« Mon fils a besoin d'indépendance. Il a vingt ans. Moi, à son âge, j'avais déjà mon appart. Je me suis marié avec sa mère deux ans plus tard. »
Nous étions accoudés au comptoir, Raoul et moi, dans un état proche de la sobriété. Nous nous apprêtions à nous en éloigner. Nous en étions à notre troisième pastis. Les glaçons ne s'éternisaient guère dans nos verres. Francis, le patron du bar, feignait de ne point entendre ce que l'on disait, ce qui ne l'empêchait pas d'intervenir, à l'occasion.
« Moi, mes parents m'ont gardé à la maison jusqu'à mes trente ans. J'ai vu au moins dix fois Tanguy, le film. J'étais sous influence. Et si je n'avais pas rencontré une fille qui avait une grande maison... »
Il avait servi sa tournée et ce fut la goutte qui fait déborder le vase. Raoul a commencé à me parler de notre ami en commun, Pierre-Marie alias le bourge, un agent immobilier. Celui-ci se vantait d'avoir supprimé la particule, et nous lui avions conseillé, en gloussant, de supprimer carrément son nom. Il avait droit à du Pierre-Marie à tire-larigot.
« Pierre-Marie, il me faut un petit appart pour mon fils. Pas trop loin de la maison. Tu es bien placé pour savoir où j'habite. »
« Il n'y a plus de place sous les ponts ? »
Il venait souvent boire un coup avec nous. Pas ce jour-là. L'agence se trouvait à deux pas de là, sur le trottoir d'en face. Au cinquième pastis, j'ai dit stop ; le sixième a fait la gueule quand j'ai dit à Francis que j'avais une urgence. L'alcool me donnait du courage. Le courage d'affronter mon fils qui n'était nullement pressé de quitter la maison. Sa mère, assez égoïstement, le soutenait. Je m'étais dit que devant le fait accompli...
J'ai traversé le fleuve de goudron en ramant tel un galérien. A mi-parcours, comme il n'y avait pas de circulation, j'ai ralenti, puis je me suis retourné, guidé par une intuition. Francis et Raoul se tenaient devant le bar et trinquaient à ma santé. Ils m'ont ensuite fait coucou comme si je me trouvais à bord d'un bateau de croisière quittant le port. L'amitié n'est pas bouleversante qu'à jeun. Tout à l'heure, Raoul pratiquait la brasse coulée, devant le comptoir, quand j'ai mis les voiles. Ma main avait dérapé dans la sienne, étrangement moite. J'ai cru dire adieu à un naufragé. Son sourire était devenu une grimace. Il avait souvent des montées d'angoisse. Avait-il imaginé qu'un hors-bord me décapiterait avant que je n'atteigne la rive opposée ?
Pierre-Marie m'a reçu avec un grand sourire. Lui n'avait pas la main moite.
« Pas pu venir, mec. J'ai des dossiers en retard. »
« Tu vas en avoir un autre. Et t’as intérêt à te mettre à jour. Trouve-moi un petit appart, pas trop loin du centre-ville. C'est pour mon fils. »
« Ta femme va me maudire. »
« Je sais, mais c'est moi qui commande... quand elle n'est pas là. »
« Tu vas dérouiller quand elle va rentrer. Encore partie en Auvergne, chez ses parents ? »
« Elle y va deux fois par an. Moi, je ne m'y rends qu'en été. Je m'y emmerde quand je ne vais pas à la pêche. »
« Bon, je te cherche ça, et si je trouve, je t'appelle, d'accord ? »
« Merci. »
Il n'avait pas remarqué que j'étais légèrement éméché, que je tanguais un peu. Ni senti mon haleine de mérou – j’avais parlé dans ma barbe. Sur le trottoir, j'ai croisé une femme d'âge mûr dont le regard me troubla. J'ai réagi comme un gamin qui vient de faire une grosse bêtise. Le regard d'une maman. Pour me changer les idées, je suis allé m'asseoir sur un banc du jardin public, en amont sur le boulevard. Les pigeons picoraient dans la main des oisifs même lorsqu'il n'y avait rien. J'ai souvent pensé qu'ils étaient aveugles.
« Mais, cher monsieur, s'ils étaient aveugles, ils ne sauraient pas où se trouve votre main. »
J'ai sursauté. La vieille dame du boulevard. Elle avait probablement fait demi-tour pour me suivre jusqu'ici.
« D'ailleurs, votre main, si vous voulez bien me la donner... »
Elle s'en saisit de force. Elle était très costaude malgré son grand âge. Elle m'aurait battu au bras de fer. Je me suis laissé faire. Ce n'était pas la première fois que ma ligne de vie intéressait quelqu'un. J'avoue que j'aime bien quand on se trompe sur mon compte.
« C'est bien ce que je pensais. Tout à l'heure, sur le boulevard, rien qu'en vous regardant, j'ai su que vous veniez de faire une grosse bêtise. »
« J'avais rendu une petite visite à un ami agent immobilier pour qu'il trouve un appart à mon fils. »
« Justement, ce n'est pas une bonne idée. »
Je n'ai pas compris pourquoi elle restait debout. Pour être plus prompte à partir, peut-être. Ou parce qu'elle avait des hémorroïdes. L'alcool avait du mal à se dissiper dans mes veines. J'étais pourtant habitué à ces apéros pris entre amis.
Les pigeons se sont envolés. Je ne les avais pas vus (ni entendus) arriver. Il a plu des plumes, et cette pensée m'a amusé. J'ai moins rigolé quand j'ai remarqué l'absence de la vieille dame après qu'elles avaient atterri mollement sur le petit chemin terreux.
Un enfant s'est approché de moi. Pas vu (ni entendu) arriver, non plus.
« Non, la dame a raison, ce n'est pas une bonne idée. »
Et il a disparu, lui aussi, dans un tourbillon de plumes, plumes qui avaient décollé comme sous l'effet d'une bourrasque. Je me suis dit que, exceptionnellement, j'avais du mal à cuver le peu de pastis ingurgité.
Je suis rentré en m'efforçant de marcher droit. Kevin m'attendait sur le pas de la porte.
« Je commençais à m'inquiéter. Je nous ai préparés des pâtes à la carbonara. »
Brave petit.
Kevin a très bien pris la chose lorsque je l'ai mis au courant de mon initiative.
« Maman va faire la gueule. »
« Ça lui passera. Elle va dire que quand le chat n'est pas là... »
« Les souris dansent, oui, papa. Ça va lui donner envie d'adopter un chat. »
« Pas grave, au moins, tu seras casé. Et j'ai une autre nouvelle à t'apprendre. Raymond, mon employé à la librairie, part à la retraite, ça te dit de le remplacer ? »
« Oui, oui, pas de problème. »
Il me regarda, l'œil goguenard.
« Avoue que c'est pour te faire pardonner. Depuis que maman te demande de m'embaucher... »
« Le pauvre Raymond. Tu aurais voulu que je le vire ? »
« Non, bien sûr. »
Le téléphone a sonné le soir même. L'après-midi s'achevait dans un concert de klaxons préludant aux sérénades. Les platanes, sur le boulevard, semblaient des soldats au garde-à-vous, leurs ombres déclinant dans un soupir.
Kevin a immédiatement compris que Pierre-Marie, mon ami agent immobilier, avait fait du zèle.
« Il t'a trouvé une petite maison blottie entre deux immeubles de quatre étages. Ils l'ont mise entre parenthèses, apparemment. Il m'a juste prévenu que c'est en bordure d'une rue pavée. T'as pas intérêt à aller travailler à vélo. »
Et j'avais éclaté de rire. Il m'accompagna. Il m'avait tapé dans le dos. Il ne m'a pas fait mal, mais j'ai bien senti, à l'impact de sa bourrade, que j'avais pris un coup de vieux.
Maintenant, il ne me restait plus qu'à affronter Miranda qui rentrait le lendemain. Je ne l'avais tenu au courant de rien. J'aimais bien lui faire des surprises.
***
Tout s'est bien passé avec ma femme. Je ne m'y attendais vraiment pas. Elle me surprendra toujours.
« Il était temps qu'il quitte le nid, tu ne crois pas ? »
« Oui, tu as raison, mon chéri. »
Une semaine plus tard, alors que Kevin avait commencé à travailler avec moi, elle s'est pointée à la librairie pour acheter un bouquin – elle lisait très peu. Elle est revenue plusieurs fois, repartant à vide. Pas de chance, je n'avais pas, en rayon, les titres qu'elle recherchait. Il lui arrivait d'oublier le nom de l'auteur, alors elle en inventait un, et c'est moi qui culpabilisais. Elle avait beaucoup d'imagination.
J'avais évidemment participé au déménagement de notre fils. Il disait que sa maison avait de grandes oreilles. Nous avions fait une petite fête, au crépuscule de sa première nuit sous un autre toit. C'est Miranda qui avait fait la cuisine. On avait débouché une bouteille de bon vin et Kevin avait fini le repas gris comme un ciel d'orage. Il n'arrêtait pas de tonitruer, riant de tout et de rien.
« C'est nerveux. » m'avait soufflé Miranda.
« Non, c'est l'alcool. »
« Tu en sais quelque chose. »
Les pavés étaient rongés par les nombreux passages. Les plus proches du caniveau, épargnés, évoquaient les cases d'un échiquier. Avant de monter dans notre voiture, Miranda s'inquiéta.
« T'as vu ces immeubles ? Ils sont anciens, non ? Tu crois qu'il était dangereux de démolir la petite maison entre les deux grandes ? »
« Peut-être parce qu'ils ont consulté une voyante qui leur a assuré qu'ils tiendraient debout même privés de cale. »
Me punissant de mon cynisme, je me suis remémoré la vieille dame du jardin public.
J'ai vite zappé ce souvenir. J'avais souvent rêvé que les pigeons, en s'envolant, lui shampouinaient le cuir chevelu. Dans le monde des songes, je commandais aux oiseaux. Ceux-ci me surnommaient Papageno. Ils me suffisaient de jouer de la flûte pour qu'ils m'obéissent. Je me suis toujours douté qu'ils étaient mélomanes.
Mes nuits avec Miranda étaient différentes, désormais. Nous ne craignions plus d'être entendus pendant l'amour. Mais dès que je m'endormais, elle était aux premières loges. Le matin, dans la cuisine, elle me rapportait mes délires. Ce jour-là, j'avais le nez dans mon bol de café dont un courant d'air sculptait la fumée. Afin de rivaliser, je soufflai sur cette étranges ballerine comme sur une bougie, histoire de soulever sa jupe, mais loin de moi l'envie de l'éteindre. Lisant dans mes pensées, Miranda me fit les gros yeux.
« La vieille dame du jardin aussi lisait dans tes pensées. Tu crois que Miranda sera comme elle, à son âge ? Qui sait, c'est peut-être elle. Elle se déguise en mémé pour mieux te surveiller quand tu as un moment de libre. Un quinquagénaire seul, ça fait bizarre, assis sur un banc, avec pour seule compagnie des pigeons qu'il ne nourrit pas. »
« Voyons, petite voix, la vieille dame du jardin public avait les yeux bleus, et ceux de Miranda sont verts. »
« Pardon ? »
Je m'emparai d'un croissant et le lui tendis.
« T'en veux un autre ? »
Elle me toisa comme si je lui avais demandé l'heure alors qu'elle m'avait offert une nouvelle montre, la veille.
« Kevin te manque ? »
« Miranda... Je le vois tous les jours, à la librairie. »
« Tu me fais peur quand tu parles aux fantômes. »
Je haussai les épaules.
Elle gloussa avant de s'emparer de la viennoiserie et de mordre à pleines dents dans sa chair feuilletée.
Ce lundi-là, vers sept heures, alors que je m'apprêtais à me rendre au boulot, Kevin m'a appelé. Sa voix tremblait comme le jour où il avait été mordu par un chien, dans la rue. Il avait fallu l'annoncer à sa mère qui rentrait de chez une copine où elle avait bu le thé. Il n'avait même pas saigné. Elle m'avait engueulé parce qu'il était rentré seul du collège. A douze ans, il était capable de faire deux cents mètres sans l'aide d'un parent, non ? Et puis, ses copains se seraient foutus de sa gueule, et il aurait eu honte.
« Papa, il faut que tu viennes. J'ai entendu un bruit, cette nuit, en provenance de la cave. Je me suis rendormi et ça a recommencé. Je suis descendu et j'ai vu qu'une porte bâillait dans le mur, derrière la chaudière. Elle claquait contre la machine, comme s'il y avait du vent de l'autre côté. Je me suis faufilé et... »
« Prends ton temps, fils ! Respire un bon coup ! »
« Il y a un souterrain sous la maison. Vu la direction que j'ai prise, et le chemin parcouru, il continue jusqu'au milieu de la rue. Là, j'ai découvert une petite salle au plafond lézardé, certainement à cause des vibrations, et au centre de laquelle trône une épave. »
« Une épave... Un bateau ? »
« Oui, mais c'est une maquette. Un peu plus d'un mètre de long. Probablement un galion. Il bat pavillon espagnol. C'est comme s'il venait d'être éperonné par un navire ennemi. Il a visiblement été confectionné avec des allumettes. J'ai dû me mordre la main... mais je ne rêvais pas, non. Il y a un fou, dans les entrailles de la ville, qui organise des batailles navales à l'échelle d'une piscine. Il faut contacter ton ami, l'agent immobilier. »
« Mais, durant la visite, tu n'avais rien remarqué ? »
Je n'avais pas eu le temps de les accompagner à cause de la librairie.
« Nous sommes restés en surface. Il m'a juste dit qu'il y avait des risques d'humidité, et qu'il faudrait chauffer la cave, en hiver, de temps en temps. Il m'a conseillé d'acheter un radiateur portatif. »
« Bon, j'arrive. Reste en surface, mais fais gaffe aux requins ! »
« Pas rigolo, papa ! »
Quand je suis arrivé, il était encore plus excité. Il m'avait désobéi.
« La porte s'est refermée, papa. Et plus moyen de la rouvrir. »
J'avais pris un peu de ventre et il m'a été difficile de passer derrière la chaudière pour tirer sur la poignée. J'ai fait chou blanc, moi aussi.
« Ce n'est pas la porte d'un souterrain ça. La chaudière est moderne, elle a été installée récemment. Forcément après. Pour la masquer, justement. Le souterrain a été creusé à partir de la pièce où tu as vu la maquette. »
Nous sommes remontés... en surface.
« Bon, écoute, on va être en retard à la librairie. J'appellerai l'agent immobilier de là-bas. Quelqu'un a refermé la porte, il faut savoir qui. Pierre-Marie n'est probablement pas au courant, mais peut-être connaît-il l'existence de ce passage secret. »
« Mais pourquoi nous l'aurait-il caché ? »
« Un oubli. Bien que je le croie assez zélé avec ses clients, et encore plus avec ses amis, pour ne pas faire cette faute professionnelle. C'est comme si je vendais un livre, sachant que le dernier chapitre est celui d'un autre roman. »
« Je n'en crois pas mes oreilles, ils ont recommencé. »
« Ils ont recommencé quoi ? »
Pierre-Marie m'avait demandé de patienter un peu. Je lui avais vertement répondu que c'était urgent, que cela ne pouvait attendre. Il était avec un client et je l'avais entendu lui dire au revoir.
« Voilà ! Je suis tout à toi ! Oui, ils avaient promis de prendre sur eux, pour éviter des travaux. Il avait été question de murer le souterrain. »
« Mais de quoi parles-tu ? »
« Du couple divorcé. Chacun avait décidé de vivre très près l'un de l'autre. Seule la maison de ton fils les sépare. Personne n'en voulait, malgré le prix plus que raisonnable à cause de leurs caprices dont les médias s'étaient fait l'écho. Tu semblais pressé, et elle n'était pas chère. »
« Précise ta pensée. »
« Lui avait décidé de déménager chez elle. Ils avaient la même passion des bateaux. Elle collectionnait les maquettes, galions, goélettes, et lui en bâtissait avec des allumettes. Ils organisaient des batailles navales, et ça a mal tourné. »
« Ils n'ont tout de même pas creusé de leurs mains ce passage secret, si ? »
« Non, bien sûr, ils se sont contentés de le découvrir. Il était destiné à descendre dans le ventre de la ville, mais il y a eu des éboulements. La cave de la maison de Kevin, à l'origine, n'en était pas tout à fait une. La maison a été bâtie par-dessus. Il y a également une porte dérobée dans celle des deux immeubles. La pièce où ton fils a trouvé l'épave servait de salle de repos aux cureurs. Kevin ne l'a pas vu, mais il y a là un autre souterrain... et celui-là accède directement aux égouts. »
« Tu crois qu'ils organisent des batailles navales dans les égouts ? »
« Peut-être. »
« Et l'épave, alors ? »
« Le vaisseau rescapé d'une crue. Il pleut souvent et ça a débordé alors qu'ils jouaient l'avenir de leur couple en se canonnant. Ils auraient peut-être voulu que ce soient leurs immeubles qui se tirent dessus. La maison de ton fils a empêché les deux débiles de se faire la guerre à bout portant. »
L'index de sa main droite tapota sa tempe. Il eut néanmoins la force d'en sourire.
« Mais... comment as-tu pu laisser faire ? »
« Tu aurais imaginé, toi, qu'ils iraient aussi loin ? Tout ce que je viens de te dire n'est qu'une hypothèse. La folie ne se décrit pas avec des mots. Si ça se trouve, c'est moi qui délire. »
Il a laissé planer un silence. Je le sentais vraiment désolé de nous avoir mis dans la merde, au sens propre comme au sens figuré.
« En tout cas, l'odeur d'égout s’est volatilisée. »
J'étais ahuri par toute cette histoire. Je me suis efforcé de rester calme.
« Ça ne nous dit pas qui a ouvert et refermé la porte dans la cave de Kevin. »
« Je fais ma petite enquête et je te contacte, d'accord ? »
Je me suis abstenu de lui répondre.
C'est ce jour-là que Kevin m'a remplacé pour réceptionner un client, et qu'il y a pris goût. Un sentiment de fierté a gommé en partie tout ce qui avait précédé. Je m'étais comporté comme un jeune papa.
Kevin a dû pas mal gamberger, dans la journée, car, le soir venu, il m'a demandé de venir dormir chez lui. Ce n'est pas qu'il avait la trouille, non, mais à deux, c'était plus sûr si la porte dérobée de la cave s'ouvrait brusquement, au cœur de la nuit. Craignait-il une invasion de rats ? Une nouvelle crue ? Une énième canonnade ? Je m'étais retenu de pouffer.
Je me suis exécuté, ce qui n'a pas tellement perturbé Miranda. Mais je n'avais rien révélé qui puisse l'alarmer. C'était un caprice du petit... rien d'autre, n'est-ce pas ? Elle aurait pu mal le prendre, se vexer, mais non. Nous n'avons jamais été en compétition pour gagner ses faveurs.
« Longtemps que je n'ai pas fait de beaux rêves seule. Tu vas dormir sous la tente ? »
L'humour avait pris le dessus. La mère poule s'était mise en stand-by.
« Je vais me taper le canapé, et veiller sur le sommeil de notre fils. J'ai toujours su que j'étais la sentinelle de ton cœur, ma chérie, mais là, je vais devenir celle du gros dodo de notre petit. Je suis un héros. »
« C'est pour ça que je t'ai épousé, mon amour. »
Kevin m'attendait, la télé allumée.
« T'as mangé, fils ? »
« Pas grand-chose. »
Je me suis assis à côté de lui et nous nous sommes endormis. Je me suis senti rajeunir de dix ans. J'ai été le premier à me réveiller lorsqu'il y a eu du bruit en provenance de la cave. J'ai mieux compris pourquoi il avait paniqué, la nuit précédente. Il a ouvert les yeux et nous nous sommes levés comme un seul homme.
Nous avons dévalé les quelques marches sans la crainte de chuter. Nous sommes parvenus à deux pas de la chaudière alors que la porte dérobée claquait. Cette fois, il a réussi à l'ouvrir, et j'ai rentré le ventre afin de me glisser, à sa suite, derrière le monstre ronronnant.
Nous avons progressé sur une dizaine de mètres, et là, une odeur insoutenable nous a soulevés le cœur. Nous avons immédiatement rebroussé chemin.
« Je crois qu'on a voulu t'attirer... et quand on s'est aperçu que tu n'étais pas seul. »
« Quel rapport avec l'odeur, papa ? »
« Elle a surgi de nulle part, alors que nous avions fait quelques pas dans le souterrain, tu n'as pas remarqué ? Quelqu'un a probablement ouvert l'autre porte, celle qui donne directement sur les égouts. »
Comme pour me donner raison, un rat a détalé entre nos pieds. J'ai simulé un shoot de footballeur. La chaudière a eu un hoquet. Avait-elle été un gros chat, dans une autre vie ?
Nous l'avions entendue clairement. L'acoustique était incroyable dans ce boyau.
« On a dérangé les duellistes ! »
La veille, à l'heure du repas de midi, j'avais répété les propos de Pierre-Marie à Kevin qui n'en avait pas cru ses oreilles. Nous mangions souvent ensemble, au fond de la librairie, entre deux piles de réassort.
« L'épave. Quelqu'un a peur qu'on vole l'épave. »
« Un bateau fabriqué avec des allumettes... Il y a probablement autre chose, fils. »
« Tu aurais fait un sacré flic, papa. »
« Il va peut-être falloir aller voir ce que cette petite maison a dans le ventre. Mais avec cette odeur nauséabonde dans le pif, ça craint. »
« Faut se mettre des bonbons à la menthe dans les narines. »
« Excellente idée, docteur Watson ! Mais il faudra les suçoter avant. »
Nous avons réintégré l'appart et refermé la porte violemment.
Par la suite, chacun s'est endormi dans un silence absolu. Au matin, des croissants m'attendaient et Miranda a téléphoné.
« Tout va bien, maman. Papa se gave de viennoiseries. Il a bien fait de venir. »
Deux jours plus tard, alors que les murs de sa maison recommençaient à ne subir que des bruits domestiques, Kevin m'a pris au mot. Il s'est pointé à la librairie avec un sachet de bonbons à la menthe.
« C'est ce soir, le grand soir ! »
« Et tu as décidé ça, ce matin, devant ton bol de café fumant ? Le calme est revenu, apparemment. Que demande le peuple ? »
« Le peuple réclame vengeance, papa. Les bons flics n'abandonnent jamais. »
« Je rêve ou tu en fais un jeu ! »
« Un jeu moins dangereux que celui consistant à canonner les voisins. »
« D'accord, j'ai compris, mais je ne dors pas chez toi. Ta mère va me maudire. »
« Je suis sûr que maman souhaite que l'énigme soit résolue. »
« Elle n'est même pas au courant. »
« Alors elle va croire que tu as une maîtresse, et que je te couvre. Pas grave. Je commence à prendre goût à mon rôle de docteur Watson, oui. »
Il éclata de rire tandis que mon innocence me poussait à grimacer.
Chez Kevin, je m'étais vautré sur le canapé pour attendre la tombée de la nuit. J'avais somnolé jusqu'à sombrer. Une vague plus haute que les autres. J'avais eu le temps de faire un rêve d'actualité.
Je venais de capturer un type vêtu de noir et dont la cagoule ne laissait apparaître que les yeux.
« Nous rêvions de faire se canonner les deux immeubles, mais il y avait ce rocher affleurant qui déviait les boulets. »
J'ai compris qu'il évoquait la maison de Kevin.
« Et votre camarade de jeu, c'est votre ex épouse, c'est ça, n'est-ce pas ? »
« Pas du tout ! C'est Pierre-Marie. Il commençait à me gonfler avec sa particule et son prénom à coucher dans des draps de soie... »
Je me suis réveillé en sursaut. Kevin me tapotait le front pour me bouter hors du sommeil. La sensation que mon crâne était une maison... et j'avais de la visite.
« Allez, viens, papa, on y va ! La porte est entrebâillée. »
« C'est peut-être un piège, fils. Je te trouve bien motivé, dis. »
« Je me sens d'attaque quand t'es là. Tu assures mes arrières. »
« Peut-être, mais là, je passe devant. »
Et nous avons pénétré au cœur des ténèbres, guidé par l'instinct car nos narines étaient obturées par des bonbons à la menthe. Mes mains tâtonnaient, les murs étaient suintants. Dans ce sens, nous ne bénéficions point de la lueur dispensée par l'appart malgré la chaudière faisant obstacle.
« C'est tout droit, papa. On va bientôt arriver. La salle de l'épave est illuminée. »
Nous parvînmes au but mais il n'y avait rien, point de bateau sabordé. Et pas la moindre trace sur le sol. Normal, il n'y avait pas de poussière, que de l'humidité. Je ne pouvais pas douter de la raison de mon fils. Pourquoi aurait-il inventé toute cette histoire ? L'ampoule suspendue à un fil torsadé clignotait. Nous n'allions pas tarder à nous retrouver dans le noir. Quelqu'un avait chouravé l'épave et laissé l'espace allumé pour nous piéger. La porte, dans notre dos, avait probablement était fermée et cadenassée.
Je me trompais, elle était restée comme nous l'avions laissée : grande ouverte.
Nous étions rentrés bredouilles, tels deux pescadous, le jour de l'ouverture de la pêche. Nous avons boudé toute la nuit, en écoutant le silence, le nez squatté par cette épouvantable odeur de menthe.
Au matin, le café était insipide sans l'aide de l'odorat, confisqué par les relents castrateurs.
« On laisse tomber. Je crois que le mieux, c'est de contacter l'agent immobilier et de réclamer des explications. Et ça, c'est de mon ressort. Il va m'entendre chanter. »
« Tu le crois responsable de cette étrangeté ? »
« Forcément, fils. Il a intérêt à me donner des explications qui tiennent la route. »
« Mais, papa, rien ne tient la route dans cette histoire. »
« Oui. On va entrer dans le décor... Celui que Pierre-Marie a mis en place sans l'aide d'un paysagiste. »
Et nous avons ri, définitivement désertés par le sommeil. Nous avons parlé boulot jusqu'à l'aube.
– EPILOGUE –
Le froid, embrassant novembre, poussait les passants dans les bars pour boire chaud. Celui de Francis était vide, ce jour-là, comme s'il avait demandé à ses clients habituels de boire l'apéro avec leurs femmes, à la maison.
Pierre-Marie avait pris la parole car c'est lui qui était sur la sellette.
« J'ai été cureur, autrefois. J'en ai eu marre de puer, le soir, avant de me coucher, ça faisait fuir les femmes. Je suis devenu agent immobilier, comme mon père. Gamin, je le suivais lors des visites. Sans le savoir, j'apprenais le métier sur le tas. Je n'ai jamais osé te le dire, parce que je risquais de réveiller de mauvais souvenirs. Comme la fois où j'ai glissé avant d'éclabousser les rives de ce fleuve de merde. J'ai failli me noyer dans les égouts, oui. J'ai gardé l'odeur sur mes vêtements après les avoir lavés, et sur ma peau une semaine durant. »
Pierre-Marie avait beaucoup bu, ce jour-là. Francis s'apprêtait à faire péter sa tournée. C'était la première fois que Kevin m'accompagnait ; accoudé au comptoir, il écoutait, le regard clair. Sa mère n'était pas au courant qu'il tutoyait le vide, au sommet d'une falaise. Il avait avalé un verre de pastis en faisant la grimace. Un vent contraire s'était levé, l'écartant du vertige. Il n'avait point insisté. Notre fils était sobre, une qualité qui m'était étrangère, et qu'il tenait de sa mère.
Un large sourire plaqué sur le visage, il écoutait l'agent immobilier, oui. Pierre-Marie avait beaucoup bu pour se donner la force de vider son sac. Je l'avais même imaginé s'alcoolisant, seul chez lui, avant de venir. Il m'avait bien semblé qu'il titubait en entrant dans le bar. Il avait anticipé mon appel, la veille au soir, pour déclarer qu'il avait quelque chose à me dire.
« Ça tombe bien, moi aussi. »
Il avait visiblement besoin de carburant puisqu'il nous avait invités, mon fils et moi, au comptoir de Francis. Mon ami Raoul était malade. C'était une réunion d'amis, et il me faudrait tout rapporter, depuis le début, à l'absent de marque. Il était tout de même le parrain de Kevin.
Il avait avoué qu'il était amoureux de la dingue qui collectionnait des maquettes de bateaux, et qu'il s'était fait passer pour son ex mari. Il ne pouvait pas prévoir que Kevin serait aussi curieux. Il avait longtemps hésité avant de...
« Avant quoi ? »
« Avant que je ne décide de provoquer un naufrage. Si elle n'a pas coulé, l'épave vogue maintenant dans les égouts de la ville. Elle ne risque pas de prendre feu, personne ne sera assez four pour gratter l'une des allumettes. Parce qu'avec tout ce gaz en suspension dans l'air... »
Il venait de s'effondrer sur son siège. Mon fils me regarda comme si nous venions de trinquer avec un terroriste.
« Il faut retrouver l'épave ! » hurla Kevin.
Un matin, je me suis rendu dans le jardin public. Je me suis assis sur « mon » banc. J'eus envie de voir apparaître la vieille dame de l'autre jour. Les pigeons se sont posés sur le petit chemin terreux dans un bruit d'étoffe déchirée.
J'ai attendu une heure et je suis parti. Devant la grille d'entrée, alerté par une intuition, je me suis retourné. Quelque chose trônait à « ma » place. J'ai cru que c'était l'épave. Les pigeons se sont envolés et la pluie de plumes l'a naufragée.
« J'avais raison, ce n'était pas une bonne idée. »
« Pardon ? Qu'est-ce que vous dites ? »
« Rien, monsieur. Vous entendez des voix. »
Une jeune femme aux yeux bleus venait d'entrer dans le jardin public. Elle tenait par la main un enfant dont le visage ne m'était point étranger.