J’ai rencontré Miranda, la femme de ma vie, sous un arbre, un jour de pluie.
De loin, j’avais été attiré par sa montre lumineuse. Et j’avais besoin de savoir l’heure car j’avais un rendez-vous professionnel. Comment l’aborder sans passer pour un dragueur ? Je n’en connaissais aucun capable de braver les chutes du Niagara pour passer une soirée au chaud, avec une personne du sexe qu’on n’a pas.
Nous étions isolés sur le boulevard. Je me suis logiquement demandé pourquoi elle était sortie alors que le ciel menaçait.
Son fiancé l’attendait-elle, un toit sur la tête ? Et pourquoi n’avait-elle pas pris le bus – il y avait un abri à vingt mètres. Avait-elle craint de prendre la douche en faisant une vingtaine de pas de rab ?
Je me suis mis à fredonner – peut-être pour me donner du courage.
Qu’on est bien dans les bras
D’une personne du sexe opposé
Qu’on est bien dans ces bras-là
Qu’on est bien dans les bras
D’une personne du genre qu’on n’a pas
Qu’on est bien dans ces bras-là
Mon père m’avait fait découvrir cet interprète – sous-coté, d’après ses dires – afin de me détourner du mouvement yéyé qu’il exécrait.
« Ils ont les cheveux longs, ils sont crasseux. Et ils chantent comme ils parlent : mal. »
Il avait échoué, mais j’avais gardé en mémoire ce prétendu tube de Guy Béart. J’avais quinze ans, à l’époque. Ma mère n’écoutait qu’Edith Piaf. Moi, je louvoyais entre Mozart et Pierre Perret.
Je me suis approché de la jeune femme à pas de loup. J’avoue que j’aimais marcher sous la pluie. J’en abusais parfois, attendant que les vannes du ciel s’ouvrent pour mettre le nez dehors. Je faisais exprès d’oublier le parapluie, au grand dam de Raoul, un ami qui prétendait que, pour draguer, c’était aussi efficace qu’un chien tenu en laisse.
« Si tu croises une femme exposée à la mitraille, tu manies le parapluie comme une épée avant de la protéger de la douche. »
« Je préfère un chien… Ça me rappellera Les 101 Dalmatiens. J’adore Walt Disney et ses délires d’enfant. »
« C’était commercial. »
Raoul était de gauche, comme de nombreux jeunes.
Mais revenons à cette rencontre provoquée par le hasard, dieu des futurs amants.
« Vous savez, si je peux me permettre, vous ne devriez pas rester sous cet arbre. C’est dangereux, la foudre cherche des cibles, et la cime de ce platane est aux premières loges. »
« Vous perdez votre temps, j’attends mon fiancé. »
« Et il vous a donné rendez-vous sous un arbre, exposée au coup de foudre… Il n’est pas jaloux. »
Elle a haussé les épaules.
« Ce n’est pas un orage. »
J’ai enchaîné sans écouter sa répartie.
« De toute façon, je voulais juste vous demander l’heure. Votre montre a attiré mon regard. Elle brille méchamment. »
« Je n’ai pas de montre. Et si j’en avais une, elle donnerait l’heure gentiment. Vous êtes un menteur… ou alors vous avez eu une vision. »
J’avoue avoir été décontenancé.
« Montrez-moi votre poignet et je vous prouve le contraire. »
Elle s’est exécutée. Ses cheveux masquaient en partie son front, épargnant ses yeux de justesse. Le platane pratiquait un goutte-à-goutte auquel elle résistait avec vaillance. J’ai songé au supplice inventé par Louis XI. Pensée qui me fit honte.
Elle n’avait pas de montre.
« Vous l’avez escamotée en me voyant arriver. »
« Vous êtes paranoïaque et mythomane. »
« La totale, quoi. Dois-je faire un procès à ma mère ? »
Elle a souri.
« Regardez… »
Elle me tendit sa main.
« Je ne vois rien, avec toute cette eau dans les yeux. Heureusement que j’ai les cheveux courts, moi. »
Elle zappa ma remarque.
« Regardez bien. »
Et là, je vis qu’elle était tatouée. Une montre tatouée sur son poignet.
« C’est quoi, ce délire ? Elle indique l’heure qu’il doit être… Si vous croyez aux coïncidences, c’est le moment de prier pour nous. »
« Que voulez-vous dire ? Que nous sommes faits l’un pour l’autre ? »
« Et inversement, oui. »
La pluie cessa. Ce fut comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur. Le crépuscule devint moins sombre.
Troublé, je lui ai demandé ce qu’elle faisait là, à cette heure.
« Et vous ? »
« Rendez-vous professionnel. »
« A cette heure ? »
« Mon futur patron n’a pas le temps pendant les heures de boulot. »
« Et pourquoi y allez-vous à pied ? Il y a un abribus, là. »
« J’aime marcher sous la pluie. Voilà, je vous ai répondu. Maintenant, c’est à vous. »
« Je vous l’ai dit. Mon fiancé doit me prendre en passant. »
« J’imagine qu’il est passé sans vous voir… »
« Comme la chanson… »
« Oui, comme la chanson… »
Et je l’ai fredonnée.
Vous, qui passez sans me voir,
Sans même me dire bonsoir,
Donnez-moi un peu d’espoir, ce soir…
« Je vous le dis. »
« Quoi donc ? »
« Bonsoir. »
Son sourire devint rayonnant.
« C’est trop facile. Votre tatouage… »
« Eh bien ? »
« Il bouge. »
« C’est vrai ? »
« Regardez ! Il est passé sur votre autre poignet, et il marque encore la bonne heure… »
« Comment le savez-vous ? »
« J’ai compté mentalement les secondes. »
« Finalement, vous pouvez être marrant, quand vous voulez. »
Après avoir écarté quelques mèches, elle me regarda droit dans les yeux.
« Vous m’invitez à boire un verre ? »
« Avec plaisir. Je vais être black-listé pour les prochains castings auxquels je vais participer, mais peu importe. Je trouverai un autre patron. Je suis comme un chien en quête de maître. »
« Quelqu’un bous adoptera très bientôt, j’en suis sûre. Celui-là n’avait qu’à se libérer durant la journée. Si ça se trouve, vous valez la peine d’être connu. C’était quel genre de boulot ? »
« Une librairie. Elle ne désemplissait pas, il avait besoin d’un employé pour s’occuper du réassort. »
« Le réassort… c’est quoi ? »
« Il faut bien remplir les rayons… »
Elle me remercia. Elle avait appris quelque chose.
« On va où ? »
« Là-bas ! Regardez comme l’enseigne brille. Elle nous réclame. Nous avons une bonne excuse, il faut s’abriter. »
« Le garçon va se demander pourquoi on n’est pas venus avant… »
« Peut-être parce que nous avions, chacun de son côté, un autre projet. »
Nous avons traversé le boulevard au pas de charge.
« Pas la peine de se précipiter, il ne pleut plus. »
Nous nous sommes arrêtés sur la ligne blanche. Aucune voiture ne circulait, pourquoi se gêner. Elle simula les gestes d’un policier cherchant à éviter des embouteillages en plein centre-ville. Elle fut prise d’un fou rire. Elle lutta pour le maîtriser. J’ai regardé ses poignets tandis qu’elle s’empêchait de postillonner en plaquant ses mains sur sa bouche. Le tatouage avait disparu.
« Je devine vos pensées. Il est ailleurs, il ne tient pas en place. »
« Normal, votre sang est en ébullition. Et je suis le responsable de ce bouillonnement. »
Elle libéra ses lèvres et gloussa. Nous achevâmes la traversée bras dessus, bras dessous. C’était peut-être un peu tôt, mais c’était un bon début.
Je ne le montrais pas, mais je n’en menais pas large, avec cette histoire de tatouage baladeur. Le plus invraisemblable, c’est que je trouvais cela normal. Le trouble qu’elle suscitait en moi gommait-il cette diablerie ? Etait-elle une magicienne ? Avait-elle le pouvoir de tromper le regard d’un homme afin de mieux le détourner de sa routine ? Nous avons pénétré dans le bar, à peine essoufflés. On eût dit un couple de patineurs qui a fini son numéro. Nous nous sommes déliés. Nous avons décidé de boire un pastis au comptoir.
« Vous aimez le pastis ? »
« Evidemment. Vous croyez que c’est réservé aux hommes ? »
J’ai cru défaillir. Le garçon venait de lâcher un glaçon dans mon verre qui tintinnabula. Il avait la tête baissée, tout à sa besogne. Heureusement.
Le front de Miranda donnait l’heure.
« Il est là. »
« Qui ? »
« Le tatouage. »
Elle ramena ses cheveux au-dessus des sourcils de façon à le masquer.
« Il s‘échappe. » murmurai-je.
« Chaque fois que je réfléchis, il monte au grenier. »
« Vous gardez le moral. Ça doit être gênant, non ? »
« Il m’arrive de m’habiller chaudement en plein été, et même d’enfiler des moufles pour aller à la plage. »
« C’est vrai ? »
« Non. »
Elle sortit un bandana de son sac à main.
« Je l’ai toujours sur moi. »
Elle avala son verre cul sec.
Le tatouage accusa le coup et afficha l’heure d’hiver. Mon index, tendu dans sa direction, l’accusa de mentir.
« Ça lui arrive quand j’ai un coup de chaud. »
« Faut dire que vous avez ajouté très peu d’eau à votre pastis. »
Une question me brûla les lèvres, aussi je la lui posai mentalement.
« Et quand vous faites l’amour, il se niche dans quel recoin de votre anatomie ? »
Elle me toisa soudain.
« Vous n’avez pas honte ? »
« Ça m’a échappé. Je ne suis qu’un homme. »
J’ai réalisé l’absurdité de la scène.
« Mais… vous lisez dans mes pensées ? »
« Pas du tout. Mais, comme vous l’avez dit, vous êtes un homme. »
Un mec, visiblement furax, entra dans le bar et fit claquer la porte en la refermant.
Lorsqu’il a apostrophé Miranda, mon sang n’a fait qu’un tour.
« Je croyais que tu devais m’attendre dans l’abribus ! »
Rideau !
Je me suis réveillé.
Miranda.
Dans le songe, elle ne s’était même pas présentée, comment pouvais-je connaître son prénom. Je suis incapable de lire dans les pensées, moi.
*
Ce matin-là, j’étais arrivé en avance à la librairie. J’avais mal dormi. Je tournais en rond. Je me suis dit que si mon patron était dans la place, je pourrais commencer avant l’heure. Il n’allait pas me reprocher de faire du zèle, si ?
Et j’ai plongé, la tête la première, dans le sommeil. Pas d’airbag pour ce genre de choc. Je m’étais garé devant le rideau métallique, les deux mains sur le volant et sifflotant. Je ne me suis pas senti partir, encore moins revenir. Miranda me manquait déjà.
A cause de la pluie, je n’avais pas bien vu si elle était blonde ou brune, ou rousse. Arrivé dans le bar, j’avais zappé ce détail car mon cœur parlait pour mes yeux. Je me suis juré, sur un coup de tête, d’épouser celle qui lui ressemblerait, dans la vraie vie. Encore faudrait-il que mon regard retrouvât la lumière qui m’habitait, jadis – les femmes détestent les ombres qui se calfeutrent derrière les paupières.
Mon patron est arrivé, chevauchant sa moto. Il m’avait à peine dit bonjour. Je l’avais surnommé « Ivanhoé » – nos plus fidèles clients étaient au courant. Je l’ai aidé à dévoiler la vitrine. Le rideau métallique grinçait méchamment.
« Vous avez dormi ici, dans votre voiture ? Vous voulez ronfler au milieu des livres ? Pourquoi ne pas être gardien de nuit dans une bibliothèque ? »
En un éclair, son visage maussade se changea en soleil. Mais il n’y eut point d’arc-en-ciel dans son regard. Il était coutumier du fait, surtout à l’ouverture. Le soir, il redevenait ce pote qui vous dit au revoir en vous serrant la main dans un grand sourire.
« Je suis désolé, je suis de mauvaise humeur, ce matin. Je n’ai pas l’habitude d’engueuler un employé trop zélé. D’habitude, ils sont en retard. »
J’ai ignoré l’ire de mon patron. J’avais la tête ailleurs. Le premier client s’est pointé.
« Monsieur Raoul… Vous avez déjà tout lu ? »
« Un livre par jour. Là, je vais faire le plein, et je compte sur vous pour me conseiller. »
« Je suis là pour ça. »
« Et j’apprécie que vous soyez là. »
J’avais ébauché une révérence qui amusa monsieur Raoul.
« Nous avons reçu le dernier thriller de Franck Breitner. Je le mets dans le panier ? »
« Pourquoi pas… Allez… et d’un… »
Je l’entraînai dans les rayons après avoir amputé la tête de gondole d’un exemplaire de l’opus en question.
Il quitta la librairie, son sac à dos plein à ras bord. Mon patron était content. Au moment de sortir, monsieur Raoul me glissa à l’oreille : « Très original, votre tatouage ! »
Je suis devenu livide et j’ai oublié de lui dire au revoir.
« Qu’est-ce qu’il vous a dit ? » s’inquiéta mon patron.
« De lui mettre le prochain Stephen King de côté. » lui mentis-je.
« Il n’a pas encore été écrit. »
Et il rigola.
La journée s’est déroulée mollement. Comme au ralenti. J’avais du mal à ne pas voir le visage de Miranda quand une femme s’adressait à moi, et devait s’imaginer autre chose que mon zèle à la servir.
Et il y avait monsieur Raoul qui avait remarqué que j’étais squatté par un tatouage. Dans la soirée, debout, nu devant la glace de l’armoire de ma chambre, je vérifiais ses dires.
Il n’y avait rien. J’étais vierge de fantaisie picturale. J’ai regardé la télé, l’esprit ailleurs, et je me suis couché avec la ferme intention de rêver de Miranda. Vers minuit, j’ai été bouté hors du sommeil par un bruit trotte-menu. Je me suis dit qu’une souris profitait de mon sommeil pour hanter les lieux. Elle savait que j’avais le sommeil lourd, que je ne me réveillais qu’une fois, jamais deux, pour pisser un coup.
J’ai allumé d’un geste rageur et déplacé. Et je l’ai surprise, sur la table de chevet, dressée sur ses pattes arrière, et se lissant les moustaches.
« Bonjour. C’est moi que monsieur Raoul a vu sur ta peau. J’espère que je ne t’ai pas trop chatouillé pendant que tu travaillais. »
J’ai eu le réflexe de me vautrer dans le déni : j’ai éteint la lumière. Et je me suis rendormi dans la foulée. Au lever, j’avais des doutes d’avoir réellement vécu cet instant irrationnel. Je me suis promis de baptiser la souris Mickey, si elle revenait. Rien de bien original. Je me suis précipité sous la douche, avant même le premier café de l’aube, meilleur moment pour le siroter, et là, j’ai cru défaillir.
Cette nuit, j’avais rêvé, et j’en avais la preuve – vivante ? – sous les yeux. J’avais ramené la montre de Miranda du songe où elle avait capturé mon cœur.
« Prends un couteau, dans la cuisine, et pèle-toi comme une patate ! »
« Elle est peut-être immobile, celle-là. »
« Et comment il aurait fait, monsieur Raoul, pour voir ton nombril à travers le pull ? »
Je n’avais même pas réalisé que je parlais au pommeau de douche. Et il me répondait.
Sur mon bide, la montre donnait la bonne heure. Je l’ai fixée plusieurs minutes, et j’ai vu la grande aiguille avancer, pianissimo, précédée de la petite, prestissimo. J’ai hurlé et j’ai bu la tasse. Je crois bien que le pommeau a dirigé ma main, et non l’inverse, comme dans un monde normal.
Comment aller travailler avec une montre tatouée sur le ventre ? Encore heureux qu’elle ne donnât point l’heure en carillonnant. Cette image me dérida. Une idée m’effleura. Je m’évertuai à la rendre plus prégnante. J’ai agi comme si c’était une plaie et j’ai collé un sparadrap sur les poils de mon bide en redoutant l’instant où il faudrait l’arracher.
Mon patron, ce jour-là, m’a accueilli avec le sourire.
« C’est mieux quand vous n’êtes pas en avance. »
« Vous parlez de votre humeur ? »
« Evidemment. »
J’étais en place depuis une heure quand j’ai commencé à me gratter. J’étais en train de faire du rangement au rayon des biographies. Je me suis dit que c’était déjà une bonne nouvelle, car je risquais de la retrouver sur mon zizi quand l’envie d’uriner me prendrait.
« Et si tu bandes, ça va devenir une horloge à balancier. »
J’ai assez sottement rougi. Il n’y avait personne dans le magasin, hormis mon patron qui téléphonait.
J’ai éclaté de rire. Il s’est pointé.
« Elle était bonne ? »
« Quoi donc ?
« La blague que vous venez de vous raconter. »
« Non, non. Regardez… La biographie de Rocco Siffredi. On n’en a vendu aucun. »
Son regard s’assombrit. Un rictus comique se dessina soudain sur ses joues, et je pus admirer ces fossettes qui faisaient craquer la plupart de nos fidèles clientes.
« Que ça ne vous empêche pas de dormir, ce soir. »
J’ai haussé mentalement les épaules. La porte a joué du xylophone. Mon patron est parti aux nouvelles. Il m’a appelé, une minute plus tard, et j’ai dû le rejoindre.
Une jeune femme était là, vêtue comme une star, perchée sur des talons hauts comme des tabourets.
« Madame cherche une vieille édition du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne. Je crois qu’il nous en reste un ou deux exemplaires. »
« C’est pour mon fils. Il vient d’apprendre à lire. »
Ce n’était pas très recommandé pour un début, mais bon… Ce que diva veut, Dieu le veut.
La cliente poussa un cri et s’enfuit, se tordant les chevilles à plusieurs reprises. Elle laissa la porte ouverte. Dehors, il y eut des coups de freins… Des insultes fusèrent. Elle était en train de redescendre sur terre.
« Mais… »
Mon patron me toisa comme si c’était moi qui l’avais virée après lui avoir fait sentir que ce n’était pas la lecture idéale pour un enfant de six ou sept ans. Il se figea.
« A quoi jouez-vous ? »
« A rien. »
« Alors pourquoi vous êtes-vous collé ça sur le front. »
« Ça quoi ? »
« Mickey. Je ne savais même pas que ça existait en décalcomanie. »
Je me suis massé le front, sans résultat, apparemment.
« Ça ne part pas… faites quelque chose. Vous n’allez pas vendre des livres avec ça sur la gueule, si ? »
« C’est un tatouage, monsieur. »
« Vous me prenez pour un con ? Vous ne l’aviez pas, tout à l’heure. »
Quelqu’un entra dans la librairie. Je me suis précipité dans les chiottes. Mon patron est venu me chercher.
« Nous avons besoin de vous. Le client vous réclame. »
Je suis tombé des nues. C’était le fiancé de Miranda. Deux mondes s‘interpénétraient-ils ? Mais alors, la femme de ma vie existait également ici. J’ai failli danser la gigue devant le client qui me salua aimablement et me demanda si nous avions une version en braille de la Bible.
« Pardon ? »
Il était clair qu’il me reconnaissait. Il avait donc fait le même rêve que moi… mais de l’autre côté du miroir. Il était venu pour me chercher des noises. Franchissant l’onirique frontière afin de se venger parce que j’avais la cote avec sa nana.
Des démangeaisons ont détourné mon attention. Une marabunta. La sensation d’avoir traversé un champ d’orties. Je me suis gratté le bide sans me gêner, à m’en casser les ongles.
« Vous avez trop mangé, ce matin ? Vous êtes écossais ? »
Le fiancé de Miranda avait changé de tête.
« Je vous prie de m’excuser. Je reviens. »
Je me suis éclipsé. Direction : les chiottes.
J’y ai arraché le sparadrap en gueulant ma douleur. Il n’y avait rien dessous. Et si je devais me fier à l’attitude « normale » du client qui avait remplacé ma vision, je n’avais plus rien sur le front.
J’ignorais s’il fallait me réjouir ou craindre la réaction de mon patron.
– EPILOGUE –
Il m’attendait devant la porte. Il faisait visiblement la gueule. Il allait me passer un savon, c’est sûr. Le client « normal » était parti. Les premiers mots du boss m’ont rassuré. L’impression de sauter d’un monde à l’autre à pieds joints, comme si je participais à une course en sac.
« De toute façon, nous n’avons pas ce qu’il désirait. »
« Et c’était ? »
« Le grand dictionnaire des rêves de Pamela J. Ball. »
« On peut lui commander, non ? »
« Il est épuisé. »
Et il ajouta : « … et moi aussi. »
« Vous avez mal dormi ? »
« Si j’ai mal dormi… Je n’ai pas dormi du tout, oui. Chaque fois que je plongeais dans le sommeil, j’étais refoulé par un cauchemar. »
« Et vous vous rappelez… »
Il s’apprêtait à me répondre lorsqu’il y eut du grabuge dans la rue. Un mec pénétra dans la librairie, essoufflé, sans refermer la porte derrière lui. Il bouscula la tête de gondole. La pyramide de livres se délita et l’avalanche le fit chuter. Une femme entra et stigmatisa le fuyard de son index manucuré en l’accusant de lui avoir volé sa montre. Je me suis précipité sur le pickpocket afin de l’immobiliser. Ce fut un plaquage de rugby. Mon léger embonpoint avait fait la différence. Il avait le poing fermé. Je lui ai fait une clef de bras et il a relâché la pression. La montre est tombée, a rebondi sur le sol carrelée, et je l’ai récupérée.
Mon patron téléphonait… probablement à la police.
Le verre du cadran avait souffert. On eût dit qu’il avait subi l’agression d’un coup de marteau.
Je me suis relevé avec peine et, tandis que mon patron finissait de neutraliser le fâcheux, j’ai tendu la montre à la jeune femme.
« La police arrive. » lui dis-je en lui souriant.
Un malaise. Ma tête tourne, tourne…
J’entends, au loin, la cavalerie… Les chevaux ne hennissent plus, ils sont muselés. Le moteur s’est arrêté.
La jeune femme essaie de me retenir. Je tombe en arrière et ma tête heurte violemment le rayon le plus proche. Tombant du ciel, un livre achève le travail et je fais la connaissance des alléluias.
Deux policiers entrent dans la librairie. Mon patron leur livre le colis. Il mériterait un dernier coup de tampon mais…
Quinze jours de coma. La jeune femme m’a rendu visite à l’hosto. Je l’accueille dans le brouillard. J’entends des cornes de brume.
« Je suis venue vous remercier. Votre patron m’a servi de GPS. Il a demandé à rencontrer le neurologue. Il se fait du souci pour vous. Je m’appelle Miranda. »
L’infirmière s’est pointée. Je m’étais évanoui.
« Il est très émotif, dites-moi. »
« Vous lui rappelez peut-être quelqu’un. »