L'arbre-violoncelle

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  Ma jeunesse a déboulé comme un train dans la plaine. Je n'avais été qu'une vache frustrée qui broute une herbe sans saveur et doit se contenter du bruit de ferraille car le convoi est passé trop vite.

  La soixantaine franchie depuis peu, j'ai décidé de retourner dans ce gîte où mes parents passaient leurs vacances quand j'avais un demi-siècle de moins au compteur. C'est en surfant sur Internet que je l'ai retrouvé. Le hasard est taquin, parfois fourbe. Je ne le cherchais pas, non, il m'était sorti de l'esprit, souvenir que le cerveau n'a plus la force de retenir.

  J'avais besoin de prendre l'air, de déserter la ville pour quelques jours – une semaine, pas plus. Les coups de klaxons, paradoxalement, me manquaient. Il m'arrivait de penser que le silence était une maladie, un virus qui se nourrit de décibels, l'autre raison de se sentir bien vivant.

  Revoir le gîte, même sur l'écran froid de mon ordinateur, me l'a remis en mémoire. Surtout ce chêne séculaire autour duquel je dansais des rondes folles en compagnie de Mélanie, la fille du proprio qui habitait juste à côté. Elle était si mignonne avec sa jupette qui volait au vent à chacun de ses mouvements. Quand elle jouait à la marelle, sur le trottoir, les gamins arrêtaient de se poursuivre pour la regarder. Quelque chose les titillait mais ils ignoraient quoi. C'était encore tôt.

  Là, je n'apercevais pas le bel arbre qui avait pour habitude d'apporter de l'ombre aux lauzes tapissant le toit. La maison était ancienne, avec ses pierres apparentes, sa cheminée aussi grande qu'un abribus, et ses casseroles accrochées au mur, dans la cuisine, par ordre de taille.

  J'ai appelé le proprio. Ce n'était plus monsieur Buttin, c'était sa fille, Mélanie. Comment ai-je pu être assez bête pour le croire encore de ce monde ? Il avait une quarantaine d'années quand j'en avais quinze. 

  « Franck ? Comme le temps passe. Je vous attends donc pour la première semaine de juillet. »

  J'avais espéré des propos moins stéréotypés.

 

  Je m'appelle Franck Breitner, je suis sculpteur sur bois. J'ai mon atelier dans le garage depuis que je ne conduis plus. Je me suis aperçu qu'une voiture coûte un bras. Alors, pour me déplacer, j'utilise mes pieds.

  Mes voisins ne se plaignent jamais du bruit. Les coups de klaxons, sur le boulevard, les couvrent. Mais j'ai renoncé à travailler la nuit. Les mémés du quartier viennent me voir pour que je ressuscite leurs animaux de compagnie. Pour les embêter un peu, je leur dis qu'un incendie risque de réduire en cendres les souvenirs auxquels je redonnais vie sur photo. Il y avait eu monsieur Pinatel qui avait fait empailler son chien avant de me le proposer comme modèle.

  « Empaillé, c'est plus léger à transporter, quand je pars en voyage, par exemple. La version en bois reste sur la terrasse, dans sa niche, pour garder la maison. »

  Surtout ne pas le contrarier. J'avais accepté ce boulot avec un sourire navré difficile à dissimuler.

 

*

 

  Les retrouvailles avec Mélanie furent glaciales. Je ne m'attendais pas à de l'enthousiasme, mais un peu de chaleur humaine eût été la bienvenue. Son attitude était celle d'un commerçant face à son client. Même mon libraire, un vieux bonhomme qui s'était trompé de siècle, avait plus d'empathie. Je me suis retenu de lui rappeler que les ados, autrefois, lorgnaient sous sa jupe et n'y découvraient rien de plus que chez les autres fillettes du pâté de maisons.

  « Je suppose que vos parents sont décédés... »

  « Vous supposez bien. »

  Elle n'avait rien à me dire, elle me donna les clefs d'une main molle. Elle était encore jolie, mais les premières rides creusaient de méchantes tranchées sur son visage. Elle me faisait penser à un champ où pousse une herbe caressante parsemée de bleuets, et qui est défiguré par des taupinières. Mais elle avait cette lueur, au fond du regard, prouvant que de précieux souvenirs couvaient sous la cendre. Cette étincelle avait du mal à totalement s'éteindre. Pas d'alliance à son doigt, une dégaine d'institutrice, un chignon digne d'une tante de province. Pas envie de lui reprocher ouvertement de ne point être zélée alors que, moi-même, je ne l'étais jamais avec les braves gens qui me donnaient du travail. En prenant de l'âge, l'objectivité me dévorait le cerveau.

  « Le buste de votre mari... Mais vous m'avez apporté une photo de lui quand il était ado. Je ne crois pas que ce sera très fidèle à l'image que vous voulez garder de lui. »

  « C'est tout ce que j'ai dans l'album de famille. Le précédent a été brûlé dans un incendie et, paradoxalement, il ne me reste que le plus ancien. »

  Lorsque je suis arrivé devant le gîte où Mélanie m'attendait sur le perron, j'ai immédiatement remarqué que le chêne séculaire avait été tronçonné à la naissance de la fourche. 

  « Que s'est-il passé ? Le lierre ? »

  « Oui, le lierre l'a littéralement étouffé et j'ai refusé qu'il soit déraciné. Il paraît qu'un grand violoncelliste a vécu ici avant que le gîte ne sorte de terre. Sa maison a subi un violent orage, elle a carrément implosé. On a retrouvé le musicien sous les décombres. Il est décédé un mois plus tard, à l'hôpital, la poitrine défoncée. Il se murmure encore qu'il jouait de son violoncelle quand la foudre a frappé le toit. »

  Je crois bien qu'en parler l'émouvait.

  « Vous êtes mélomane ? »

  « Oui. Pas vous ? »

  « Bien sûr. Il m'arrive d'écouter du Mozart en travaillant. C'est très inspirant. »

  Nos rapports venaient de se réchauffer.

 

  La première nuit, j'ai cru que je rêvais. Je dors sur le dos, habitué à fixer le plafond, lorsque l'aube pointe, histoire de me mettre en orbite autour de ma volonté.

  La première nuit fut musicale.

  Une douce mélodie, aux accents chauds, provenait de l'extérieur, même pas atténuée par les épais murs. Je me suis dit que l'un des voisins écoutait un disque, ou la radio. J'ai regardé l'heure. Deux heures du matin. Il ne manquait pas de culot. J'ai tout de suite reconnu l'instrument qui provoquait ce réchauffement climatique à l'intérieur du gîte : un violoncelle. 

  Est-il possible qu'après ce qu'elle m'avait raconté, Mélanie me fasse une blague, une sorte de bizutage réservé à ses nouveaux clients ? Elle n'avait pourtant pas l'air d'être une marrante. Etait-elle somnambule ? Il m'avait semblé, d'après ses dires, qu'elle était mélomane, elle aussi. Se levait-elle, au cœur de la nuit, pour écouter de la musique parce qu'elle n'en avait pas le temps dans la journée ?

  J'ai grimacé avant d'aller ouvrir la fenêtre et les volets en grand. Mon corps renâclait à froid. Bach m'a envahit les oreilles avant de brusquement poser l'archet, comme si j'avais été le déclencheur de son renoncement. Il m'avait bien semblé que l'Aria était émis par ce qui restait du vieux chêne – plus moignon que souche.

  Alors là, j'ai recommencé à me demander si j’étais endormi ou sous l’influence des révélations de Mélanie. Je me suis précipité en slip dans la cuisine, j'ai pris un couteau et je me suis piqué le dos de la main. J'ai eu mal. Je suis retourné me coucher et la musique a repris. Il y avait un fantôme virtuose prisonnier du tronc. J'ai ri tout seul, mes yeux se sont fermés et j’ai replongé dans le sommeil. J'ai rêvé que je donnais un concert devant un auditoire constitué d'arbres. J'étais en pleine forêt et des biches se hasardaient, ainsi que des renards. J'ai levé les yeux au ciel après avoir joué la dernière note et il n'y avait aucune étoile, ni la lune. Les feuillages les masquaient.

 

*

 

  L'aube était précocement moite. La veille au soir, j'avais entendu des prévisions, à la radio, où il était question d'une semaine particulièrement chaude.

  Un truc à faire suer l'écorce, comme disait Raoul, un ami bûcheron.

  J'avais amené quelques nouveaux outils à étrenner dans la forêt. J'avais pensé qu'une vieille souche serait ma complice d'un jour. Je ne m'attendais vraiment pas à ce que Mélanie m'appelle. Ce ne pouvait être qu'elle dans la mesure où elle était la seule à savoir que le gîte était occupé. J'avais eu envie d'une échappée belle en solitaire, sans le moindre dérangement. Mon prochain vernissage était prévu pour la fin de l'année. J'avais juste un gros chat à qui rendre la vie en faisant ronronner le bois.

  « Vous avez un moment à me consacrer ? Il faut que je vous parle. Mais, d'abord, dites-moi : vous l'avez entendu, cette nuit, n'est-ce pas ? »

  Je n'ai pas eu à répondre, cinq minutes plus tard, elle toquait à la porte.

 

  « Vous devez vous demander pourquoi je suis encore là ? Pourquoi je suis resté dans la maison familiale ? Ce n'est même pas pour m'occuper du gîte. C'est cette musique... Je sais pourtant qu'elle fait peur aux clients. Vous êtes le premier depuis longtemps. Les autres sont tous partis au bout de deux jours, prétextant qu'ils avaient des voisins irrespectueux. J'avais beau leur dire que c'était le fantôme du violoncelliste... Ils m'ont pris pour une folle, et le bruit a couru sur Internet. Vous êtes l'un des rares qui a zappé certains détails. »

  « Mais il n'est mentionné nulle part qu'un fantôme musicien empêchait les touristes de dormir. »

  « Certes, mais les commentaires déplaisants qui m'accusent d'être cinglée... Je les efface au fur et à mesure, mais ils reviennent toujours. Comme des boomerangs. »

  Elle avait souri, mais il y avait une telle tristesse dans son regard que j'ai été décontenancé.

  « Vous croyez aux revenants ? »

  « Non. Jusqu'à ce que le vieux chêne soit hanté par un instrument de musique. »

  « Vous connaissez le nom de ce virtuose ? »

  « Oui, évidemment. Harold Lord, un Anglais qui a bien connu Arturo Toscanini lorsqu'il n'était qu'un simple violoncelliste. Ils ont eu le même professeur. »

  « Et vous pensez que son âme erre entre deux mondes parce qu'il a été injustement tué par un coup de foudre ? »

  « Je n'y crois pas, mais bon, c'est troublant. Est-ce que le bois se rappelle ? Peut-être qu'un médium… »

  Je la coupai, amusé qu'une quinquagénaire, à notre époque, soit secouée par un spectre qui lui donne la sérénade.

  « Il jouait du violoncelle à l'ombre du chêne séculaire. C'est plutôt ce vieil arbre qui aurait dû être pris pour cible. C'est étrange que la foudre ait choisi le toit de lauzes. »

  "Elle était peut-être maladroite."

  Elle avait réussi à se faire sourire. Je me suis joint à elle, et une idée totalement saugrenue m'a visité.

  « Et si je sculptais un violoncelle dans la souche… »

  « Pour désenvoûter le vieux chêne ? »

  « Oui. J'ai un nouveau matériel à tester. C'est sans doute l'occasion. »

  « Et il va cesser de jouer... Mais alors, je n'aurai plus aucune raison de rester ici. »

  « Faut savoir ce que vous voulez ! Vous aurez de nouveaux clients, certains attirés par le totem. Au début, il faudra modérer les prix, et louer même en hiver. Je suppose que vous n'attendez pas après cet argent pour vivre... »

  Elle dodelina de la tête.

  « Je suis institutrice, alors vous comprenez, le soir, j'ai besoin de repos, de tranquillité, et ce concert gratuit, même en pleine nuit, me fait le plus grand bien. J'adore Bach. »

  « Faut croire qu'il vous aime aussi. »

  « Vous croyez qu'un fantôme peut tomber amoureux ? »

  Elle avait pris ma vanne au premier degré.

  J’enchaînai.

  « Les fantômes n'ont pas de cœur. »

  « Pourtant, quand il joue, c'est si merveilleux... »

  « La mémoire du bois. »

  « Oui, peut-être. »

 

  Elle est repartie comme elle est venue, à pas de loup.

  « Alors je fais quoi ? »

  « Je vous donne carte blanche. Je suppose que vous n'avez pas besoin de modèle. »

  « Vous supposez bien. »

  La sensation de vivre une seconde fois une même scène.

 

*

 

  Je me suis mis au travail sans perdre une minute.

  Si, cette nuit, le violoncelle se taisait, c'était la preuve que j'avais vu juste. Il me faudrait être vigilant, lutter pour ne pas m'effondrer après une dure journée de labeur. Si je m'endormais, je risquais de rêver qu'Harold Lord donnait la sérénade en utilisant la souche du vieux chêne comme caisse de résonnance. Même sachant Mélanie aux aguets, il fallait que je m'en rende compte par moi-même. Ce serait la nuit de la sentinelle.

  J'ai bu du café, mais sans excès, craignant de trembler et d'être moins précis. Heureusement, ce n'était pas un petit violon.

  Je me suis efforcé d'être fidèle à l'image de l'instrument. Sur Internet, j'ai choisi de lire une vidéo où l'on voyait, en gros plan, le jeu de Mstislav Rostropovitch. Je faisais sans doute du zèle, mais je voulais avoir le coup de burin sûr. Ne pas me hasarder à sculpter un violoncelle qui ressemblât à une guitare. Je voulais que l'on remarque le nombre de cordes, quatre, sans écarquiller les yeux. Et respecter les dimensions. Rendre hommage à celui qui avait perdu la vie en en jouant.

  La chaleur a alourdi chacun de mes gestes. Mes mains transpiraient, mais cela aurait été pire si j'avais enfilé des gants.

 

  Ce soir-là, je me suis assoupi dix minutes, juste le temps de rêver que je m'étais trompé dans les dimensions. J'avais sculpté une contrebasse. Aussi grande qu'un menhir. L'archet pesait au moins deux kilos. Et la « grand-mère » avait consommé tout le bois. Je me suis réveillé en sursaut. J'avais laissé exceptionnellement la fenêtre ouverte. D'ordinaire, j'avais une peur bleue des insectes, et surtout des moustiques. La lune était haut perchée, et ronde. Les étoiles lançaient des œillades pour allumer les satellites. Des pipistrelles firent écho aux grillons et le concert cessa vers minuit.

  Et l'aube est arrivée sans que j'aie entendu la moindre note de musique. J'ai imaginé Mélanie, partagée, à la fois triste et soulagée. A force de passer des nuits blanches, ses yeux avaient des cernes noirs. Son métier l'aidait à rester éveillée. Mais elle n'avait point eu son onguent, cette musique sortie de nulle part et qui lui redonnait de l'énergie pour attaquer une nouvelle journée.

  A plusieurs reprises, j'ai regardé le téléphone, mais elle n'a pas appelé. Peut-être qu'elle pleurait sous la douche dont la pluie noyait ses larmes.

 

  Sur le chantier, une surprise m'attendait. Le bois, gris et sec, semblait revivre sous les coups de burin. Comme une femme qui redécouvre l'amour à un âge avancé.

  « Si ça continue, il va bourgeonner. »

  Je parlais tout seul, j'étais euphorique.

  Je bossais en sifflotant l'Aria de Bach. Le bois n'a pas frissonné mais les oiseaux ont essayé de m'imiter. Ils ont été de parfaits compagnons tandis qu'en pratiquant mon métier, je jouais au désenvoûteur. Je participais à un roman refusé par un éditeur et qui porte son dévolu, pour exister, sur un quidam venu à la campagne pour changer d'air et se reposer.

 

  La dernière nuit me tint en haleine. J'avais été réveillé par un cauchemar. Un orage fulgurant. La chaleur. La nature expurgeait. Il y a eu un éclair aveuglant qui précéda une déflagration de fin du monde. J'ai dû plaquer mes mains sur les oreilles en fermant les yeux. La foudre a frappé la sculpture. Elle n'a pas pris feu. Apparemment, c'est l'archet qui avait été visé. Une odeur d'électricité m'incommoda longtemps après que je me suis levé. Un mirage olfactif.

  J'ai surveillé le ciel jusqu'à l'aube.

  J'ai bu deux cafés en attendant madame la propriétaire.

  L'état des lieux se déroula dans un silence déroutant. Et Mélanie craqua subitement.

  « Maintenant que tout est rentré dans l'ordre, je vais partir. »

« C'est paradoxal. »

« Oui, je sais. »

  Elle avait baissé la tête. Elle fit un pas en avant et vint se blottir contre ma poitrine. Je n'ai pas refermé mes bras sur ce corps abandonné. Elle a compris qu'il fallait en rester là et a quitté le gîte sans se retourner, sans même me dire au revoir. Les mots sont souvent inutiles, et les prononcer banalise l'instant.

 

*

 

  J'ai regagné mes pénates avec le sentiment du devoir accompli. Mon atelier me manquait. Marcher dans les copeaux, serpentins d’un carnaval de bois. J’étais content de mes nouveaux outils. J'étais encore plus fatigué qu'avant de partir en vacances.

  Le téléphone a sonné.

  Un long silence entrecoupé de crépitements, puis...

  « Je ne sais comment vous remercier... Je ne sais comment vous remercier... »

  Un homme à la voix grave, profonde. Une voix d'outre-tombe.

  J'ai cru à une blague. J'ai raccroché.


Publié le 01/02/2026 / 5 lectures
Commentaires
Publié le 01/02/2026
La grande époque des concerts de grillons
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