L'arbre des songes

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  Dix jours de pluie sans discontinuer. Etrange façon de nous souhaiter la bienvenue. Le pire des bizutages. Ecrivain, mon père avait éprouvé le besoin de se ressourcer et son éditeur lui avait déniché cette adresse, dans le Tarn. Un petit village au pied de la Montagne Noire. La maison était au goût de chacun. Une terrasse pour les géraniums de maman, un jardin pour le potager de papa. A deux pas, il y avait un grand champ au-delà d'une impasse. Le terrain de jeux idéal, même en solitaire. Un chêne avait poussé de guingois dans l'herbe verte et ses racines affleuraient tels les tentacules d'une pieuvre fossilisée. Il ne manquait plus que le soleil pour que l'argent devienne de l'or. L'hiver s'achevait dans un dernier spasme. Les jonquilles, bientôt, viendraient égayer les premiers jours du printemps.

  Ce jour-là, les nuages commençaient à s'effilocher, à l'horizon. Une nouvelle nuit s'apprêtait à masquer la grisaille.

  L'agent immobilier nous avait promis du beau temps.

  « Ces gens sont payés pour mentir. »

  « Comme les avocats. »

  « Et les écrivains, mon chéri. »

  Mes parents se chamaillaient souvent mais c'était toujours amical. Je ne les avais jamais entendus se disputer.

 

*

 

  C'est papa qui m'avait dit que c'était un chêne.

  « Quand j'avais ton âge, il y en avait un près de la maison de papy. Je suis sûr que tu aimeras ramasser ses glands. Je les collectionnais. Les autres enfants jouaient aux billes. Ils me tenaient à l'écart parce que je n'en avais jamais dans mes poches. Ils ont une forme rigolote, les glands, regarde. »

  Il avait pris une feuille de papier, un crayon, et il m'en avait dessiné un. Maman avait pouffé mais je n'avais pas compris pourquoi. Peut-être parce qu'il avait raté son dessin. Lui, son truc, c'était la plume, pas la mine.

  Ma mère était de bonne humeur, preuve qu'elle appréciait sa nouvelle maison. La fois précédente, premier cas de disette chez son mari, nous avait propulsés en Lozère. L'éditeur de papa semblait l'ami des directeurs d'agences immobilières.

  « Nous irons où, la prochaine fois ? avait-elle lancé. Dans les Vosges ? Le Jura ? »

  « Il n'y aura pas de prochaine fois ! Nous allons jeter l'ancre ici. J'ai déjà plein d'idées en tête. »

  « Papa parle comme un martin-pêcheur. »

  « Un marin pêcheur, Franck. Un marin pêcheur. »

  Le marin pêcheur, c'était le titre de son dernier roman. Il n'avait rien écrit depuis deux ans. L'histoire d'un homme sans travail qui se transforme en passager clandestin à bord d'un chalutier. Il prend place parmi l'équipage, et sera l'unique rescapé d'un naufrage, avant de devenir le capitaine du chalutier une fois celui-ci renfloué.

  Maman m'en avait fait la lecture, chaque soir, jusqu'à ce que mes yeux se ferment.

 

  Alors que le crépuscule se retirait pour laisser la place à la nuit, je suis allé faire un tour aux abords du champ. J’avais promis à mes parents de revenir dans dix minutes. J’étais très fier de la montre offerte pour mes six ans. Je voulais voir le grand chêne d’un peu plus près, sans le soleil pour m’aveugler.

  « Ne va pas dans le champ ! Avec la pluie qui a tombé, tu vas nous pourrir le perron ! »

  « Non, non, maman. »

  « Va falloir que j’achète un paillasson. »

  Parvenu à l’orée du champ, j’ai tout de suite remarqué les racines qui affleuraient. J’ai eu peur. On aurait dit des boas. Je suis rentré.

  « Ça ne va pas, fils ? T’as l’air bizarre. »

  « Tout va bien, papa, mais j’ai eu froid. »

  « Ta mère m’a dit que tu ne tarderais guère. Elle avait encore raison. »

 

  Cette nuit-là, j'avais rêvé qu'une énorme racine du chêne s'était introduite dans ma chambre pour me voler mes peluches. Elle s'était rétractée au moment où je chargeais mes soldats de plomb de les ramener sur mon lit. Je leur avais ensuite ordonné de la poursuivre jusque dans le champ. Ils étaient revenus un quart d'heure plus tard, chacun avec un gland à la main.

  « Et les peluches ? »

  « Il faut planter les glands. »

  Je m'étais exécuté. Il y avait de la place dans le jardin. Elles étaient sorties de terre en moins de cinq minutes, mais j'avais dû utiliser un couteau de cuisine de maman pour cisailler leurs pieds. Elles avaient saigné abondamment. Je leur avais amputé les pattes pour éviter la gangrène.

  Je m'étais réveillé en sursaut alors que je voyais des vers de terre se transformer en serpents au fond du trou d'où j'avais extirpé mes peluches.

  Ma mère était entrée sans frapper.

  « Tu as crié. Tu as fait un cauchemar ? »

  « Je crois, oui. »

  Son regard se dirigea vers la couette.

  « Et tes peluches, elles sont où ? »

  Je ne sus que répondre. C'est en apercevant mon reflet dans la glace de l'armoire que je les ai repérées, sous le lit. Avaient-elles été terrorisées par mon cauchemar ?

  « Elles sont là, maman. »

  « Et ça, c'est quoi ? »

  Il y avait le coupe-papier de mon père sur la table de chevet.

 

*

 

  Papa s'était mis en colère quand je lui avais rendu son « arme blanche ». J'avais dû lui mentir.

  « Des images à découper, papa. Mes dessins sont toujours trop petits par rapport à la feuille de papier. Et j'ai oublié de te le rapporter parce que je me suis endormi. »

  Une petite voix me parla dans un silence de confessionnal avant l'aveu qui libère.

  « Et s'il t'avait demandé de les lui montrer... »

  J'ai feint de ne rien entendre.

  « Tu aurais pu te couper. La prochaine fois, tu me demandes, d'accord ? »

  « Oui, papa. »

 

  L'histoire du coupe-papier baladeur, je l'avais racontée à un garçon de mon âge tombé en admiration devant ma montre. Il m'avait attrapé le poignet et ses yeux avaient fait tilt. Il était appuyé à une barrière et sifflotait, tournant le dos au grand chêne. Je me baladais sur le petit chemin qui faisait le tour du champ. J'avais croisé pas mal de promeneurs avec leurs chiens, tous tenus en laisse.

  « J'ai rêvé, cette nuit, que j'avais la même. »

  Je lui avais souri avant de me lancer dans un monologue qu'il avait écouté attentivement. Il tombait bien, j'avais besoin de vider mon sac. Mes parents n'étaient pas, paradoxalement, les mieux placés.

  « Tu as six ans et tu joues encore avec tes peluches et tes soldats de plomb ? Je ne suis pas sûr que tu la mérites, cette montre. »

  « Tu en penses quoi, du coupe-papier baladeur ? »

  « Tu devrais surtout te demander comment c'est possible que je rêve d'une montre que tu as au poignet alors que nous ne nous connaissions pas encore. »

  J'avais baissé la tête mais il m'avait remotivé en me donnant une explication, parmi les plus inattendues, sur la présence du coupe-papier sur la table de chevet.

  « Le grand chêne t'a repéré et tu vas être, comme les autres, sous son influence. Les adultes refusent de nous croire. Tu es des nôtres, maintenant. Et ne crois surtout pas que je te bizute. C'est lui qui... »

  Il y eut soudain une légère secousse. La terre venait de trembler et les chiens s'étaient mis à aboyer tous en même temps. Nos pieds dansèrent sans avoir reçu l'ordre du cerveau.

  « Et ça recommence... »

  « Quoi donc ? »

  « La guerre des racines. »

  « Hein ? »

  « Les racines du grand chêne commencent à empiéter sur le territoire des autres arbres. »

  « Mais... Les autres arbres sont loin. »

  « Sous terre, il y a d'innombrables ramifications. Comme le métro dans les grandes villes. »

  Nous nous sommes séparés à regret. J'étais, pour ma part, très content d'avoir un ami du terroir. Ceux abandonnés par la force des choses - à cause du travail de papa - me manquaient déjà.

  « Au fait, tu t'appelles comment ? Moi, c'est Franck. »

  « Raoul. Comme mon grand-père. C'est un prénom lourd à porter dans la famille. »

  J'avais failli lui demander pourquoi. Mais il était temps de regagner nos pénates. J'étais pressé de demander à mes parents s'ils avaient senti la secousse. La réponse était forcément négative. Ils seraient venus me chercher. J'étais fils unique et ils avaient peur de me perdre. Un statut également lourd à porter.

 

  Cette nuit-là, j'avais rêvé que Raoul et moi creusions un trou dans le grand champ. C'est lui qui m'avait demandé de le rejoindre, très tôt le matin, pour « récolter » – c’est le mot qu'il avait employé – quelques vers de terre destinés à son père qui partait à la pêche.

  « Mais pourquoi tu as insisté pour que je vienne ? »

  « Je n'ai réveillé personne puisque ton père était déjà levé. La pêche, c'est à l'aube, avec la rosée et les moucherons. »

  « Tu ne me réponds pas ! »

  Il y eut un silence, seulement troublé par le croassement d'un corbeau au vol désœuvré.

  « Regarde ! On va en profiter pour vérifier si les racines gagnent du terrain... »

  Et l'une d'elles avait jailli du trou pour s'enrouler autour de son cou et l'attirer sous terre.

  J'ai été bouté hors du sommeil par la pensée que mes parents risquaient de me perdre s'ils me laissaient sortir si tôt, le matin.

  Je me suis acheté une conduite. Leur obéir, mais également anticiper leur désir de me garder, le plus longtemps possible, auprès d'eux.

  J'ai repensé à ce que m'avait dit Raoul à propos des peluches et des soldats de plomb. Il avait sans doute raison, mais l'envie me prit de solliciter mes fantassins pour qu'ils tronçonnent les racines affleurant à coups de baïonnettes.

  La petite voix est revenue.

  « Et les peluches ? »

  « Elles seront très bien dans le rôle des proies. »

 

*

 

  Raoul et moi avions décrété qu'il valait mieux ne pas nous approcher du chêne. Notre façon d'anticiper sur les recommandations de nos parents. Je n'avais pas osé lui dire, que les miens, c'était à cause de la terre que je risquais de ramener à la maison.

  Les « promeneurs » interdisaient à leurs braves toutous de pénétrer dans le champ. Il était hors de question de lever la patte contre ce géant de la sylve. Il pouvait s'en offusquer et les mitrailler de glands.

  « Moi, c'est parce que le bruit court, dans le village, que cet arbre est piégé. »

  « Piégé ? »

  « Oui, pendant la guerre contre les boches, il était déjà là et il a reçu un obus qui n'a pas explosé. Un tir de mortier. Il y avait des résistants ici, dont mon grand-père. Ils ont fait venir un démineur. Il a été incapable de faire son travail. Il a été décidé de couper l'arbre, mais les bûcherons ont refusé. »

  « Et l'obus alors... »

  « Il a disparu, comme ça, du jour au lendemain. Certains esprits tordus ont prétendu que l'arbre l'avait avalé et qu'il fallait s'attendre à ce qu'il fasse une indigestion et le vomisse. A ce jour, comme tu peux le constater, il est toujours debout, et se porte bien. »

  « C'est n'importe quoi ! »

  « Oui, c'est n'importe quoi, mais il y a encore des gens pour se barricader dans leurs caves, les nuits de pleine lune. »

  « Pourquoi les nuits de pleine lune ? »

  « Tout bêtement parce que le tir de mortier a eu lieu une nuit de pleine lune. »

  « J'aurais dû m'en douter. Quand mon père va apprendre ça... »

  « Il fait quoi, ton père, dans la vie ? »

  « Ecrivain. »

  Raoul m'a regardé comme si je venais d'insulter sa mère.

  « T'es bizarre. Ça ne va pas ? »

  « La prédiction... »

  « Comprends pas. »

  « Une sorcière. Elle a habité le village avant de s'exiler parce qu'elle a été chassée. »

  « Je parie qu'elle était rousse. »

  « Déconne pas avec ça ! Elle a prédit qu'un écrivain viendrait s'installer dans le village, et que son fils libèrerait l'obus prisonnier du bois. »

  « Elle était folle, non ? »

  « Peut-être pas, finalement. »

  « Tu ne vas pas m'accuser d'être le... »

  « Non, bien sûr, mais la coïncidence est troublante. »

  Je décidai de passer à autre chose.

  « Tu sais, depuis que je suis ici, je rêve chaque nuit. Des trucs de dingue. Je n'avais pas l'habitude de me réveiller au cours de la nuit. Parfois, je n'essaie même pas de m'endormir, le soir. Alors je dessine. »

  « C'est le chêne. C'est lui qui agit sur ton imaginaire. Et comme tu n'es pas écrivain, toi... »

  « Tu crois que mon père fait des cauchemars, lui aussi ? Et qu'il préfère se taire pour ne pas nous affoler, à la maison ? »

  « Ou parce qu'en écrivant, il se déleste du rayonnement malsain du chêne. »

  La discussion prenait une tournure inattendue. J'étais devenu le personnage principal d'un roman de papa.

  « Et tu dessines quoi ? »

  « Ce qui me passe par la tête. Le matin, je ne m'en rappelle même pas. Il faut que j'ouvre le tiroir de la table de chevet. C'est là que je range mes esquisses. Les autres, je les entasse. J’aimerais bien qu’ils atteignent le plafond. Etre obligé de bâtir une autre tour. Depuis quelque temps, je me laisse aller à dessiner des arbres. »

  « Quels arbres ? »

  « Des arbres à feuilles crénelées. »

  « Mais comment tu connais ce mot, toi ? »

  « Ça m'est venu naturellement, pourquoi ? »

  « Parce que ce sont les feuilles de chêne qui sont crénelées. »

 

  Nous nous sommes séparés sans même nous dire au revoir. Ce n'était pas dans ses habitudes. Il paraissait frustre mais il était plus poli que les gamins de la ville. Je suis rentré à la maison sans la certitude de le revoir un jour.

  Ma mère m'attendait pour me faire une surprise.

  « Regarde ce que la boulangère m'a donné pour toi. Elle t'a vu passer devant son magasin et t'a trouvé mignon tout plein. »

  « C'est quoi ? »

  « Tiens ! »

  Une brioche. Une brioche en forme de gland. Je suis monté m'enfermer dans ma chambre. Le lendemain, je la jetais à la poubelle avant de mentir à ma mère.

  « Oui, maman, c'était très bon. Tu remercieras la boulangère de ma part. »

 

*

 

  « Tu n'as jamais songé à fuguer ? »

  La petite voix me rendait visite alors que je m'ennuyais, allongé sur mon lit et fixant le plafond. J'étais incapable de dessiner, ce soir-là. J'avais encore menti à ma mère en déclarant que je maniais le crayon.

  Aucun livre n'avait jamais orné ma chambre. Mes peluches et mes soldats de plomb pouvaient en attester. Sur la table de chevet, les dessins accumulaient leurs strates de papier. Je ne les avais jamais montrés à mes parents. Mes fantassins occupaient toute une étagère de mon armoire. Ils s'exerçaient au tir de nuit dans un silence surréaliste. C'était comme aller au concert avec des bouchons dans les oreilles. Pour les balles perdues, j'accusais les mites.

  Je ne savais lire que du bout des yeux...

  Expression que mon père avait dénichée au creux de son imaginaire. Il l'utilisait dans ses romans - c'est lui qui me l'a dit. Je lui avais promis de lire tous ses opus.

  « Plus tard, papa, quand la langue française n'aura plus aucun secret pour moi. »

  Il avait souri. Il était clair que des souvenirs d'enfance remontaient à la surface de sa mémoire, ce grand lac où il surfait sur les mots.

  Je n'en étais qu'aux premiers balbutiements. En attendant, depuis que nous avions quitté la ville pour ce petit village du Tarn, maman ne se proposait plus pour me faire la lecture. Ce qui tombait bien, je dois l'avouer, car j'avais vraiment besoin d'être seul.

 

  « Fuguer ? Pourquoi ? Je n'ai rien à me reprocher, et je suis bien avec mes parents. Ce n'est pas un petit mensonge, de temps en temps, qui... »

  « Pourquoi ? Parce qu'il va y avoir du grabuge, bientôt, tiens ! Peut-être même ce soir. A propos, c'est la pleine lune, non ? Tu veux bien aller voir, dis ? »

  J'obéis. Puis je répondis que oui, la lune était ronde et rousse, et les étoiles l'allumaient en lui faisant de l'œil.

  « Tu parles comme ton père écrit. »

  « Comment sais-tu comment mon père écrit puisque tu es incapable de voir la lune ? Ne me dis pas que ma mère te fait la lecture, et que c'est pour ça qu'elle ne vient plus dans ma chambre, le soir. »

  « Non, rassure-toi ! Tu n'as aucune raison d'être jaloux. Mais je te répète qu'il va y avoir du grabuge. »

  « Et je te répète que je ne fuguerai pas ! »

  « Va au moins te cacher. Juste pour la nuit. Mais le plus loin possible du grand chêne. Les éclats d'obus volent en essaim et ils ont le dard affûté. »

  Un silence pesant succéda au délire de la petite voix.

  Elle avait visiblement mis les voiles. Je ne pus m'empêcher de sourire. Les adultes avaient de ces expressions... Elles avaient le don de me dérider.

  J'ai fermé les yeux en priant pour qu'ils ne se rouvrent que le lendemain, à l'aube. Pas de fugue au programme, ni de dessin. J'étais trop jeune pour avoir des cernes.

 

  Une explosion, au cœur de la nuit, me réveilla. J'allumai la lampe de chevet. Les murs vibraient et mes parents commençaient à discuter dans leur chambre. Je feignis de continuer de dormir lorsque ma mère poussa la porte.

  « A son âge, on a le sommeil lourd ! dit papa.

  Maman s'en alla et je me levai en essayant de faire le moins de bruit possible. J'hésitais entre ouvrir la fenêtre et coller mon oreille à la porte pour écouter ce que mes parents disaient, sur le palier, sur cette explosion.

  « Voyons, ma chérie, les avions ne passent pas le mur du son après minuit ! »

  « C'est quoi alors ? »

  « Si je le savais... »

  Je pris la direction de la fenêtre que j'ouvris avant de faire de même avec les volets. Il y avait du monde dans la rue. Quelqu'un hurla que c'était le chêne. Il avait disparu.

  « C'est l'obus ! J'en étais sûr ! »

  D'autres personnes se pointèrent en vociférant.

  « Le petit Raoul est blessé. Il était près du chêne quand il a explosé. »

  « A cette heure ? »

  Les pompiers sont arrivés. Des flammes s'élevaient dans le ciel comme pour lécher le ventre de la lune.

  Je n'osais plus bouger. Puis j'ai vu que mes parents étaient sortis dans la rue. Ils furent pris à partie et il m'avait bien semblé que c'étaient ceux de Raoul. Je crus capter des menaces. Mon père avait été agressé et se débattait. Ma mère hurlait d'arrêter, et les gendarmes sont arrivés, à leur tour, pour mettre un peu d'ordre dans ce bazar.

  « Ça, c'est encore votre fils qui l'a entraîné. A force de rôder autour de l'arbre, le mien s'est cru obligé de le suivre. Ils sont inséparables. »

  « Madame, vous êtes une menteuse ! Mon fils est dans son lit. Il dort. »

  « Avec ce boucan ? »

 

  La sensation que tout le village levait les yeux en direction de la fenêtre de ma chambre. L'ambulance se pointa et on la laissa passer. Cent mètres à franchir jusqu’à l'impasse. Elle y parvint alors que des silhouettes l'avaient précédée, les parents de Raoul en tête, tant elle avait roulé lentement à cause de la rue pavée. La pleine lune ajoutait sa lumière à celle des réverbères. On y voyait comme en plein jour.

  Je suis descendu dans la rue. Une fillette s'arrêta à ma hauteur. Elle avait de longs cheveux roux. Je ne l'avais jamais vue.

  « Franck ? C’est toi ? Je suis sûre que c'est toi ! »

  Et elle s'élança dans l'impasse pour rejoindre le gros de la troupe. J'avais immédiatement reconnu cette petite voix.

 

*

 

  Mon père a été très affecté par cette histoire. Au point qu'il a cessé d'écrire pendant six longs mois. Son éditeur lui a fait savoir qu'il serait patient. Mais ses fans râlaient.

  Raoul avait eu deux doigts arrachés. Il avait avoué avoir agi seul. Une fillette rousse lui avait dit que c'était le moment où jamais de trouver l'obus et de l'extraire.

  « Il voyage sous l'écorce, oui. Et, ce soir, il s'arrêtera à la fourche. Tu n'auras qu'à te hisser à la force des poignets. Même pas deux mètres. Sois digne de ton grand-père ! »

  Elle avait su trouver les mots.

 

  C'est la boulangère qui a tout raconté à maman. C'était la marraine de Raoul et nous l'ignorions. Elle avait promis de nous rabibocher avec les parents de son filleul.

  Papa a voulu retourner vivre à la ville. Maman n'a pas dit non.

  La veille de notre départ, j'ai revu la fillette aux longs cheveux roux.

  « Tu pars ? »

  « Oui. »

  « On se reverra ? »

  « Pas ici, en tout cas. »

  « Tu vois, tu ne dis pas non. »


Publié le 28/04/2026 / 1 lecture
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