L'autostoppeur

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L’auto-stoppeur

 

Il pleuvait à torrent mais Pierre conduisait nerveusement et rapidement sa BMW sur l’asphalte d’une route de campagne. Il était sorti exténué de son déplacement à Toulouse pour le compte de sa société et avait hâte de retrouver Paris et sa femme.

A quarante ans passés, Pierre se considérait comme un homme accompli. Quelques années d’études après le bac et une forte ambition de réussir sa vie lui permettait d’occuper aujourd’hui un poste de direction important dans son entreprise ; sa femme, Caroline, gérait docilement sa maison et sa famille, en l’occurrence, une fille de seize ans.

Pierre faisait partie de la France qui gagne, il était très fier de sa situation et en parlait facilement à son entourage ce qui lui valait, comble de son ascension sociale, des propos élogieux de ses voisins de sa riche banlieue parisienne.

Pierre pensait justement à son travail et à Caroline. Après quelques jours de dures négociations avec des clients, il souhaitait qu’on lui obéisse sans discuter ; sa femme serait parfaite dans ce rôle.

Sa voiture dérapa soudainement sur la gauche. Pierre tourna violemment son volant pour stabiliser sa voiture. Le bruit fort et sec qu’il venait d’entendre lui indiqua qu’un de ses pneus avait éclaté.

Il se gara sur le bas-côté et entreprit de changer sa roue tout en maudissant l’opérateur de son téléphone portable qui ne captait rien. Il eut l’impression que la pluie redoublait ; le cric lui glissait des doigts et il n’y voyait presque rien. Il s’imagina, dans un moment de désespoir, en train d’exploser sa voiture à grands coups de pied.

Voyant qu’il n’arrivait pas à tourner le cric, Pierre se résigna et se redressa. La pluie avait du masquer l’arrivée de l’homme qui se tenait près de lui. Sa carrure impressionnante laissait deviner une force peu commune ; les cheveux hirsutes et la barbe rousse de plusieurs semaines du type debout en face de lui effrayèrent Pierre et il eut un vif mouvement de recul.

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« - Bonjour, vous avez un problème, on dirait ? » lui adressa le colosse

Pierre, le cric bien en main, hocha de la tête et balbutia

« - Une roue crevée. »

« - Si vous me donnez votre cric, je peux peut-être vous aider »

Pierre était persuadé que cet homme pouvait débloquer sa roue en quelques minutes mais l’idée de laisser ce lourd morceau de fer à un inconnu dans un coin perdu où personne ne passait l’inquiétait fortement.

Finalement, au point où il en était, il lui tendit le cric en éloignant sa personne le plus possible de l’autre, prêt à s’enfuir si les choses devaient mal tourner.

La barbe dégoulinante du géant laissa entrevoir un sourire, il se dirigea vers la roue et, d’un coup de pied bien placé, dégagea le premier boulon.

D’où pouvait donc sortir cet homme, sous la pluie, sur cette route sans villages, se demanda Pierre. Le laisserait-t-il repartir gratuitement ? Il essayait de se rappeler dans quelle région un tueur en série terrorisait ses habitants, un reportage du dernier journal télévisé, lorsque le mécanicien du moment l’interrompit dans ses pensées.

« - Et voilà, elle est changée, lui dit-il. »

« - Je vous remercie, répondit Pierre, c’est très gentil de m’être venu en aide. Je vais pouvoir rentrer chez moi. »

« - Vous allez sur Paris ? lui demanda l’inconnu. J’ai vu que votre plaque était immatriculée en île de France. En fait, je faisais du stop quand j’ai aperçu vos phares.

J’avoue que ça me dépannerait bien si vous pouviez m’emmener là-bas. Cette pluie me glace les os. »

Pierre, la mort dans l’âme, ne put refuser une telle demande après cette aide qu’il considéra comme complètement intéressée. Il ne repartirait donc pas gratuitement.

Il imagina brièvement la suite du voyage ; il allait devoir conduire cinq heures durant avec, à ses côtés, cet individu qu’il ne connaissait pas, qui ne lui inspirait pas confiance et qui, au mieux, allait tremper son siège de ses habits ruisselants de pluie et lui parlerait pour ne rien dire.

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Une fois installé sur les luxueux sièges en cuir de la BMW, l’auto-stoppeur débuta la conversation.

« - Je m’appelle Simon, c’est vraiment une aubaine pour moi que vous soyez passé par cette route peu fréquentée. »

« - Moi, c’est Pierre » répondit le conducteur, rassuré par la voie douce et calme de Simon. 

Pierre pensa que le meilleur moyen de s’affirmer face à cette force de la nature, en apparence assez tranquille, passait par la diplomatie. Il le questionna donc sur les valeurs qui lui paraissaient essentielles pour un homme dans la société actuelle, son travail, sa famille et sa maison ; il évita sciemment de mentionner la voiture, dernier point qu’il considérait pourtant avec attention.

Le sourire de Simon s’estompa aussitôt. Il prétendit vivre de petits boulots et venait de participer à un festival dans le sud de la France. Des amis ou les centres sociaux de la capitale lui permettaient d’avoir un toit pour dormir lorsqu’il y allait. Même si Simon ne mentionna rien à ce sujet, Pierre conclut de ces premiers éléments qu’il vivait seul.

Les nombreuses fois où Pierre s’était senti agressé dans le métro et les rue de Paris par des mendiants de toute sorte l’avait rendu méprisant envers cette population. Il les considérait tous comme des fainéants refusant de travailler et vivant sur les allocations que dilapidait un gouvernement trop permissif. Il n’avait jamais donné un centime et il devait maintenant ramener l’un d’entre eux dans sa voiture. Gagné par un grand ressentiment, il haussa le ton ; l’apparente douceur de Simon lui autorisa cette audace.

« - En fait, vous préférez vous faire amener par les autres plutôt que de gagner honnêtement votre vie ? »

Simon fixa Pierre avec incompréhension.

« - Je gagne peut-être très peu d’argent, trop peu pour me payer une voiture mais je considère que je travaille, répondit-il. Quand je joue de la musique, des gens s’arrêtent pour m’écouter, je leur procure un moment de détente et ils apprécient ce que je fais. »

« - Mais ce n’est pas un vrai job, ça, c’est un passe-temps, s’énerva Pierre. Je pourrais moi aussi prendre une guitare, profiter de la bonté des gens et me promener dans tous les coins de France ! Mais moi, j’ai fait des études et j’ai un vrai boulot ! »

« - J’ai aussi fait des études, répliqua Simon. Et je ne profites de personne, je joue gratuitement et les gens me donnent ce qu’ils veulent ; c’est un échange de bons procédés. Par exemple, j’ai réparé votre roue avant de savoir où vous alliez. »

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Pierre parut interloqué. Il regarda Simon et lui demanda d’un ton interrogateur.

« - Mais vous souffrez tout de même, vous ne pourrez pas me faire croire que vous appréciez votre vie. »

« - Je souffre plus de constater que mon activité me classe dans une certaine catégorie sociale, répondit Simon dans un demi sourire. »

Pierre, médusé par l’aplomb de son passager, ne savait pas si celui-ci se moquait de lui ou pensait réellement ce qu’il disait. Sa concentration se reporta sur un panneau de signalisation indiquant l’entrée d’un village, il ralentit.

« Et ce que je fais maintenant me plaît beaucoup plus que le boulot que j’avais avant d’être licencié poursuivit Simon. Je suis presque sûr que je préfère ma vie que vous la votre. Je suis libre d’aller où je veux et j’en profite ; et j’ai pris mon hobby favori pour en faire mon métier. Ce n’est sûrement pas votre cas, même si vous vivez dans un bonheur matériel. »

Cette dernière remarque troubla Pierre, il ne comprenait pas comment ce va-nu-pieds pouvait ne pas envier sa situation. Il arrêta sa voiture devant un bistro douteux.

« - Excusez moi, il faut que je m’arrête quelques instants, je dois prendre un café, dit-il d’un air exténué. »

Ils descendirent tous deux du véhicule. Dans le troquet presque désert, Pierre put mettre son plan à exécution ; il prétexta avoir oublié son argent dans sa voiture pour sortir du café, démarrer en trombe et laisser loin derrière lui son auto-stoppeur.

Il restait encore interdit par la confiance en soi de Simon et préférait mettre de la distance entre lui et cet homme qui aurait pu ébranler ses certitudes.

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De retour chez lui, Pierre raconta sa mésaventure à sa famille en insistant sur la corpulence de son auto-stoppeur et sur ses sièges en cuir trempés ; d’un ton très docte, il la mit en garde sur le danger que pouvaient représenter les inconnus et sur la nécessité de se barricader en voiture.

Son discours fit peut-être illusion sur sa famille mais il ne parvenait pas à le convaincre lui-même que cet auto-stoppeur avait un comportement malsain. Comment cet homme pouvait-il refuser ce que lui offrait la société ? Il dédaignait, avec un parcours scolaire correct, une belle situation, une maison, une famille.

Cette nuit là, Pierre ne réussit pas à s’endormir malgré sa fatigue. Ce Simon ne pouvait qu’avoir tort de s’exiler parmi les vagabonds peuplant Paris ; cette idée le rassura un peu mais ne lui évita pas un affreux cauchemar où il dut s’enfuir devant une horde de clochards le poursuivant en brandissant des diplômes.

Le week-end suivant, Pierre profita d’un beau soleil pour se promener dans la capitale. Il n’avait toujours pas digéré sa rencontre avec Simon et se questionnait sur sa propre vie. L’avait-il réussie ? Il était doué pour le dessin mais il ne s’était jamais mis en tête d’en faire un métier. Aurait-il raté pour autant une vocation ?

Il marchait tout en se remettant en question lorsqu’il vit, sur le trottoir d’en face, un homme typé indien s’escrimant à vendre des dépliants de cartes postales représentant les monuments parisiens.

Une idée lui vint en tête ; il voulait savoir si Simon était représentatif de cette population qu’il détestait, il n’avait qu’à mieux la connaître. Il entreprit d’aborder l’homme aux cartes postales, mais une technique d’approche s’imposait avant d’entamer la conversation. Après quelque temps de réflexion, il se décida pour la solution la plus simple mais qui ne lui était venue que tardivement, acheter un dépliant à cet homme.

Pierre traversa alors la rue et se dirigea vers l’indien. Celui-ci l’apostropha en premier.

« - Un dépliant monsieur ? Les plus belles photos de Paris ! »

La partie était commencée pour Pierre et elle s’annonçait plus facile que prévue, c’était l’autre qui avait créé le premier contact.

« - Euh, oui, répondit Pierre en mettant la main sur son portefeuille. »

Le sourire de l’indien s’illumina.

« - C’est cinq euros. Merci monsieur. »

Une fois la transaction effectuée, Pierre tenta de questionner son bonhomme.

« - Excusez moi, vous êtes Indien ? »

« - Afghan de Kaboul. Le sourire de l’homme aux dépliants fit place à une moue craintive. Vous, c’est la police ? »

« - Non, répondit sincèrement Pierre, en fait, je voulais seulement savoir quel métier vous faisiez avant d’arriver ici, à Paris. »

« - Je faire des photos à Kaboul avant et vendre mes photos. Mais avec la guerre et les talibans, je venir ici. Maintenant je vends des photos pas à moi mais toujours aimer les belles photos. »

Pierre estima qu’il avait reçu assez d’informations et termina son entrevue en remerciant son interlocuteur et en empochant son dépliant.

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Ce premier contact avec un représentant des miséreux de Paris s’était plutôt bien déroulé selon lui. Il n’avait pas eu peur et ne s’était pas senti agressé ; il convint que l’absence de ces sentiments, d’ordinaire habituels, était dû au fait que pour une fois, il avait fait le premier pas. Cet indien ou plutôt cet Afghan, lui avait aussi donné des indications lui permettant de mieux comprendre l’énigme Simon.

Tout d’abord, l’homme aux dépliants se démarquait de Simon car il n’avait pas choisi cette vie. Il était venu en France et vendait ses cartes postales après avoir fui la guerre et l’intégrisme. Simon, lui, avait délibérément rejeté le système qui lui avait offert une place dans la société. Cette différence renforça la conviction de Pierre sur l’erreur dans laquelle se se trouvait son ancien auto-stoppeur.

Par contre, Pierre avait retenu de cette discussion un autre point qui lui semblait important. L’Afghan avait beau vendre des dépliants à la sauvette, il travaillait dans un domaine qui lui plaisait, les photographies. Pierre repensa à son propre travail ; il maniait des chiffres, disputait ses subalternes, écrivait des rapports, … Rien à voir avec sa marotte qu’était le dessin. D’un autre côté, pensa-t-il, une communauté où chacun ferait ce qu’il lui plaît sans se soucier de l’offre et la demande ne saurait tenir bien longtemps.

De retour chez lui, Pierre saisit un crayon et une feuille de papier et se mit en tête de dessiner quelque chose. Plus jeune, il arrivait à représenter assez fidèlement les traits de ses camarades et des membres de sa famille. Caroline ou sa fille lui étant trop familiers, il entreprit de reproduire le visage de son photographe afghan. Les quelques secondes de discussion lui avaient permis tout à l’heure de mémoriser les traits du bonhomme et ce n’était que lui rendre justice que de dessiner celui qui l’avait indirectement poussé à reprendre un crayon.

Une fois son œuvre terminée, Pierre la contempla. Il avait représenté l’Afghan avec un large sourire et avec des yeux grands ouverts ; il découvrit une expression où se mêlaient la gaieté et la spontanéité. C’était l’image de l’homme dont Pierre se souvenait le mieux. Pourquoi de tels sentiments transparaissaient de son croquis, il n’aurait su le dire. Avait-il illuminé ce visage par une courte discussion sur la photographie ou par un achat de cinq euros ? Quoi qu’il en soit, Pierre était très content d’avoir pu reproduire cette figure ; elle n’était pas vraiment réussie car il avait perdu de son talent en arrêtant de s’exercer pendant de longues années mais il se rendait compte qu’il aimait toujours dessiner.

D’un autre côté, il comprit que les paroles de Simon avaient eu un certain impact sur lui. Simon l’avait provoqué en lui disant qu’il n’aimait pas ce qu’il faisait et Pierre lui répondait maintenant en croquant un Afghan ; lui aussi pouvait apprécier ses propres créations.

L’excellente humeur de Pierre ainsi que ce début d’auto-analyse l’incita à recommencer cette opération. Il se persuada qu’en discutant avec des vagabonds et en reproduisant leurs traits, il résoudrait le mystère Simon tout en se procurant une certaine satisfaction.

Évidemment, tout cela devait rester étranger à sa femme et sa fille. Ceux-ci n’auraient pu comprendre ce qui le poussait à agir ainsi et Pierre aurait eu du mal à s’expliquer et à tenir cet épisode de sa vie au secret de ses voisins.

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La semaine suivante, Pierre souhaita renouveler cette expérience . Il prétexta un rendez-vous avec une vieille connaissance pour s’éloigner de sa famille et retrouver la sensation de bien-être qui l’avait surpris la fois précédente.

En se remémorant cette dernière situation, Pierre se demanda si la position sociale de son interlocuteur pouvait être en relation avec la réussite de son analyse. Pour en avoir le cœur net, il choisirait ce qui se faisait de pire, un vrai clochard. Ayant défini son nouvel objectif, Pierre s’enfonça dans une bouche de métro.

En ce mois de Novembre, le froid commençait à mordre les chairs des passants ; les clochards parisiens trouvaient dans les gares et stations de métro des refuges pour se protéger des basses températures. Ainsi, c’est dans une de ces stations les plus peuplées qu’il espérait trouver le SDF qui conviendrait.

Les parisiens étaient apparemment de sortie ce samedi et les rames de métro avalaient et recrachaient des flots continus de voyageurs. Malgré l’agitation ambiante et la forte densité de population, Pierre remarqua qu’un espace s’était créé autour d’une personne assise sur un banc. Il s’approcha subrepticement et découvrit un homme mal habillé, sale, aux traits détruits par l’alcool. C’était lui ; Pierre avait trouvé son clochard.

Son carnet et son stylo jaillirent comme instinctivement de sa poche alors qu’il cherchait déjà un endroit discret d’où il pourrait dessiner cet homme. S’étant dissimulé derrière un distributeur automatique de boissons, Pierre scruta le visage du mendiant afin de le reproduire. Sur la page précédente de son carnet ressortait une impression de jovialité de la figure de l’Afghan ; la retranscription de cette expression faisait toute la force et la beauté de son croquis et Pierre souhaitait engager la même démarche artistique auprès de son nouveau modèle.

Cette fois, tout dans la physionomie et l’attitude de cet individu traduisait un sentiment de déréliction absolu. Entouré de centaines de personnes, le clochard paraissait extrêmement seul ; il fixait une publicité pour des chocolats mais son regard semblait vide comme si ce qui lui était permis de regarder ne pouvait avoir en aucune façon une signification matérielle, comme si il voyait le monde environnant sans que celui-ci ne perçoive sa présence.

Caché derrière le distributeur, Pierre observait cet homme, invisible aux autres, et tentait de définir les sentiments qui l’habitaient. A mesure qu’il noircissait sa feuille, une boule lui serra la gorge. Cet homme n’avait rien, il était abandonné de tous et Pierre lui volait son visage fatigué et ses yeux hagards. Il s’efforça tout de même de finir son croquis en pensant à son objectif qu’il devait mener à terme, résoudre le mystère Simon. Une fois sa page remplie, Pierre sentit une colère sourde monter en lui. Il se détesta lui-même, il en voulut à la France entière, il vomit l’humanité d’ignorer la détresse de cet homme.

Pris de nausées, il tenta de se ressaisir. Le dessin qu’il venait de terminer ne pouvait pas représenter une idée ou un concept tel que la misère ; sur cette page, il y avait un homme avec un nom et une dignité, même si cette dernière avait été mise à mal.

Voyant qu’il ne pouvait rester sur place avec sa rage et son dégoût, il s’approcha du clochard. Dès qu’il entra dans le demi-cercle que les gens évitaient et dont son modèle était le centre, une forte odeur d’urine et de mauvais vin lui emplit les narines. Pierre en fit abstraction et se posta devant son homme. Celui-ci leva les yeux et regarda Pierre ; leurs regards se soutinrent mutuellement quelques secondes. En dévisageant son mendiant, il venait de l’arracher du monde des fantômes, celui-ci était réhabilité par la société pour quelques instants car il avait capté l’attention d’un de ses membres. Pierre sortit un billet de sa poche et le lui tendit en disant :

« - Tenez monsieur, j’espère que ça vous permettra de prendre un repas chaud. »

Le clochard contempla un instant le billet, le prit délicatement et posa de nouveau son regard sur Pierre.

« - Merci monsieur »

Son état éthylique ne lui permettait pas des paroles plus approfondies. Pierre s’en rendit compte et reprit.

« - Excusez moi, pourrais-je savoir comment vous vous appelez s’il vous plaît ? »

« - Je m’appelle Pierre lui répondit l’homme dans un marmonnement à peine perceptible. »

Un frisson parcourut l’échine du dessinateur. Il lui tendit la main en le remerciant et en lui adressant un sourire rempli de mansuétude, le clochard la lui serra, et le vit s’éloigner et sortir à l’air libre.

Une fois dehors, Pierre s’empressa de noter le nom de son modèle en dessous du dessin, il le surligna. Des larmes lui vinrent aux yeux et bientôt inondèrent son visage. Il venait de faire preuve de générosité avec un inconnu pour la première fois de sa vie mais c’était sa poignée de mains qui avait permis à cet homme hors du monde de recouvrer un peu de dignité.

Il devait absolument se calmer, il rentra dans le bar le plus proche et commanda un whisky. Une fois installé il contempla son ébauche et entreprit de remettre en ordre ces derniers évènements. Le visage égaré du clochard ainsi que son propre prénom lui permirent de faire un rapprochement évident ; il aurait très bien pu être à la place de cet homme qui l’avait tant ému. Qu’avait-il pu lui arriver pour qu’il en arrive à une telle déchéance ? Avait-il été licencié à l’instar de Simon ou avait-il perdu famille et amis ?

Simon, lui, avait réussi à rester debout bien qu’étant marginal et Pierre regrettait amèrement de l’avoir abandonné en pleine campagne. Il ne savait rien de cet auto-stoppeur en fin de compte ; peut-être ce dernier avait-il des raisons particulières qui lui faisait préférer sa vie à la sienne ?

Pierre réalisait que ses convictions étaient en train d’évoluer ; dans quel sens, il n’aurait pu le dire, mais il sentait un changement opérer en lui. Il comprenait maintenant qu’on ne pouvait pas toujours être maître de son destin et qu’un coup dur pouvait bouleverser la vie d’un homme. Qui sait comment il réagirait s’il se retrouvait du jour au lendemain sans femme ou sans travail ?

C’est dans cet état d’esprit qu’il rentra chez lui. Il fut heureux de revoir sa petite famille mais fut incapable de parler de ce qui s’était produit aujourd’hui dans sa vie et sa conscience. Un tel revirement aurait paru inconcevable et aurait provoqué l’incompréhension de sa femme.

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De jour en jour, Pierre devint plus distant par rapport à son entourage. Il occupait dorénavant ses soirées à se promener seul dans Paris et avait l’impression de découvrir ses semblables. Parfois un mime lui plaisait ou une chanson l’interpellait et il s’arrêtait, profitait du spectacle, applaudissait et donnait quelques pièces. Il se remémorait les paroles de Simon qui prenaient alors tout leur sens.

Il s’arrêtait aussi régulièrement au bar qui lui avait servi de refuge après sa rencontre avec son homonyme. Peut-être aimait-il venir ici pour se rappeler l’instant où il s’était senti si proche des autres hommes. Assis à une table, avec un café ou un demi, il écoutait les discussions des habitués et parfois y prenait part. La clientèle du bistro étant assez hétéroclite, Pierre pouvait bavarder avec des ouvriers, un docteur, des étudiants ou encore avec une vieille prostituée ; chacun avait ses petites anecdotes et sa propre histoire et Pierre se rendait compte que les problèmes et aspirations de ces gens étaient assez similaires aux siens.

Ainsi Simon avait réussi, sans le vouloir, à modifier le comportement et les idées préconçues de Pierre. Ce dernier vivait aujourd’hui beaucoup plus simplement, relativisait son travail et évacuait son stress en esquissant les caricatures des consommateurs de son bar qu’il léguait à leur modèle. La thérapie « Simon » était terminée ; Pierre était en paix avec lui-même, même s’il aurait voulu s’excuser auprès de son passager d’un soir et le remercier.

Le souvenir de cet auto-stoppeur commençait à s’estomper mais lui revint soudainement un soir de février. Vers dix heures du soir, Pierre reçut un appel téléphonique de sa fille, Anne-Sophie, qui était sortie avec des amies. Elle pleurait et avait l’air bouleversée, elle s’était fait agresser et avait failli se faire violer. L’ayant localisé, Pierre partit en trombe la chercher pour la ramener à la maison. Dans la voiture, elle lui raconta, des sanglots dans la voix, comment elle s’était faite coincer par un homme dans une ruelle sombre et comment son violeur avait été mis en fuite par une autre personne alertée par les cris qu’elle poussait.

Anne-Sophie avait voulu le remercier et lui avait promis de l’argent pour le récompenser mais le grand costaud à la barbe rousse qui l’avait aidé ne désirait rien malgré son apparence modeste. Au grand désarroi de Pierre, elle n’avait pas pensé à lui demander son prénom.

Combien pouvait-il y avoir de grands rouquins barbus dans Paris ? Peut-être des milliers. Simon aurait-il une fois de plus croisé le destin de Pierre ?

Arrivé au domicile familial et après quelques consolations, Pierre esquissa un portrait de Simon tel qu’il s’en rappelait lors de leur dernière rencontre. Malgré le croquis et les autres détails dont se souvint Pierre, sa fille fut incapable de certifier qu’il s’agissait bien de la même personne. Elle ne l’avait qu’entrevu dans la pénombre et était alors trop terrorisée pour bien faire attention à son visage.

Mais même sans preuves concrètes, Pierre était persuadé qu’il s’agissait bien de la même personne. Aujourd’hui, sa dette envers lui s’alourdissait un peu plus ; cet homme lui avait ouvert les yeux et avait sauvé sa file d’un grave traumatisme alors que lui s’était montré veule et avait refusé de rendre un service minime.

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C’en était trop ! Il fallait qu’il agisse de manière concrète ! Pierre n’était pas réellement un homme d’honneur mais ne pouvait se résigner de vivre avec cette culpabilité. Il nota donc les adresses des nombreux foyers de la capitale avec la ferme intention de s’y rendre et de se renseigner sur Simon.

Ainsi, plusieurs soirs par semaine, Pierre quittait ses collègues en col blanc et ses riches voisins pour retrouver un concentré des galériens de France. Les réponses qu’il obtenait à sa requête étaient toujours identiques. Une centaine de personnes défilait tous les jours et Simon ne se distinguait apparemment pas assez de la masse pour être reconnu. Il arrivait parfois qu’on le confonde avec un sans logis ; cette méprise qui l’aurait mis hors de lui quelques mois auparavant l’amusait aujourd’hui et de toute façon, lui aussi était en quête d’une certaine réhabilitation.

Après quelques semaines d’investigation, Pierre n’avait rien trouvé ; si certains avaient cru reconnaître Simon dans le croquis qu’il avait fait, personne ne savait où il pouvait se trouver. Par contre, il avait réussi à attirer l’attention de ses supérieurs. Il allait travailler à contre cœur et arrivait de plus en plus souvent en retard ; son équipe qu’il tenait autrefois d’une main de fer connaissait un certain laissez-aller à la plus grande joie de ses subalternes.

Ce fut cependant sa femme qui fut la première à montrer son irritation. Alors qu’ils mangeaient tous deux devant le journal télévisé, sa fille étant partie en classe de neige, Caroline le prit à partie. Elle ne pouvait plus supporter son comportement ; il ne lui parlait pratiquement plus, ne la touchait plus et fuyait tous les soirs le domicile conjugal. Elle le supplia de lui dire ce qui le tourmentait, de redevenir celui qu’il était avant et qu’elle avait aimé.

Mais qui était-il vraiment avant sa rencontre avec Simon ? Un cadre supérieur bien dans sa peau et en phase avec son temps ou bien un homme égoïste et pédant, plus soucieux de son image que de sa propre personnalité ?

Pierre regarda sa femme dans les yeux. Pouvait-elle comprendre et approuver la transformation qui s’était opérée en lui ? Rien n’était moins sûr. Elle était sa cadette de dix ans et elle l’avait épousé plus pour sa situation et la sécurité qu’elle lui procurait que par amour. Auparavant, Pierre refusait d’accepter cette vérité bien qu’elle lui ait maintes fois sauté aux yeux, mais aujourd’hui, il s’en moquait éperdument. Il n’était pas sûr non plus de s’être marié par amour pour elle plus que pour son corps et pour l’image d’un couple beau, riche et heureux qu’il souhaitait donner à son entourage.

Tout cela n’était en fait qu’une farce où deux personnes devaient cohabiter et mimer un amour parfait afin d’en retirer chacun une satisfaction personnelle. Qu’allait-il faire maintenant ? Caroline le regardait de ses yeux implorants mais Pierre, lui, ne voyait à présent en elle qu’une femme insignifiante et intéressée.

Le nom de sa société, donné par le présentateur du journal, le sortit de ces considérations ; de mauvais résultats en bourse annonçaient une vague importante de licenciements dans son entreprise. Pierre ne put s’empêcher de sourire en voyant sa femme horrifiée à l’idée qu’il puisse perdre son travail. Un long silence s’installa dans la cuisine. Caroline devait être en train de chercher un plan de secours au cas où son mari soit remercié, pensa Pierre ; elle pourrait toujours refaire sa vie avec un de ses collègues qui la désirait en secret et qui lui succéderait certainement à son poste dans sa boîte. Pierre était persuadé qu’il perdrait son emploi au vu de ses objectifs non atteints ces derniers mois.

La rubrique « actualités économiques » précédait un reportage montrant un immeuble en feu. Le présentateur annonça que le sinistre avait détruit un foyer social en faisant plusieurs victimes et donna une adresse de dons pour l’organisme qui le gérait afin qu’un nouveau centre soit reconstruit. Devant sa femme décontenancée, Pierre sortit son chéquier et rédigea un chèque de cent euros.

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A partir de cet instant, tout se simplifia pour Pierre. Sa femme retourna avec Anne-Sophie chez ses parents tout en ayant pris soin de bien lui faire comprendre qu’elle voulait divorcer et son entreprise le licencia sans préavis dans la même semaine.

Enfin libre ! Libre de ne plus se mentir à soi-même et à ses proches, libre de ne plus devoir menacer ses subalternes ! Pierre se sentait revivre.

Il avait maintenant envie de contacts, de chaleur, de gens à qui parler simplement. Le sud de la France lui permettrait sûrement d’assouvir ses besoins et il décida de s’y rendre avec quelques effets pour y passer deux ou trois semaines. Il prit quelques vêtements ainsi que son nécessaire à dessin qu’il mit dans un sac de sport.

Caroline avait pris la voiture pour fuir le domicile familial ; Pierre devait donc s’en passer et il réfléchit à un autre moyen de transport. Immédiatement, l’idée de faire du stop lui parcourut l’esprit. Le cœur léger, il descendit dans la rue et leva fièrement son pouce. La thérapie Simon était définitivement terminée.

 

2005


Publié le 25/04/2026 / 1 lecture
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