, inversement, des grands, au risque de me claquer les adducteurs, lorsque je suis loin. Comme dirait La Palice, bien sûr. »

« Et vous n’êtes pas superstitieux… »

« Je suis athée. J’ignore si cela a un quelconque rapport… »

« J’étais agnostique, mais maintenant… »

« Maintenant, vous êtes croyant… »

« Pas du tout. Je suis comme vous : athée. J’avais des doutes, l’ange roux les a dissipés. Le purgatoire, c’est lui. La religion chrétienne nous ment. »

« Les autres aussi. Bref. Vous avez fait un infarctus ? »

« Un AVC. J’ai été guéri au point d’avoir une meilleure santé depuis que je suis rentré de ce voyage prévu sans retour. »

« Et vous seriez d’accord pour venir avec moi, à Jonchères, dans l’espoir de rencontrer la bergère, sosie de l’ange roux ? »

« Non, non, pas sosie, c’est elle. J’ai reconnu sa mouche sur la joue gauche. Je me suis même dit que c’était rare, chez les rouquines, d’avoir des grains de beauté. »

« La mouche, un grain de beauté, j’ai des doutes. »

J’étais persuadé que monsieur Buttin attendait un trait d’humour de ma part. Rien ne vint. J’avais oublié la règle. Je me suis abstenu de lui demander s’il était déçu.

 

Nous avons convenu de nous rendre à Jonchères. Mais comment ? Deux solutions. La voiture, avec moult virages en lacets, ou le train touristique des gorges de l’Allier, mais sans pouvoir retourner par le même moyen, puisqu’il continue, cahin-caha, en direction de Langeac, terminus de la balade.

Comme il était hors de question de faire de l’autostop pour rentrer, j’ai proposé de prendre ma voiture.

« Dix kilomètres en presque une heure de route, c’est excessif, mais bon, au moins, on peut repartir de là-bas quand nous le déciderons. »

Monsieur Buttin avait opiné du chef.

« On y va quand ? Sus à la bergère ! »

François nous observait discrètement, en essuyant ses verres ou en en servant, pleins à ras bord, à des assoiffés difficiles à contenter.

« Le plus tôt possible. Il ne faut pas oublier que rien nous dit qu’elle sera là-bas quand nous-mêmes y serons. »

« Les chèvres se nourrissent tous les jours. »

« Mais peut-être pas au même endroit. Il faut bien que l’herbe repousse. »

« Je croyais les chèvres capables de manger n’importe quoi. »

« Pour de bons pélardons, il faut du lait fabriqué grâce à une herbe riche en chlorophylle. »

« Oui, c’est vrai. »

« Et pour qu’elle soit gonflée d’eau, il faut se lever tôt. »

« Ça ne me fait pas peur. Avec un peu de chance, nous n’aurons pas à y retourner. »

« Je vous parie que, dès après-demain, nous feront la grasse matinée, cher monsieur Buttin. »

« Appelez-moi Raymond. »

« Si c’est un ordre… La chasse de l’ange est ouverte… Raymond ! »

J’avais apprécié qu’il prenne cette mission à la légère. Je n’aurais pas aimé qu’il soit sérieux, limite haineux. Car nous nous exposions à une grosse désillusion. Les anges n’existent pas, pas plus que ce tunnel avec la lumière au bout. Nul ne peut prouver le contraire, car on ne revient jamais de l’au-delà, et les fantômes ne sont que des vues de l’esprit. Quant à la réincarnation, ce n’est même pas une hypothèse.

 

Avant même de me glisser sous la couette, ce soir-là, je savais que des cauchemars me visiteraient. Je me suis signé, parodiant les grenouilles de bénitier, puis me suis regardé dans la glace de l’armoire. J’ai cru qu’elle se fissurait… J’ai fermé et rouvert les yeux, elle avait cicatrisé. Une rapide. Je me suis levé et je suis allé la caresser. Elle était froide. Je n’allais tout de même pas ôter mon slip pour l’aguicher, si ? Elle serait capable de fondre.

De près, mes rides semblaient des crevasses prêtes à éparpiller mon visage, par petits bouts, façon puzzle.

Le temps de remercier monsieur Audiard, je me suis recouché et j’ai attendu que Morphée veuille bien m’embrasser. Il ne sait point fait prier. Mais c’était le plus fourbe des baisers, de ceux qui mordent dans votre chair et vous font saigner des larmes délocalisées.

J’errais le long d’une voie ferrée. Au loin, un tunnel. Je me savais claustrophobe, mais il était court, celui-là, à peine cent mètres. Il y a longtemps que le Cévenol ne circulait plus sur cette ligne. C’était sans danger. J’entendais les kayakistes, en contrebas, qui s’invectivaient dans l’Allier. J’en avais l’habitude, je faisais cette balade deux fois par semaine, au cœur de l’été. Un jour ou l’autre, ils se donneraient des coups de pagaie et je serais aux premières loges pour compter les points. Le vainqueur serait celui qui ne se noierait point. Je m’apprêtais à pénétrer le ventre de la montagne lorsqu’une chèvre est apparue, toute enrobée de nuit. Elle est venue dans ma direction, guillerette. J’avais envie de la câliner, tant elle était mignonne avec sa barbichette et ses cornes si peu agressives. Elle s’est arrêtée pour brouter l’herbe jaunie par le soleil qui poussait entre les rails. Un loup a jailli hors du tunnel et lui a broyé l’échine d’un méchant coup de crocs. La sensation de revisiter un célèbre texte de Daudet.

Je me suis réveillé alors que le loup s’approchait de moi timidement, la queue entre les jambes, et qu’une voix de femme hurlait : « C’est votre chien ? Il faut le tenir en laisse ! Regardez ce qu’il a fait de ma biquette ! »

La voix résonnait encore dans ma tête lorsque j’ai décidé, pour m’en laver, d’aller pisser un coup. Il y avait des ombres suspectes sur les murs. J’ai éteint la lumière. La meilleure façon de les chasser de ma maison. Je me suis recouché et je les ai retrouvées dans le cauchemar suivant. J’entrais dans le tunnel, il y avait des néons au plafond, et elles étaient là, au garde-à-vous, tandis qu’un train arrivait… sans personne pour le conduire. J’ai pris la fuite et je me suis fait encorner par une chèvre qui m’attendait à la sortie.

J’ai renoncé. J’ai déserté le lit comme on fuit une île peuplée de singes joueurs mais qui poussent le bouchon un peu loin.

J’ai attendu l’aurore, assis dans la cuisine, humant le café qui commençait à bouillir sur le réchaud.

J’avais rendez-vous avec monsieur Buttin devant le jardin public. J’avais le temps. J’ai dévoré La chèvre de monsieur Seguin.

Je n’avais eu qu’à pousser la porte du cagibi où je rangeais les livres de mon adolescence.

Pagnol, Giono, Mistral, Daudet.

C’était le bon temps. Je découvrais, tel un explorateur, la prose des génies. Je les avais tous lus au moins dix fois, sauf Les lettres de mon moulin, dont je pouvais ânonner chaque phrase, de mémoire, jusqu’à la dernière, jusqu’à plus soif.

 

Ce sont les lapins qui ont été étonnés… Depuis si longtemps qu’ils voyaient la porte du moulin fermée…

 

Je venais de la rouvrir.

 

*

 

En route, monsieur Buttin a beaucoup parlé. C’était une bonne idée. Je ne risquais pas de m’endormir au volant.

« Vous voulez savoir comment j’ai rencontré la bergère aux longs cheveux rouges ? »

« Et comment ! »

« Je visitais les ruines du château comme chaque été, quand la lumière est belle. Autrefois, je peignais, j’avais ce don. J’ai la nostalgie de ce temps où je me salissais les mains pour mettre de la couleur sur la toile. Toute cette neige… J’ai transformé ce souvenir en pèlerinage. Il m’arrivait de pleurer en imaginant le château tout neuf. Je voulais le représenter tel qu’il était au XIe siècle, lorsqu’il a surgi de terre, mais non, quelque chose me retenait. Et puis, un matin, cette créature m’est apparue, suivie d’un chien noir et blanc et de quelques chèvres. Je me suis dit qu’il ne faudrait plus que je revienne car elle croirait que c’était pour elle… J’étais fier, trop fier. Alors j’ai profité de l’instant présent, je l’ai détaillée de la tête aux pieds, sans me gêner. Elle m’a souri, m’a demandé d’approcher. Je lui ai obéi. Son chien m’a reniflé les chaussures toute mouillée de rosée, et elle m’a parlé.

– Nous ne nous reverrons plus dans ce monde. C’est dommage. Vous n’êtes pas comme les autres.

– Et ils sont comment, les autres ?

– Quand ils me regardent, ils ont des pensées obscènes.

Je pouvais les comprendre, mais je n’ai point pris leur défense. Je suis parti juste après avoir remarqué la mouche sur la joue gauche de la créature. La bergère était une marquise. Si j’avais su… »

« Comment savait-elle que vous ne viendriez plus ? »

« Peut-être parce que notre destin est écrit dans le ciel, et qu’elle passait son temps à le lire, pendant que ses chèvres broutaient. »

« C’est joliment dit. Vous peignez avec les mots. »

« Oui. Je donne des coups de pinceau avec la langue. »

« Exactement. »

« Plus sérieusement, elle a vu que vous auriez un gros souci de santé. Elle visite l’avenir pendant qu’elle traie ses bêtes. Elle est coupable de non assistance à personne en danger… »

« C’est vrai ça… Oh, la coquine ! »

« Vous avez le moral, c’est bien. Sinon, vos toiles, vous les avez gardées ? »

« Non. »

« Dommage. Moi, j’ai conservé tous les livres que j’ai lus quand j’étais collégien. »

 

Un milan royal a salué notre arrivée en conchiant le pare-brise.

« On est repérés. »

« Il a une vue perçante. Le bec aussi, probablement. Je nettoierai plus tard. »

Je m’étais garé à l’écart, derrière un bouquet d’arbres. Un peu plus loin, il y avait une maison grise qui surplombait la ligne des Cévennes.

« Pas mal, cette baraque ! »

« Vous aimez regarder passer les trains ? »

« Non. La couleur. J’adore le gris. »

« Pas moi. »

« Nous allons nous asseoir sur ce rocher plat. Les arbres nous masqueront un peu. Si, dans une heure, elle n’est pas là, retour à Langogne, et nous reviendrons demain. »

« A vos ordres, chef ! »

Au bout d’un moment, j’ai réalisé que nous étions venus pour l’unique raison de voir l’ange roux. Comme un animal de foire. Car quoi, monsieur Buttin savait pertinemment que c’était elle, puisqu’il dit l’avoir détaillée de la tête aux pieds. Il devait n’attendre que ça pour avoir l’occasion de la retrouver. Sa fierté naturelle lui interdisait de…

J’étais tombé à pic.

« La femme aux longs cheveux rouges, dans le tunnel, n’avait pas de mouche sur la joue gauche. »

Avait-il lu dans mes pensées ?

Je me vautrai dans le déni.

« C’est peut-être sa sœur jumelle. »

« Chut ! Regardez ! »

« Merde ! Le chien ! Il va… »

Trop tard. Il nous reniflait déjà en remuant frénétiquement la queue.

« Il vous a reconnu. »

« Quel flair ! »

Des bruits de pas foulant l’herbe.

« Vous m’espionnez ? »

« Pardon ? »

« Pas du tout ! Pourquoi ? On devrait ? Vous n’avez pas la conscience tranquille. Nous papotions en admirant les ruines du château. »

C’était un jeune homme. Grand, regard noir, cheveux bruns.

« Domino semble vous connaître, vous… »

Il montrait monsieur Buttin d’un index tendu, comme s’il l’accusait d’avoir commis un crime.

« Je suis déjà venu, et il m’a flairé. C’était une jeune femme qui s’occupait des chèvres. »

« Une jeune femme ? Je ne connais pas de jeune femme qui garde mes bêtes. Je fais ça très bien tout seul. »

« Mais puisque Domino m’a reconnu… »

« Ce chien est vieux, il ferait des fêtes à un loup. »

« Vieux ? Vraiment ? Vous mentez mal. Ses crocs sont ceux d’un jeune adulte. »

Il ramassa un bâton et m’en menaça.

« Ne faites pas le malin avec moi ! »

« Il est à vous, ce bout de bois ? Vous allez le… »

Il m’en asséna un grand coup sur l’épaule. Il se cassa. J’ai eu mal. Monsieur Buttin l’a giflé à la volée et m’a entraîné vers la voiture. Je ne l’avais point imaginé aussi vif. Mais quel âge avait-il ? Pas le moment de lui demander en quelle année sa mère a été libérée du poids de son présumé bonheur.

Le berger s’est abstenu de nous poursuivre, et le chien l’imita.

J’ai démarré en grimaçant. La douleur était supportable, mais bon, pour conduire, un bras sans force n’est pas très pratique, surtout sur une route sinueuse qui attend chaque automobiliste au tournant.

« Vous souffrez ? Je peux conduire, vous savez… »

« Non, non. Ça ira. Mais quel enfoiré, ce mec ! Il doit faire des trucs pas très catholiques avec ses chèvres. »

« Vous trouvez encore la force de faire de l’humour… Vous m’impressionnez. »

« Et moi, vous m’étonnez, vous avez des réactions de beau gosse. »

Il est resté coi.

« Là ! Là ! Attention ! »

Une laie traversait la route, suivie de ses marcassins. Je venais d’accélérer en plein virage.

La voiture a fait une embardée et nous avons percuté un arbre.

Un voile rouge m’a aveuglé. J’avais juste eu le temps de…

L’une des branches basses, par je ne sais quel prodige, avait fracassé le pare-brise avant de décapiter monsieur Buttin.

Je suis tombé dans les pommes. Il y avait un ver dans celle que j’ai croquée.

J’ai fait une fausse route juste avant de plonger, la tête la première, dans une piscine peuplée de crocodiles.

J’ai capté un son. A la fois strident et lugubre. La sirène des pompiers ?

Puis une voix.

« Il est dans le coma. »

Les crocos avaient claqué du bec.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Cette lumière, là-bas, au bout du tunnel… qui m’attire comme un aimant. Mais je ne suis pas seul sous la suintante voûte. Il y a monsieur Buttin. Il me regarde.

« Nous n’avons pas eu de chance. »

« C’est la vie. »

Je m’étais abstenu de hausser les épaules. Peur d’avoir encore mal.

« Je crois que l’ange roux est en RTT. »

« Il bosse trop. »

« Elle. »

« Oui, c’est vrai. ELLE bosse trop. Et il y a les fées, qui préfèrent se pencher sur les berceaux. Elles ont le beau rôle… »

« Elle était jolie, la vôtre ? »

« La sage-femme était âgée. J’avais les yeux fermés, j’ai juste senti qu’on me fessait alors que j’avais été sage pendant neuf mois. »

« Vous entendez ? »

« Quoi donc ? Les grandes orgues ? »

« Non non. Ces aboiements, au-delà de la lumière. »

« Oui, vous avez raison. Et ils se rapprochent. »

Un chien a jailli de la lumière, courant vers nous comme s’il était poursuivi.

« Par le train, peut-être. »

C’était le chien noir et blanc du berger.

Il s’est approché de moi et m’a léchouillé la main.

« Et moi ? » a dit monsieur Buttin, triste à mourir.

Il s’est tourné dans ma direction, en larmes. Il a lâché, dans un grand soupir : « Les animaux ne se trompent jamais, surtout les chiens. »

« A bientôt, monsieur Buttin ! »

« A bientôt, monsieur Breitner ! »

Il a couru vers la lumière comme à ses plus beaux jours.

 

« Il est de retour ! » a hurlé l’infirmière.

Je n’étais pas seul dans la chambre. Nous étions trois.

Le visage de Raoul a occupé tout mon champ visuel.

« Salut, mec ! »

 

Un mois plus tard.

« Elle s’appelle Béatrice. »

« Qui ça ? »

« L’infirmière. Je l’ai invitée, elle ne va pas tarder. Elle est en route. »

« Tu sors avec elle ? »

« Mais non, gros bêta ! C’est elle qui t’a veillé, jour et nuit. Je me suis dit que tu serais content de la voir sans sa blouse blanche. »

« Elle vient nue ? »

« T’es toujours aussi con, toi ! »

« J’ai renoncé à me soigner. »

« Tu n’as rien contre les rousses, j’espère… »


Publié le 02/02/2026 / 1 lecture
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