Papy avait été un grand jockey. Le meilleur. Sa monte avait inspiré celle d'Yves Saint-Martin dont il partageait la taille. Mais jamais personne n'avait osé se moquer de son mètre soixante-six pour quarante-quatre kilos. Cravache en main, il était plus redoutable que le roi Arthur maniant Excalibur.

  Il plaisait aux femmes. Il devait avoir un talent caché. Ses yeux bleus étaient captivants et, en vieillissant, ils s'étaient encore éclaircis. Il venait me raconter ses meilleures courses lorsque c'était l'heure du gros dodo. Comme la fois où il avait dû cravacher Grand-guignol, un crack, à l'entrée de la ligne droite parce qu'il renâclait. Le centaure avait gagné mais papy avait longtemps regretté la légère estafilade sur l'encolure du pur-sang.

  Maman m'avait donné des précisions.

  « J'y étais. A la fin de la course, il a embrassé Grand-guignol et ses lèvres étaient maculées de son sang. Il n'arrêtait pas de dire aux journalistes que la salive était un bon désinfectant. »

  J'avoue que je faisais semblant d'écouter, car moi, ce qui me fascinait vraiment, c'était le violon de mamy. Et surtout l'archet. Je ne comprenais pas comment elle parvenait à soutirer des sons aussi caressants en frottant un bout de bois sur des fils de fer.

  Mamy intervenait et j'apprenais le véritable nom des objets malmenés par mon inexpérience.

 

  Gamin, j'étais très partagé, oui, entre mon grand-père et sa première femme. Hélas, mamy était décédée aux frontières de la vieillesse, terrassée par un cancer. La famille avait perdu sa poutre, et le monde de la musique une grande violoniste. Lorsque je faisais une crise de nostalgie, mes pensées volaient vers son archet. Je le maniais en rêve pour diriger un orchestre imaginaire et j'entendais sa voix m'informant que ce n'était point une baguette de maestro, ni une cravache.

  Mélanie, ma seconde mamy, n'était pas jalouse, non, mais elle sentait bien qu'elle n'était, à mes yeux, qu'une pièce rapportée. Elle avait rencontré papy à une réunion d'anciens jockeys. Elle avait quinze ans de moins, mais était tellement plus grande. Elle était propriétaire d'un haras.  Elle avait à peine cinq ans de plus que maman, qui semblait gênée chaque fois qu'elles restaient seules, dans le salon, à papoter, tandis que les hommes préparaient le barbecue, dehors, sur la terrasse.

  Papy a chevauché la mort le jour de mon entrée au collège. Le matin même. J'avais raté mon premier trimestre mais je m'étais rattrapé. Un vrai diesel. La dernière ligne droite avait été fatale aux autres poulains.

  Maintenant, la cravache de papy côtoyait l'archet de mamy entre deux colonnades du buffet Henri II. Allaient-ils se battre en duel ou faire la paix ? Ils n'étaient pas fâchés, mais bon, il faut s'attendre à tout avec les objets privés de leurs maîtres.

  Attendaient-ils la nuit, après que mes parents avaient éteint la télé, pour organiser un combat de kendo ? Deux fantômes masqués seraient convoqués. Ils seraient vêtus d'une veste kendogi et d'un hakama noirs, portant par anticipation le deuil de l'adversaire. J'aurais envie de faire leur connaissance, mais comme maman avait le sommeil léger, j'étais confiné dans ma chambre.

 

*

 

  Tant d'années ont passé. Mon dos s'est vouté. Cela se voit à peine. Je suis juste un peu moins grand. Mon jockey de grand-père n'avait pas l'influence aussi invasive. Je ne lui ressemblais guère. Je n'aimais pas spécialement les chevaux de course. Mais, parfois, j'avais envie de les plaindre. Ce serait tellement mieux s'ils couraient dans les prés sans un petit bonhomme sur le dos. En revanche, j'avais été à deux doigts d'apprendre à jouer du violon. J'y avais renoncé à cause d'une rencontre. Une femme qui détestait la musique et avait réussi à m'en dégoûter. J'avais appris qu'elle me trompait avec un pianiste. J'avais décidé de faire l'impasse sur une vie amoureuse.

  Je viens d'apprendre le décès de Mélanie. Je suis désormais le dernier survivant de la famille. Je ne me sens pourtant pas seul. Entre mon boulot à la librairie et ma passion pour les vieux comics américains. J'ai des amis bouquinistes qui font des recherches chez des particuliers pour m'en dénicher de nouveaux.

  Mon préféré, c'était Spider-Man.

  Je possédais toute la collection, et les piles montaient haut, jusqu'aux poutres, dans le grenier. Je l'avais nettoyé à grands coups de balai, et le plumeau avait dépoussiéré les vieux meubles. J'avais le plus grand mal à me séparer de ces derniers parce qu'ils avaient appartenu à mes grands-parents. La mamy violoniste était persuadée qu'il y avait là de quoi se faire du fric en cas de besoin.   Elle avait le verbe imagé quand elle ne jouait pas de son instrument. Elle m'avait demandé de prendre soin de l'archet.

  « Un jour ou l'autre, je ne serai plus là, et il faudra lui filer un coup de chiffon chaque jour. »

  « Et pas le violon, mamy ? »

  « Lui, ce ne sera pas la peine. La cire dont je l'ai enduit tiendra la poussière à l'écart. C'est un violon magique. »

  « Magique comment, mamy ? »

  « Il n'a pas besoin de mes doigts pour jouer. Il le fait très bien tout seul. L'archet est son complice. Il vole comme un bel oiseau sans ailes et plonge en piqué pour picorer les cordes. Il aime bien y frotter son ventre. »

  Je la laissais délirer surtout parce que je ne comprenais rien à ce qu'elle disait. Elle était coutumière du fait. Elle parlait comme un livre ouvert à la première page mais dont les chapitres ne racontent jamais la même histoire.

 

  Je n'ai pas quitté la maison de mes parents, plus par économie que par choix. Le buffet Henri II a été déplacé au grenier, et il y a toujours l'archet de mamy et la cravache de papy entre les deux colonnades. J'avais embauché deux déménageurs bâtis comme des lutteurs de foire.

  Mamy avait demandé à être enterrée avec son violon. M'avait-elle mené en bateau avec son histoire d'archet volant ? Mais pourquoi un violon sans archet ? Pensait-elle qu'en le gardant près d'elle, dans le cercueil, il lui permettrait de franchir sans encombre la porte du paradis ? Etait-il son sauf-conduit ?

  J'avais rêvé, une nuit, que c'est l'archet qui était magique. Il me suivait partout, comme un brave toutou, mais j'étais le seul à le voir. Il se mettait en orbite autour de ma tête et me donnait le tournis. Si quelqu'un me cherchait des noises, il visait les carotides. Il était très bon dans le rôle de l'égorgeur. Tout ce sang. J'ai commencé à me provoquer des insomnies en buvant du café, mais la fatigue me rattrapait toujours. Je me suis dit que relire une énième fois mes comics éviterait l'ulcère vers lequel je me dirigeais tout droit. Je commençais à avoir des aigreurs. Mon ami Raoul, le médecin traitant, m'a diagnostiqué une œsophagite.

  Et puis, je ne sais trop pourquoi, j'ai décidé de me  débarrasser de l'archet. C'est le violon que je voulais au-dessus de ma tête, pas son complice, pourtant indispensable. Sancho Pansa, sans Don Quichotte, n'est pas crédible.

  J'étais persuadé qu'il était responsable de ma paranoïa. Car je me sentais surveillé, surtout lorsque je me couchais. Je fermais les volets même en plein été et je passais mes nuits à suer comme une serpillière. Mais à qui appartenait cet invisible regard ?

  Un soir, j'ai pris une bonne cuite à sa santé, et je lai vu, de l'autre côté de la fenêtre, qui collait son nez à la vitre comme si ma chambre était un magasin de jouets. C'était mon grand-père, le jockey, et, d'un enfant, il n'avait que la taille. Son sourire me glaçait le sang. Il semblait ne point me reconnaître. J'ai immédiatement dessaoulé. Pour lui, je n'étais qu'un ours en peluche prisonnier d'une vitrine.

  J'ai enfoui ma tête dans l'oreiller. J'ai fini par me rendormir. Au réveil, les volets étaient entrebâillés. J'ai feint d'ignorer cette invraisemblance et je me suis précipité sous la douche. Le café sans sucre a fini de me remettre sur les bons rails.

  C'était malheureux à dire, encore plus malheureux à penser, mais il était temps que je tire un trait sur mon passé. J'ai cessé de faire la toilette à l'archet, et j'ai fermé à double tour la porte du grenier. La nuit suivante, j'ai eu des remords, mais j'ai bien dormi.

  Une semaine plus tard, un bruit suspect attira mon attention tandis que je relisais des comics américains, allongé sur le lit. Des pas sur le plancher du grenier.

  La lucarne. Je la laissais toujours ouverte en été.

 

  J'en avais marre des balades trotte-menu des souris. Elles ne lézardaient pas le plafond, non, juste ma patience.

  En laissant la lucarne ouverte, les chats pouvaient s'introduire dans la place et s'en nourrir. Ces satanés rongeurs me bouffaient mes comics américains et fragilisaient les fondations des tours. Comme je montais tous les jours, il m'était facile d'entretenir les lieux. Une vraie femme de ménage aux ordres des félins. Une litière leur permettait de faire leurs besoins. En hiver, je posais des tapettes.

  Et puis, les courants d'air rafraîchissaient l'atmosphère entre les murs de la maison.

  J'ai immédiatement pensé à un cambrioleur. Passer par le toit, c'était original, mais cela signifiait également que l'intrus était au courant pour la lucarne. Il était donc déjà venu en repérages, ou connaissait ma façon d'appréhender la chaleur. En tout cas, il était clair que ce n'était pas quelqu'un de la famille.

  Armé uniquement de mon courage, j'ai grimpé les quelques marches accédant au grenier. Elles craquèrent méchamment, alertant le cambrioleur qui eut le temps de déguerpir car il n'y avait personne sous les combles. Juste un chat qui utilisa les poutres pour sortir à l'air libre. Je crois bien qu'il avait une souris dans la gueule. Le gros pépère avait fait chanter les solives, malgré ses pattes de velours.

 

*

 

  La lune, ronde et rousse, apparut dans l'encadrement de la fenêtre tel le poisson portant son nom, et la transforma en bocal. Je me suis endormi en fixant cette boule grise qui semblait me lançait une œillade alors que j'étais allongé, à moitié nu, sur le lit. J'eus le pressentiment que cette nuit allait devenir mémorable. J'avais mis la pédale douce sur le café - pas mal d'heures de sommeil à rattraper.

  La soirée a commencé bizarrement. La télévision en panne jusqu'à ce que je décide d'aller me coucher, et qui se rallume alors que je l'avais mise en veilleuse. La maison se peuplait-elle de fantômes au pouvoir de réparateur ? Je les imaginais volontiers regardant un téléfilm pendant que je ronflais, rêvant à un écran plat qui obéissait à la parole.

  A peine endormi, je me suis réveillé en sursaut, dérangé par le son d'un violon. La méditation de Thaïs. J'ai immédiatement songé à la télé, mais la doucereuse musique provenait d'en haut, source coulant dans le grenier. J'ai regardé en direction de la lune qui me parut plus grosse et tellement plus rousse. J'apercevais les cratères comme de l'acné sur le visage d'un ado.

  Cette musique...

  Impossible. Le violon de la mamy virtuose l'avait accompagnée dans l'autre monde. Il y avait une lampe torche dans le tiroir de la table de chevet. J'ai voulu jouer sur l'effet de surprise, mais quand j'ai ouvert la porte du grenier, j'ai vu l'archet qui dansait dans un rayon de lune, au-dessus des piles de comics américains. Et c'est lui qui se vautrait dans le pathos de Massenet. Mamy virtuose était plutôt spécialisée dans les Caprices de Paganini et les sonates de Bach.

  Je rêvais. Retourner me coucher ?

  Je rêvais donc que je dormais.

  C'est là que mon regard accrocha la cravache de papy. Il m'a bien semblé qu'elle avait bougé. Qu'elle avait dansé, peut-être. Je fermai les yeux et mis le pied sur la première marche. Il ne pouvait plus rien m'arriver. J'ai volontairement laissé la porte du grenier ouverte. Tant pis si un chat s'introduisait dans la maison. Il y avait probablement une souris dans le placard où je stockais la farine - la boulangerie, c'était juste pour acheter des viennoiseries.

  Le lendemain, la porte était fermée. J'avais bien rêvé.

  J'avais oublié la lampe torche sur la table de chevet. Je la rangeai aussitôt dans le tiroir. Je fis un bond de cabri et retirai ma main comme si un serpent m'avait piqué. La cravache était pliée et se détendit, cinglant l'espace à deux doigts de mon visage.

  J'ai décidé que dormir ne me réussissait guère et j'ai recommencé à boire exagérément du café.   A la librairie, mon employé trouva que j'avais de profonds cernes sous les yeux et crut que je passais la nuit dans des bars louches. Pas envie de le contredire. Il bossait bien.

 

  Cette nuit-là m'a marqué plus que les autres. La sensation que la maison était hantée par la mamy virtuose. Aucune autre hypothèse ne tenait la route. Je suis allé dormir à l'hôtel pendant une semaine - il y en avait un juste à côté de la librairie. Mais je commençais à souffrir de manque. J'avais abandonné le grenier aux chats. Quand j'ai remis les pieds dans ma maison, une très forte odeur d'urine m'obligea à me pincer les narines avec le pouce et l'index. Il y en avait un, roulé en boule, sur le lit. Il ne bougea même pas lorsque je lui tapotai l'arrière-train pour qu'il dégage. J'ai regretté d'avoir rangé la cravache à sa place, entre les colonnades du buffet Henri II. Je ne l'aurais point frappé, non, j'aurais juste fouetté la couette.

  Dans le grenier, la litière avait débordé. Il y avait des souris mortes un peu partout, même sur le palier. Les chats avaient été de bons gardiens. L'archet était toujours à la même place, forcément. Ce bref séjour à l'hôtel m'avait permis de recouvrer mes esprits. Mon employé m'avait trouvé bonne mine, ce matin-là. Je lui avais souri - une rareté.

La première nuit après mon retour ne fut qu'à peine surprenante. S'il y avait un fantôme, ici, il ne sortait de son trou que pour me filer la trouille.

  « Qu'est-ce que t'en sais, tu n'étais pas là ! »

  Une petite voix venait de me parler. Comme si elle squattait mon cerveau et qu'elle s'était mise en veilleuse, comme la télévision. Je m'apprêtais à lui répondre lorsque j'entendis miauler dans la cuisine. Je m'y rendis. Un chat était là et grattait la porte du cagibi où je rangeais mon stock de farine. Je me suis dit que c'était peut-être un piège. Qu'il fallait m'attirer en bas pour qu'en haut...

  « Fais gaffe ! Tu redeviens parano. Ça n'a pas tardé. Tu vas être obligé de retourner te planquer à l'hôtel, et ça va jaser dans le quartier. »

  Je me suis ébroué. Le chat avait disparu.

 

  Je me suis couché très tôt, ce soir-là. Vers minuit, j'ai été bouté hors du sommeil par un bruit d'étoffe que l'on déchire. Un cri retentit, au-dessus de ma tête. Il y eut une cavalcade et les solives se remirent à chanter dans la nuit de ma chambre. Il y eut des insultes. Quelqu'un traitait la cravache de papy de...

  « Saleté de cravache ! Tu vas voir si je t'attrape ! »

  Il ne parvenait visiblement pas à l'attraper car d'autres noms d'oiseaux battirent de l’aile. Le grenier était devenu une volière. C'était tellement délirant que j'ai monté les marches en sifflotant. Un mirage m'attendait sans doute de l'autre côté de la porte close. Je commençais à être résigné. Le danger venait de là. J'ai poussé le battant vermoulu avant de surprendre deux jambes qui se faufilaient par la lucarne. Il y avait du sang par terre, à côté du buffet Henri II. La cravache était là, mais...

  Mais l'archet avait mis les voiles.

  « Tu n'as vraiment aucun respect. L'archet n'a pas mis les voiles, il a été volé par ce cambrioleur. Et le sang, il y a fort à parier que c'est le sien. »

  « Mais comment... »

  « La cravache. Regarde ! »

  Il y en avait aussi sur la cravache.

  Le fantôme avait-il été jockey, autrefois ?

  Le couple de mes grands-parents s'était-il reformé par-delà la mort ?

  Et sous le toit où ils avaient cultivé leur amour ?

 

*

 

  Le fantôme de papy a-t-il essayé de se mettre en travers du cambrioleur ? Car celui de mamy virtuose avait été impuissant. Il y avait sans doute une bonne raison.

  J'avais bien fait de revenir. Voilà que j'étais sur le point d'enquêter sur un vol d'archet.

  Les nuits suivantes, rien ne se passa.

  A l'aube du sixième jour, je me levai la mine radieuse après avoir rêvé que je faisais l'amour avec une créature de rêve, justement. La matinée coula telle une rivière peuplée de fuseaux argentés. Quelqu'un frappa à la porte, vers midi. L'homme, la soixantaine, se déclara brocanteur.

  Il avait un sparadrap sur la joue gauche.

  « Je me suis coupé en me rasant. »

  Il s'était cru obligé de répondre à mon regard insistant.

  « Vous vous rasez avec une serpette ? »

  Il se força à sourire et fut puni. Il eut peur d'avoir rouvert sa plaie et palpa son pansement du bout des doigts. Tout étant en place, il annonça la couleur.

  « Je passe chez les particuliers pour visiter leurs greniers. Et si je trouve des vieilles choses de valeur, j'y mets prix. Je sais faire taire les réticences. »

  J'avais déjà entendu cette chanson au sein même de ma famille. Mais je m'étais juré de ne rien vendre. L'homme insista, puis me demanda s'il pouvait, au moins, y jeter un œil.

  « Je suis à la recherche d'un buffet Henri II. Mais pas pour la boutique, pour moi. Avec un peu de chance... »

  Alors là, quelque chose a fait tilt sous le capot. Pour vérifier, je fis semblant de me gratter le front.

  Je toisai l'homme, m'apprêtant à le renvoyer dans les cordes, lorsque sa blessure m'évita la grossièreté dont j'étais capable à certaines occasions. J'avais, moi aussi, une volière au-delà du palais.

  Sa plaie, à la suite de son grand sourire, s'était effectivement rouverte et son sparadrap était imbibé de son sang. Je lui proposai de se regarder dans le miroir du salon, puis de lui refaire son pansement. Il ne put refuser. Il était devenu livide. Encore un qui avait peur du sang.

  Je l'entraînai dans la salle de bains, à l'étage, et il eut le réflexe de lorgner l'escalier qui montait au grenier.

  « Vous voulez peut-être y aller sans me demander mon avis ? »

  « Non, non. Je ne vais pas insister. »

  « Alors entrez ! »

  Je lui demandai d'arracher lui-même son sparadrap. Il s'exécuta et je vis la plaie. Elle avait été faite par un coup de cravache, il n'y avait aucun doute. Je n'avais pas affaire à un pro, c'était évident.

  Un coup de désinfectant en spray et je devins un très bon infirmier.

  « Vous ne voulez vraiment pas que... »

  « Non ! Et maintenant, vous allez me dire pour qui vous travaillez. Qui vous a chargé de voler l'archet ? Je parie que vous cherchez, maintenant, le violon. »

  « On ne peut rien vous cacher. Mais, vous savez, je ne voulais pas. C'est juste que... Ma mère va bientôt mourir, et elle m'a tellement parlé de votre grand-mère que... »

  « Que vous avez fait du zèle, pour lui faire plaisir alors qu'elle était à l'article de la mort. »

  « C'est un peu ça, oui ! »

  « Mélanie a toujours été jalouse de ma grand-mère. Je ne comprends pas. »

  « C'est mon père, le pianiste, qui l'a mise au défi de trouver un violon. »

  « Il voulait créer un duo ? »

  « Non, non. C'est pour son filleul, il est paralysé. Un accident de voiture. Ses parents sont morts et il s'en est tiré. Il voulait devenir un virtuose du violon. »

  « Il avait le don, mais pas l'instrument. Et s'il n'y avait pas eu cet accident, il aurait obtenu l'instrument légalement. »

  « C'est de ma faute. Je lui ai promis... »

  « Hélas, je ne peux pas grand-chose pour vous. Ce que Mélanie a oublié ou ignore, c'est que ma grand-mère a été enterrée avec son violon. »

  L'homme se mit à pleurer à chaudes larmes. Je ne m'y attendais vraiment pas.

  « Et bien content que je ne porte pas plainte ! »

  Il baissa la tête et je lui indiquai la sortie.

 

  Ce jour-là, je me découvris l'âme d'un homme froid. Mais que faire ? Vendre le buffet Henri II et acheter un violon avec l'agent ? Il y a longtemps que ces meubles-là n'ont plus la cote.

  J'ai refermé la porte d'entrée après l'avoir regardé partir, tel un gamin qui vient d'être pris la main dans le sac.

  Cette nuit-là, le violon de ma grand-mère a résonné dans la maison. Il y avait vraiment quelque chose qui n'allait pas dans ma tête. Le matin, je trouvai l'archet posé sur le paillasson, devant la porte.

  « Il aurait pu me laisser un mot, ce voleur de poules ! »


Publié le 28/04/2026 / 1 lecture
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