Ado, bien que tolérant avec les animaux, je détestais les chats. Ce qui ne m’empêchait pas de les trouver beaux… beaux mais fourbes. Pas question de leur tourner le dos. La profondeur de leurs regards me donnait le vertige. J’y lisais le regret d’avoir déserté les forêts. Les loups les en avaient chassés. A leur vue, je me tenais à distance. Ils devenaient grimaçants lorsqu’ils feulaient. J’avais eu affaire à l’un d’eux, et je m’étais vautré dans la facilité. Dans sa petite tête, j’avais eu le tort de le toucher. Ce n’était même pas pour le caresser, non, juste pour lui sauver la vie.
Pour me remercier, cet ingrat m’avait méchamment griffé au visage. J’ai gardé la cicatrice longtemps. Mes camarades de jeux se moquaient de moi. Ils disaient que je m’étais donné un coup de fourchette, que j’avais raté ma bouche. Et comme je me gavais, à table, j’étais pressé d’avaler la dernière becquée. Où avaient-ils pêché cette info ? Au contraire, je me nourrissais du bout des lèvres, au grand dam de ma mère.
Le minet, je l’avais maudit chaque nuit, en songe. Et même traqué, tout au long des rues, des cailloux plein les poches. Je me réveillais, frustré d’avoir échoué, et mon café au lait avait un goût amer.
Plus tard, pour me venger, j’avais zappé les rousses aux yeux verts.
« Tu ne sais pas ce que tu perds ! » m’avait lancé l’une d’elles, vexée.
« Oui, mais je sais ce que je gagne. »
La gifle m’avait donné raison. Il faut se méfier des tigresses en minijupe.
*
Un demi-siècle a émietté ma haine, confettis que je ne lançais qu’à l’aune d’une nouvelle année.
Je me souvenais de ma « bonne action mal récompensée » chaque fois qu’un chat circulait sur le mur du jardin. J’avoue que je montais la garde, matin et soir. J’avais abandonné la télé comme on largue son chien sur le bord d’une route. La radio déversait des essaims de décibels dont j’avais aligné les ruches au creux de mon temps libre. Je devais ménager ma monture car je voyageais loin.
Les voisins leur donnaient à manger. Les plus gourmands passaient d’une écuelle à l’autre, le ventre paradoxalement plein. Les mâles se battaient pour cette pitance tombée du ciel. Je me suis dit que si j’avais enkysté des tessons de bouteille, au sommet de ce mur à l’altitude insuffisante, ils seraient moins gros.
Un gauchiste du pâté de maisons voisin m’avait conseillé de renoncer à ce projet car je pouvais blesser un cambrioleur. Je ne leur en voulais plus, mais je faisais en sorte de les éviter. En d’autres temps, j’aurais utilisé ma carabine à plomb, ou mon lance-pierre, sous le regard noir de mon père. De l’eau avait coulé sous les ponts épargnés par les nombreuses crues.
La canicule sévissait depuis une semaine. Même les toits transpiraient. Les platanes se figeaient, en manque de caresses. Je me baladais dans une ruelle à la rencontre de courants d’air. Là, je les savais capables de me rafraîchir avant que j’aille me coucher. J’exécrais les ventilateurs dont le souffle hérissait mes premiers poils.
Mes parents refusaient de m’accompagner ; ils m’autorisaient néanmoins à sortir seul, après le souper. Probablement pour avoir la paix. Il m’arrivait de laisser la radio allumée, histoire de les taquiner. Papa se chargeait de l’éteindre et, à peine rentré, je lui en faisais le reproche.
« Je sais que tu le fais exprès, petit coquin. »
« Pas ma faute, papa, si tu n’aimes que Jean Ferrat. »
« Gaffe, bonhomme, où je t’attache au lit et branche le ventilo ! »
« Ça fait longtemps qu’il ne marche plus. »
« Mais je peux le réparer. »
« Maman n’arrête pas de dire que tu n’es pas bricoleur. »
« Oui, c’est vrai. Tu as gagné, petit coquin. »
Il riait et s’en allait après m’avoir embrassé sur le front.
La nuit tombait, poisseuse, et je progressais sur les pavés en m’efforçant de faire le moins de boucan possible. La délinquance était nulle, dans le quartier. Il y avait des fenêtres ouvertes, des deux côtés, et je feignais de les ignorer. J’avais l’habitude de lutter contre la curiosité. De ma chambre, j’avais une vue plongeante sur les terrasses des maisons qui me faisaient face.
J’ai entendu miauler. Plutôt un gémissement, oui. Derrière une poubelle, un chat tigré roux agonisait.
« Je parie que tu as soif. Tu as de la chance, je n’habite pas loin. »
Je me suis dit que les gens de la ruelle étaient soit sourds, soit égoïstes.
Je l’ai pris dans mes bras et…
Un coup de fourchette a zébré mon visage. Je l’ai laissé tomber et il a détalé, recouvrant de l’énergie pour fuir celui qui lui voulait du bien.
J’ai pensé que les riverains qui avaient simulé la surdité, finalement, avaient eu raison. Il ne méritait pas d’être déshydraté.
J’ai pesté et des volets ont claqué contre les murs.
J’ai même entendu un quidam s’écrier : « On ne peut plus être tranquille chez soi ! »
Je suis rentré au pas de charge et ma mère m’a désinfecté pendant que papa se bouchait les oreilles parce que je hurlais ma douleur devenue feu.
« C’est la dernière fois que tu sors seul, le soir. » a dit papa.
« Et moi, la dernière fois que je suis gentil avec un chat mal en point. »
Alors je leur ai tout raconté.
« Ce n’est qu’un animal. Et il ne se sentait pas bien… avec cette chaleur. »
« Et je ne suis qu’un enfant… qu’il neige ou fasse soleil. »
« Oui… Et ? »
« J’ai encore du temps devant moi pour pardonner. »
« Ça se voit que tu as mijoté pendant neuf mois dans le ventre de ta mère. »
« Et pourquoi donc ? » s’est énervée maman.
« Parce que mon sang corse n’a pas assez coulé dans son ventre pour te contaminer. »
Mes parents ont ri. Moi, je n’ai rien compris. Pas grave.
*
C’est à cause d’un chien, pourtant, que j’ai failli perdre la vie. Un coup de frein, quand il a traversé la route. J’aurais peut-être dû foncer tout droit, mais bon, si un radar faisait du zèle, je risquais d’avoir la SPA sur le dos. Il m’avait bien semblé voir un flash… C’était le soleil, ou pas.
Mes pneus, probablement insuffisamment gonflés, ont chassé, et je suis allé m’emplafonner dans un arbre.
Trois mois de coma. Le coup du lapin, trauma crânien, et fracture des deux jambes. Un an sans bosser, à lire et écrire, la radio à plein tube, histoire de passer le temps.
Deux opérations, en attendant la troisième, prévue pour début décembre.
« Juste avant Noël. Quelle poisse ! Si je tenais ce satané clébard ! »
« De quoi te plains-tu, mon ami ? Tu as vu le tunnel, mais la lumière était éteinte… »
« Oui. J’ai entendu le train, alors j’ai fait marche arrière. »
J’avais encore la force de plaisanter.
« Tu vois, les chats m’ont épargné, mais ils ont mandaté un chien. »
« Ton voyage t’a rendu paranoïaque. »
Raoul, un pote, m’avait bien aidé, mais il était surbooké et ne pouvait point être H24 à mon chevet. Il y avait bien Miranda, la jeune et jolie infirmière, mais elle était toujours pressée de repartir après m’avoir fait ma piqûre. Elle prétendait avoir du boulot par-dessus la tête. Je l’avais surnommée « Maya l’abeille ». Elle ignorait qui c’était.
Elle me butinait plutôt bien. Elle devait m’avertir que c’était fini. Je voulais faire durer le plaisir, moi. Lorsqu’elle se penchait sur mon bras…
Sa blouse blanche était méchamment échancrée. Juste de quoi aggraver le fameux syndrome.
Etait-elle perverse ?
Bref.
J’aimais bien la taquiner.
« C’est sûr que vous préférez piquer la peau d’un bellâtre. »
« Mais non ! De toute façon, je trouve que vous avez de beaux restes. »
« Oui, c’est vrai. C’est toujours meilleur réchauffé. »
Et elle éclatait de rire.
Le soir de Noël, alors que je déprimais parce que Raoul n’avait pas pu se libérer, j’ai eu une pensée digne d’une nuit de goudron. L’âcre odeur, bien qu’imaginaire, m’a titillé les narines, et j’ai vomi.
La radio a crachoté. J’ai monté le son, en vain. Les piles avaient rendu l’âme. Ce fut comme si j’étais tombé en panne d’essence sur l’autoroute. Deux solutions se présentèrent : me bourrer la gueule ou avaler de quoi dormir jusqu’au lendemain, peut-être au-delà.
Bien qu’athée, c’était la première fois que j’abandonnais l’idée d’une crèche maison. Les santons m’ont fait la gueule quand j’ai ouvert la boîte à chaussures où ils attendaient patiemment le moment de revenir sur le devant de la scène. Ils en avaient marre de cohabiter avec les soldats de plomb de papa dont ils redoutaient, tout au long de l’année, les réactions imprévisibles. Surtout celui qui maniait un lance-flammes.
J’entendais les voisins fêter, à pleines voix, l’avènement du fils de Dieu, et j’avais envie de hurler à la manière d’un loup.
Je m’en suis abstenu. Ils ne m’auraient point entendu. Je me suis servi un whisky. Trente ans d’âge. Un régal. J’en ai bu deux autres, mes yeux faisant des loopings à chacune des lampées.
Il m’est apparu au quatrième.
Le feu, dans la cheminée, crépitait avec joie, détonnant avec mon humeur, et il fut là, devant le foyer, la queue ondulant sur un tempo d’adagio.
J’aurais dû me douter que l’absence d’ombre, sur les murs, était un signe.
Un chat blanc dont les yeux vairons me semblèrent un mirage.
« Mais… tu sors d’où, toi ? »
Il m’a fixé en miaulant et j’ai reçu sa réponse directement dans le cerveau.
« Je tombe du ciel. »
J’ai machinalement lorgné le plafond où le lustre évoquait la lune. Je l’ai montré d’un index accusateur.
« C’est de là que tu viens ? »
Pas de réponse. Il avait sauté sur le canapé où il se roula en boule.
« Fais comme chez toi. »
« Je suis chez moi. Je suis partout chez moi. »
Je me suis ébroué en dodelinant de la tête.
« Tu as faim ? »
Il ronronnait, les yeux fermés.
« Moi, oui. Tu peux rester là. Je mange dans la cuisine. Je suis content que tu sois là. C’est triste d’être seul, le soir de Noël. »
Je suis resté sur le pas de la porte.
« Tu es sûr que tu ne veux rien ? »
Il s’est étiré en bâillant puis s’est rendormi.
Son mépris m’a éclaboussé.
Je me trompais.
Ce soir-là, contrairement aux voisins, je me suis couché avant minuit, en regrettant de ne point avoir permis aux santons de faire leur cinéma. Tout à l’heure, je les avais sentis à bout. La proximité de l’homme au lance-flammes les rendait nerveux. Je n’allais tout de même pas les caresser, histoire de les rasséréner, si ?
Ce ne sont pas des chatons.
Le couvercle de la boîte à chaussures se souleva par saccades après que je les avais abandonnés à leur triste sort.
« Pas cette année, mes amis ! Et vous, les gars… en temps de paix, vous restez au garde-à-vous. »
J’étais de mauvaise foi. Je ne les avais plus envoyés au feu depuis un demi-siècle. Il n’y avait pas que les baïonnettes qui rouillaient.
Le Petit Jésus, lui, était rangé à part, dans du coton, au creux d’un tiroir du buffet Henri II.
Envie de rien.
Juste de dormir.
Avec ou sans un médoc qui me pousserait, du haut de la falaise, dans la mer du sommeil où je m’abîmerais jusqu’à l’aube.
L’aube, ce moment béni où, gamin, je découvrais mes cadeaux. J’en oubliais mon café au lait et les croissants chauds. Maman faisait l’ouverture de la boulangerie. Il y avait la queue jusque sur le trottoir. Je n’en avais rien à cirer. J’étais aussi ingrat que le chat qui…
C’était la fête des enfants, oui ou non ?
*
A peine endormi, j’ai plongé dans un océan démonté, et l’une de ses vagues a déferlé sur mon imaginaire, me propulsant sur une plage peuplée de santons qui faisaient la guerre à des soldats figés comme des statues. Le combat était paradoxalement inégal. Je me suis échoué au cœur de la bataille. C’est le moment que choisissait un enfant aux yeux vairons pour apparaître, cerné d’oiseaux de lumière. Le calme était revenu et des sirènes rampaient, dans ma direction, sur le sable chaud. Le plus improbable des débarquements. Celle qui avait une longue chevelure couleur de neige se servait de mon corps pour se mettre debout. Elle s’agrippait à mes jambes comme à des béquilles. J’en fus troublé, et mon rêve vira de bord.
Je me trouvais dans le salon, assis sur le canapé, jambes croisées, face à la cheminée moquettée de cendres. Je me levais pour aller ouvrir la boîte à chaussures qui trônait sur la table. J’attrapais les santons un par un et j’allais les disposer, anarchiquement, à la place des bûches.
Il était clair que la crèche s’apprêtait à participer à un autodafé. Le sien.
L’enfant du songe mitoyen réapparut. Son sourire, tel un soleil, m’irradia. J’en fus aveuglé. Je clignai des yeux comme si je soufflais sur la brume afin d’éclaircir mon horizon. J’ai sursauté lorsqu’il me prit la main. La sienne était aussi douce que celle d’une femme. Il m’entraîna vers la porte donnant sur la rue. J’ai eu l’impression de voler.
« Maintenant, cours vers ton destin ! »
« Mais… je peux à peine marcher. »
« Tu somatises ! »
Je me suis réveillé alors que je dansais après m’être aperçu que « l’enfant-lumière » disait vrai.
Envie de pisser.
J’ai maudit ma vessie de m’avoir privé du plaisir de ne point claudiquer.
Et je suis tombé des nues.
Les yeux grands ouverts, loin d’être somnambule, je me suis dirigé vers les chiottes d’un pas pressé. J’ai réalisé, en tirant la chasse, que j’avais parcouru dix mètres comme si mes jambes…
Comme si mes jambes n’avaient jamais subi le moindre avatar.
« Tu rêves encore, mon gars. »
« Quoi ? Qui me parle ? »
Je faisais les demandes et les réponses.
Et le chat… tu l’as rêvé ?
J’ai descendu les marches comme au plus beau jour.
Il était là, sur le canapé, ronronnant.
« C’est toi, n’est-ce pas ? Toi qui me portes chance… »
« Mais non, puisque tu dors ! »
Je suis retourné me coucher après avoir grimpé les marches deux par deux. Je suis arrivé dans la chambre, essoufflé, mais peu importait.
Je me suis allongé et j’ai souhaité que le chat…
Il s’est pointé.
Je n’en ai pas cru mes yeux. Ils mentaient rarement, pourtant.
D’un bond, il a sauté sur le lit, puis s’est lové contre moi.
« Dis ! Tu ne veux pas me griffer ? Je voudrais vérifier si je dors ou pas. »
Il s’est exécuté. J’ai crié.
« Enfoiré ! »
Mais la douleur n’a pas duré, et je n’ai même pas saigné. Je me suis vu, dans la glace de l’armoire, embrassant le dos de ma main qu’il venait de labourer d’un méchant coup de patte.
« Tu veux bien que je te donne un nom ? Gaby, c’est sympa, non ? Ça m’est venu comme ça. Si ça se trouve, c’est toi qui me l’as soufflé. »
Il a ouvert un œil, s’est étiré, et s’est replongé dans son sommeil de gros minet.
Je suis retourné dans le mien après qu’une voix m’a soufflé : « Et pourquoi Gaby ? »
« C’est Noël. L’ange Gabriel. »
Une odeur de café planait sur le palier. J’avais laissé la porte de la chambre entrebâillée. Je venais de me réveiller. Le pelage de Gaby a frémi. Peut-être rêvait-il qu’il pourchassait une souris.
« C’est toi qui as préparé le café ? »
Le silence.
J’ai haussé les épaules, tel un gamin déçu par ses cadeaux. J’ai atteint le rez–de-chaussée sans anicroches. Je suis entré dans le salon et…
Le feu, dans la cheminée, finissait de mourir, mais quelque chose attira immédiatement mon attention.
La boîte à chaussures était ouverte, sur la table, cernée d’un cordon de militaires au garde-à-vous. Juste à côté, reproduite à l’échelle des enfants : la crèche. Avec le Petit Jésus, plus joufflu que jamais.
Je me suis demandé si j’étais Gulliver, invité à Bethléem, dans la peau qu’un quatrième roi mage.
« Tu as été invité par son père ? »
« Mais non ! Mais non ! »
« Mais si ! »
J’ai pleuré.
Honteux, j’ai siffloté un air improvisé. En me rendant dans la cuisine, j’ai marché sur le couvercle, oublié par terre. J’ai pesté dans un grand sourire paradoxal.
Le café n’était point prêt.
« Gaby ! Petit plaisantin ! Et les croissants ? »
*
La jeune et jolie infirmière ne venait plus que deux fois par semaine, toujours le matin, à la première heure. Comment lui dire que j’étais guéri, que je courais dans l’escalier, désormais ? Faudrait-il le lui prouver ? Lui cacher la vérité, mimant un boiteux, pour le seul plaisir de la revoir ?
Hélas, tout était programmé.
Il ne me restait que deux mois de traitement. Le temps, décidément, passait trop vite.
Je me rappelle m’être entraîné à lui demander son 06.
« Je sais bien que je pourrais être votre père… mais bon, je pourrais avoir besoin de vous en cas de rechute. »
« Il faudra passer par votre médecin traitant. »
Je me sentirais rougir tel un puceau donnant rendez-vous à une ancienne collégienne, aujourd’hui de son âge… et essuyant un refus catégorique.
« Je ne sors qu’avec les hommes mûrs. Très mûrs. Ils tomberont de l’arbre, et je serais là… »
« Mais… tu n’as pas quinze ans… »
« Et alors, les nanas peuvent être mères à cet âge-là. Pas les mecs. Un père de quinze ans… je me gausse. »
« Et la loi… »
« Quoi, la loi ? »
« Détournement de mineure… »
« C’est ça, l’égalité des sexes. C’est quand on reconnaît qu’une femme a tous les droits. »
« Mais… c’est injuste ! »
« Nous, les femmes, rattrapons le retard. »
« Vous courez vite. »
Ce jour-là, l’infirmière s’est pointée en retard.
Je comptais les minutes qui dépassaient l’heure prévue.
Il y en eut sept.
« Je suis désolée. Panne d’oreiller. J’ai mal dormi. »
« J’espère que vous n’allez pas rater ma veine. »
« Je vise juste. »
« Je sais, je sais. »
Et c’est là qu’elle a lancé, alors que je ne m’y attendais point :
« J’ai fait un cauchemar. J’avais vingt ans de plus et mon mec me quittait pour une collégienne. »
« Ce n’est qu’un mauvais rêve. »
J’avais failli lui demander si elle avait un amoureux, dans la vraie vie. Je craignais trop la réponse. A la place, il y eut un silence, heureusement bref.
« J’ignore pourquoi je vous raconte ça. C’est ma vie privée. »
Puis elle passa à autre chose.
« Vous, en revanche, vous avez une de ces mines… »
« C’est vrai ? »
« Puisque je vous le dis. »
« Mon miroir m’aurait-il menti ? »
Elle gloussa en déballant son attirail d’arbalétrier.
« Aujourd’hui, j’attaque en piqué ! » plaisanta-t-elle.
Et elle a ajouté : « C’est bientôt fini. J’avoue que vous avez été un patient adorable. »
« C’est gentil ça. »
Et elle a tout gâché.
« Vous me faites penser à mon père. »
Je suis devenu livide.
Deux minutes plus tard, elle ratait ma veine, et je changeais de couleur.
« Pas grave… Pas grave… »
J’ai entendu miauler dans ma tête.
La jeune et jolie infirmière s’est penchée et m’a embrassé sur la bouche.
« Merci Gaby. »
« Mais… je ne m’appelle pas Gaby. »
Elle a déclaré avoir honte et s’en est allée vers d’autres patients.
Après que sa voiture a déserté la rue, j’ai remarqué un bout de papier plié en quatre, posé en vrac sur la table du salon.
C’était son 06.
Elle avait écrit, en dessous des précieux chiffres : « J’aime les hommes mûrs, et vous avez quelque chose que je ne maîtrise pas. Mais il va vous falloir changer d’infirmière. »
– EPILOGUE –
« C’est un miracle ! » s’est esclaffé mon médecin traitant.
Il m’a serré la main comme si je venais de gagner le César du meilleur second rôle.
« C’est un peu grâce à vous, docteur. »
« J’aimerais bien, mais non, je ne crois pas. Il y a une telle force en vous… »
Il a regardé une nouvelle fois les résultats des examens.
« Vos os se sont ressoudés à une vitesse hallucinante. Vous êtes sûr que vous n’êtes pas le jumeau de l’homme qui a subi tant d’opérations ? »
« Si j’avais eu un frère, ma mère me l’aurait dit. »
Il a souri.
« On va arrêter les piqûres. »
« Pas de problème, au contraire. »
« Pourquoi ? La nouvelle infirmière ne pique pas bien ? »
« Si, si. Mais elle fait tout le temps la gueule et parle autant qu’une carpe hors de l’eau. »
Il ôta ses lunettes et me toisa.
« Et puis, l’autre… l’autre était tellement jeune et jolie. Je vous comprends. »
J’ai ricané dans ma barbe pendant que nous échangions un clin d’œil complice de gros machos.
C’est ce jour-là que j’ai eu une mauvaise surprise, une fois rentré, guilleret.
Gaby avait disparu.
Il n’est jamais revenu.
Il avait accompli sa mission.
Cette nuit-là, j’ai été réveillé par des gémissements en provenance de la rue, juste devant la porte d’entrée.
J’ai descendu prestement l’escalier et j’ai ouvert.
« Mais… je te reconnais, toi ! Tu es le chien qui a failli me… »
Il s’est faufilé dans la maison et s’est précipité sur le canapé.
« Fais comme chez toi. Tu es de la chance que je ne sois pas rancunier. »
Pour une fois que Miranda ne dormait pas à la maison.