L'homme au chapeau rouge

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J’ai tenu parole.

 

Lorsque j’étais gamin, mes parents prenaient leurs vacances en Lozère. Des aoûtiens dans l’âme. Ils se vantaient même de m’avoir conçu à Langogne, en Margeride. Je les suivais comme un petit chien. Pas question de regretter l’abandon provisoire, un mois durant, des copains du quartier. C’était même trop court. Il y avait toujours un minot venu d‘ailleurs – du pâté de maisons voisin – pour me remplacer pour jouer au foot.

Ado, j’écoutais aux portes. Pris sur le fait par un courant d’air, je déclarais ausculter la maison. Rassuré, il se faufilait derrière un rideau qui se gonflait d’orgueil face au monde du dehors. La régate pouvait prendre le large.

Là, bien m’en a pris. J’avais surpris une conversation de mes parents où il était question de « changer de roche ». J’étais entré en force dans leur chambre, m’exposant au courroux de maman.

« Comment ça, vous arrêtez d’aller en Lozère ? »

« Tu nous espionnes ? » avait lancé papa, partagé entre sourire et simuler la colère.

Une vilaine grimace le défigura.

Ma mère devint toute rouge. Mon père la calma avec les moyens du bord.

« Il est tout de même concerné, lui aussi, tu ne crois pas ? C’est un peu chez lui, là-bas. »

« Il y retournera seul quand il sera majeur. »

Papa était tolérant surtout lorsque j’affichais ses propres défauts. Il disait que c’était la preuve que…

QUE J’ETAIS BIEN SON FILS.

Il me lançait une œillade complice, se doutant que sa chère épouse était dans les parages.

Pour la première fois de ma jeune vie, j’ai été arrogant avec maman.

« Un jour, quand je serai majeur, je partirai vivre à Langogne, et je ne vous laisserai même pas un mot pour vous dire où je suis. »

Papa avait blêmi parce qu’il savait que j’en étais capable. Et que je l’avais positionné, dans mon cœur, au même niveau que maman. Comme d’habitude, il avait choisi l’humour.

« A moi, tu le diras, n’est-ce pas ? JE SUIS TON PERE ! »

Je l’avais surnommé Dark Vador parce qu’il imitait la voix de ce triste sire à la perfection.

Je l’ai privé du plaisir de se croire aussi important que ma mère.

 

J’ai tenu parole, oui.

Mais je venais de prendre ma retraite.

Un léger retard.

Ma carrière de flic m’avait laissé un goût amer dans la bouche. Un perpétuel lendemain de cuite. Une sensation d’inachevé. J’aurais tant voulu enfermer toutes les ordures qui peuplaient les trottoirs de la ville où j’étais né.

 

*

 

Je m’étais assoupi sur mon canapé, songeant à ma future maison en Lozère. J’avais vu sa photo. Mais rien ne valait une visite « sur le vif ».

J’avais contacté une agence immobilière, à Mende, dénichée sur Internet. Le marchand de biens n’avait guère tardé à habiller mon désir.

« J’ai quelque chose pour vous. Je vous envoie le lien. Vous m’en direz des nouvelles. Elle ne se situe pas à Langogne même. Un hameau à cinq kilomètres, au milieu des résineux. Les forêts y sont bourrées de cèpes, en automne. Le train passe à deux cents mètres. Il n’y a pas de gare, mais bon, ce n’est pas l’essentiel, n’est-ce pas ? »

« Très bien. Vous avez fait vite. »

« Habiller les désirs, c’est mon métier. Maintenant, si vous avez le temps, je peux organiser une visite dès demain. Si vous acceptez, je vous réserve une chambre au Grand Hôtel de la Gare, à Langogne. Vous m’avez bien dit que vous aviez quatre heures de route pour venir. Il vous faudra donc passer une nuit sur place. »

« Pas de problème. »

« Je vous ferai signe par texto. Il y a cependant un petit détail qui ne figure pas sur le site Internet. »

« Je me disais aussi. Je vous écoute. »

« Cette maison a appartenu à un dompteur de fauves. Il a été emprisonné après avoir assassiné son épouse, sa comparse sur la piste. Si vous êtes superstitieux… »

« Non, non. J’ai déjà côtoyé des types capables d’égorger leurs femmes… »

« C’est vrai. J’avais oublié que vous avez été policier. »

« Je suppose que personne ne voulait… »

« Jusque-là, personne ne voulait l’acheter, vous avez deviné. Vous êtes très perspicace. Je suis sûr que vous avez été un bon flic. »

Il y eut un silence gêné.

« Je vous prie de m’excuser, ça m’a échappé. Oui, il paraît qu’elle porte malheur. Les gens du hameau sont superstitieux, eux. Mais vous n’êtes pas obligé de les fréquenter. »

« C’est bien, ça les tiendra à distance. J’apprécie la solitude. Elle est synonyme de silence. »

« Comme je vous comprends. »

« Vous vendez très bien les maisons invendables. Je vous félicite. »

Je ne l’ai pas laissé intervenir.

« Mais je suis pressé. Je suis plus prêt de la fin que du début. »

« Il ne faut pas… »

« N’en faites pas trop, vous allez déborder. »

 

Le texto est arrivé une heure plus tard.

Je me suis couché, ce soir-là, avec la certitude que je n’allais point dormir. L’excitation…

Mais pas que…

Le Grand Hôtel de la Gare, c’est là que mes parents posaient les valises chaque mois d’août. J’avais été conçu dans la 48. A l’époque, il y avait très peu de gîtes, et les chambres n’étaient pas chères, même en été. Ma mère détestait le camping. Elle avait eu un mauvais souvenir d’un bungalow, lorsqu’elle était enfant. Des moustiques l’avaient transformée en poupée vaudou.

Contre toute attente, je me suis endormi sans avoir à influencer le sommeil avec un médoc.

Je me rappelle avoir rêvé que j’assistais à un spectacle de cirque où un dompteur de fauves se faisait décapiter par un tigre.

Je m’étais réveillé d’un bond. J’ai immédiatement replongé.

Le lendemain matin, très tôt, je partais pour la Lozère. Toujours un grand moment d’émotion de franchir le Viaduc de Millau. L’A75 était si belle de l’aube au crépuscule.

 

Je n’étais plus retourné en Lozère depuis ma majorité.

Un comble.

Les gonzesses avaient occupé mon esprit, ainsi que mes deux mariages ratés. Je comptais bien ne plus divorcer du célibat. J’avais épousé deux citadines qui redoutaient les bruits et les odeurs de la campagne.

 

Arrivé sur place, j’ai demandé si je pouvais changer de chambre. Pendant le voyage, les souvenirs m’avaient pris d’assaut. Je les avais refoulés afin de mieux admirer le paysage, mais bon, un épais brouillard enrobait le colossal voilier. J’ai pesté contre la scoumoune. J’avais déjà les boules parce que je n’avais pas osé demander à l’agent immobilier de réclamer la chambre 48. Je n’étais pas obligé de lui en révéler la raison. La chance me devait une revanche.

« M’est-il possible de changer de chambre ? »

« Vous avez la 13. Si vous êtes superstitieux, je peux vous en proposer une autre. »

« La 48, c’est possible ? Quand j’étais gamin, mes parents la réservaient, chaque été, longtemps à l’avance. »

« La 48… impossible ! Le troisième étage est en travaux. Ça ne se voit pas de l’extérieur, je sais. »

La jeune et jolie réceptionniste tendit le bras et pointa son index.

C’était indiqué à l’entrée.

« Je vous prie de m’excuser. »

« Pas grave. Voici votre clef. Premier étage. Au fond du couloir. »

J’ai dégainé ma carte bleue.

« Non, non. Elle a été réglée. »

Je me suis dit que, décidément, il était épatant, cet agent immobilier.

« Parce qu’elle est invendable. Et si ça se trouve, il a fait un pari avec un confrère. »

Je parlais au miroir qui me renvoyait l’image d’un homme aux traits tirés. La chambre était joliment ornée de bibelots qui trônaient sur une commode vermoulue. La porte de l’armoire grinçait méchamment. L’ensemble datait un peu, beaucoup, passionnément… J’ai testé le lit, il était moelleux. Ma présence semblait avoir ramené le passé à la surface.

L’agent immobilier m’avait donné rendez-vous devant la gare. J’avais une heure à tuer. J’ai dégainé mon arme et visé au jugé. Au bal des souvenirs, je fus encore invité. Des larmes ont coulé sur mes joues. J’ai pensé que, finalement, il valait mieux que l’étage du dessus fût condamné.

Pas le moment d’ouvrir les vannes.

Pour les crues, l’Allier était le roi. De la fenêtre ouverte, je l’entendais gronder, malgré la sècheresse, de l’autre côté de la gare. Mon père m’y avait appris à pêcher la truite jusqu’au jour où j’en avais remis une à l’eau. Son regard s’était voilé.

« Non, papa, je ne serai jamais comme toi. Je t’aime bien, tu sais… mais pas au point de tuer des animaux pour que tu sois fier de moi. Plus tard, je serai vétérinaire. »

J’avais juste raté l’aiguillage alors que le convoi était lancé plein pot.

 

L’agent immobilier est arrivé en retard. Je l’attendais, perché tel un guetteur, à la fenêtre de ma chambre. Le vue sur les rails, la plupart rouillés et entre lesquels poussaient des herbes que le soleil se chargeait de jaunir, m’occupa l’esprit. Je n’avais pas souvenance de tant d’aiguillages. C’est normal, moult wagons les masquaient. Aujourd’hui, les hangars étaient vides, les voies dépeuplées. Gamin, je n’aurais guère apprécié ce spectacle juste bon à combler un ferrailleur.

A l’entrée de l’hôtel, les horaires de passage du Cévenol renseignaient la clientèle. Au-dessous, une table basse chargée de fascicules vantant les randonnées pédestres, lieux de départs et d’arrivées à l’appui. Et il y avait le fameux Train touristique des gorges de l’Allier, dont la lenteur volontaire permettait de faire sien, à peu de frais, des paysages hors de prix. Il n’existait pas, à mon époque. Il faut dire, légion étaient les trains – de marchandises et de voyageurs – qui circulaient sur la ligne des Cévennes. Il y aurait eu embouteillage.

« Vous êtes en retard. »

« M’en parlez pas ! Je suis tombé en panne à Badaroux, juste à la sortie de Mende. »

« Qui veut voyager loin… »

« Oui, je sais. Je suis impardonnable. Un problème de batterie. J’ai eu la chance qu’il y avait un garage à dix minutes de marche. Le patron m’a prêté une voiture. Je dois la ramener avant la fermeture, ce soir.»

 

Un quart d’heure plus tard, nous entrions dans Lavalette, un hameau d’une dizaine de maisons, toutes pareillement espacées. On eût dit une maquette. Un jeu de construction destiné aux enfants qui veulent devenir architectes.

« Elles ont toutes un toit de lauzes. Elles se ressemblent comme des sœurs. »

« La vôtre est facilement reconnaissable. C’est la seule dont les volets ont été peints en rouge. »

 

*

 

L’agent immobilier m’avait semblait pressé de repartir. Je me suis mis à douter, sans véritable raison, de son histoire de panne. Mon père n’avait jamais voulu déménager à cause de « cette engeance ». Il ne les portait guère dans son cœur. A l’instar des avocats.

« Tous des bonimenteurs ! Ils vous font croire qu’ils roulent pour nous, en vérité, ils jonglent avec nos besoins. Ils évitent les accidents de justesse, métaphoriquement parlant. Ils se croient indispensables. Ils se prennent pour des pompiers, des médecins ou des policiers. On croit rêver. Eux, oui, ils sont indispensables. »

Papa vieillissait mal. Il avait conservé sa verve, mais vieillissait mal, oui. Il voyait le mal partout. Je l’avais connu plus cool.

J’avais eu le tort de signer la promesse de vente, les yeux fermés. Les lieux me convenaient. Tout était en bois, à l’intérieur – sauf a cheminée, évidemment. Les meubles évoquaient des soldats au garde-à-vous.

« Vous les avez vus ? Ils veillent sur la maison. Si un cambrioleur vient à pénétrer dans la place, ils sont capables de demander à un courant d’air de gratter une allumette. »

Je n’avais pas du tout aimé son ton narquois, qui m’avait rappelé mon père, sur la fin. Il me tarda, à moi aussi, d’en finir. Il m’a ramené devant l’hôtel où il me dit « au revoir » d’un geste de la main. La sensation qu’il maîtrisait totalement la conduite de ce véhicule.

Il a disparu, au coin de la rue, au moment où le Cévenol entrait en gare. J’ai machinalement regardé l’heure. Ce train avait la réputation d’être toujours en retard. Je ne connaissais pas les horaires, pas encore. Ils avaient probablement changé depuis tout ce temps.

Les chauffeurs de car regardaient leurs montres depuis au moins un quart d’heure. Autrefois, il n’y avait pas tant de correspondances.

« Il est encore en retard. »

La jeune et jolie réceptionniste était sortie sur le perron.

« Combien ? »

« Combien quoi ? »

« Le retard. »

« Moins que d’habitude. Mais ils n’ont pas applaudi. C’est donc plus d’un quart d’heure. »

« J’avais oublié ce détail. »

Pas de relance.

Je me suis retourné, elle avait rejoint son poste.

« C’est vrai que la vieillesse est un naufrage. Je plains ceux qui n’ont jamais su nager. » pensai-je en souriant tristement.

 

Le chant des grillons m’a aidé à m’endormir. Mais un cauchemar s’est chargé de rompre le charme.

Je tenais un fouet avec lequel je déchirais l’air sous le nez d’un lion aux crocs méchamment dévoilés. Des enfants me regardaient en se cramponnant aux barreaux de la cage. Ce n’était pas une piste de cirque, non. On eût dit qu’ils admiraient un jouet dans une vitrine de Noël. Un homme portant un chapeau melon rouge poussa une jeune femme qui vint me télescoper, énervant le fauve au point qu’il se dressa sur ses pattes arrière en rugissant. Je m’interposai entre la proie et le prédateur. Les enfants s’enfuirent, un autre homme, vêtu à la manière d’un dompteur, se pointa. J’ai tout de suite reconnu l’agent immobilier. Sa dégaine… une véritable caricature. Il brandissait un tabouret, d’une main, et me faisait signe de lui lancer le fouet, de l’autre.

« Il vous les faut toutes ! » hurla-t-il.

Sur le moment, je n’ai pas compris. Puis…

La jeune femme, c’était la réceptionniste. Je ne l’avais pas reconnue parce que ses cheveux masquaient les beaux traits de son visage.

« Si vous voulez me remplacer, ce sera avec plaisir. Je ne sais même pas me servir de ce fouet. »

« Vous avez su me le voler. »

« Mais… »

J’ai été bouté hors du terrible songe quand les mâchoires du lion se refermaient sur mon poignet.

J’ai soufflé sur ma main.

J’ai allumé la lampe de chevet et…

Il y avait une cloque. C’est un moustique qui m’avait réveillé.

Je n’avais pas eu le temps de l’entendre attaquer en piqué.

Je préférais le chant des grillons.

 

Le lendemain matin, alors que je quittais à regret l’hôtel de mon enfance, c’est un gars qui trônait derrière le comptoir.

Je me suis dit : « Toi, t’es un sacré veinard ! Si ce n’est pas ta sœur, tu dois te régaler, mon salaud ! »

« Monsieur ! »

« Oui ? »

« Vous avez oublié de me rendre la clef. »

Où avais-je la tête ? J’étais vraiment perturbé. Par qui ? Par quoi ? Je me suis juré de revenir, un jour prochain. Avant de me rendre compte que c’était ridicule. Pas à cause de mon âge, non, à cause de la distance entre Lavalette et Langogne.

 

Le déménagement n’avait duré qu’un après-midi. L’odeur de bois m’était agréable, pas question de remplacer les totems par du moderne. J’avais revendu mes meubles. Ils ne me manqueraient pas, au contraire. Ils étaient démunis de fantaisie. Je voulais entendre chanter la maison quand les étoiles clignotent dans le ciel ou devant mes yeux. Il m’arrivait de me lever brusquement, la nuit, et de les voir se mettre en orbite autour de ma tête. Je leur parlais.

« Vous me donnez le mal de mer, mais continuez votre manège, c’est la preuve que je suis votre soleil. »

Pisser un bon coup remettait ma raison sur les bons rails.

Personne n’était venu me saluer, et les rares « voisins » que j’avais croisés, au long des rues pavées, m’avaient royalement ignoré. Pas encore aperçu un enfant. Que des vieux. Un hameau de retraités ? L’agent immobilier m’avait-il caché la vérité ? Mais puisque ce n’était pas mentir…

Les volets rouges n’allaient point le rester longtemps. J’avais acheté de la peinture bleue. Pour moi, cette couleur évoquait plus le communisme que le sang ou les coquelicots.

Ce matin-là, j’avais ouvert les volets en grand et respiré le bon air à pleins poumons. Un homme passa, armé d’une canne à pêche télescopique. Il la brandissait comme une épée. Il la pointa dans ma direction.

« Un duel à armes égales, ça vous dit ? »

« Je ne sais pas pêcher. »

« Qui vous parle de poiscaille ? »

« C’est bien une canne télescopique que vous agitez sous mon nez, non ? »

« En effet. »

Il sourit de toutes ses dents.

« Bonjour, cher monsieur. Je m’appelle Tiburce Barnouin. Ravi de faire la connaissance de l’homme intrépide qui a accepté de vivre dans une maison dont les murs ont été repeints à plusieurs reprises pour se débarrasser de l’odeur de sang. »

J’ai failli ajouter : « Et de la couleur… »

Je m’en suis abstenu.

J’ai néanmoins participé au délire de cet homme qui n’avait plu toute sa tête.

« Et je vais finir le travail en repeignant ces volets en bleu ! »

« A votre place, je ne ferais pas ça ! » fit-il en reprenant son sérieux.

« Et pourquoi donc ? »

« Parce que le fantôme du dompteur fou n’apprécierait pas. »

Ignorant ma réaction, il s’en alla en continuant de croiser le fer avec l’homme invisible. Il passait de l’état de fada à celui d’homme respectable en un éclair.

Le klaxon du Cévenol retentit, au loin.

Je suis monté à l’étage. Par la fenêtre de ma chambre, seul l’Allier se montrait avant de passer de l’autre côté de la voie ferrée en se faufilant sous un viaduc.

Je me suis dit que j’avais bien de la chance. Que l’agent immobilier m’avait déniché une parcelle de paradis. J’ai alors eu honte d’avoir eu de mauvaises pensées à son endroit.

J’ai bu un café abondamment sucré. Pas pour faire la guerre aux étoiles, non. Elles étaient paradoxalement les bienvenues. Jusqu’à ce que soit prouvé que c’étaient des mouches.

 

*

 

J’ai vu le premier chat tigré roux à l’aube du cent-unième jour. Je dois avouer que je n’étais pas beaucoup sorti depuis mon installation. Juste pour aller faire les courses à Langogne, l’émotion à son comble lorsque je faisais un détour par la gare.

Il avait miaulé devant la porte et j’avais machinalement ouvert. D’une démarche chaloupée, il était entré comme chez lui. Je ne l’avais pas repoussé. Ses yeux vairons m’avaient illico fasciné.

« Toi, mon petit bonhomme, si je pouvais t’adopter, je te rebaptiserais Bowie. Mais pour ça, il faudrait déjà que je t’attrape. Je suis vieux, j’ai la peau fragile, et si tu me griffes, j’aurais du mal à cicatriser. Je ne suis pas homme à me tatouer, histoire d’escamoter une vilaine blessure. »

Il s’est jeté dans l’escalier accédant à la cave. L’agent immobilier, alors que je lui demandais s’il y avait un grenier, là-haut, m’avait répondu qu’il n’y avait qu’une cave, en bas.

Il était parfois agaçant.

J’avais refusé de la visiter.

« A mon âge, on craint l’humidité. »

J’ai suivi Bowie jusque devant une porte qu’il griffa. Il voulait entrer et comptait sur moi, raison pour laquelle il avait fait volte-face et me toisait, maintenant, un air fourbe squattant son regard.

Il était clair que si je ne lui obéissais pas…

Je me suis exécuté. Je n’aurais pas dû.

Des relents de ménagerie me prirent à la gorge, et je me suis félicité que ce ne soit point des mâchoires de… La sensation d’avoir mis les pieds dans la cage d’un lion.

« Ou d’un tigre. » me souffla une voix tombée du ciel.

Bowie avait détalé.

Je me suis pincé le nez et j’ai vu, dans un coin de la cave, à côté de la chaudière, un tigre empaillé dont la gueule béait sur un rugissement muet.

« J’aurais mieux fait de visiter la cave. » ai-je pensé en toussant.

Je fus soudain pressé de me débarrasser de…

De l’odeur.

J’ai refermé violemment la porte. Et pas question de la rouvrir, un jour. J’ai prié pour que la chaudière ne tombe jamais en panne.

Un grondement.

Mes yeux se sont écarquillés. J’ai lutté contre l’envie paradoxale d’y retourner.

Une hallucination auditive, certainement.

Je me rassurais comme je pouvais.

Quelle était donc cette diablerie ?

J’ai été à deux doigts d’appeler l’agent immobilier. Qui avait dû être soulagé lorsque j’avais fait non de la tête en réponse à sa proposition de descendre dans les profondeurs de la maison.

Pourquoi n’avait-il pas fait le ménage avant de proposer cette maison à de braves gens qui ne demandaient qu’à vivre à la campagne ?

 

Toute la journée, j’ai réfléchi au moyen de transformer la cave en bunker, et de réduire à néant les relents de ménagerie. J’ai repensé à ce que faisait ma mère lorsqu’un chat avait cagué dans le jardin. Papa s’était moqué d’elle. Elle avait planté des bâtons d’encens partout autour du potager.

« Tu vas dérouter les abeilles. Au propre comme au figuré. Et si elles s’envolent pas vers d’autres cieux, qui va polliniser mes plants de courgette ? »

« Toi ! » avait-elle lancé avec ce ton de mégère jamais apprivoisée dont elle était friande quand il fallait avoiner mon père.

 

Un événement est survenu qui m’a réconcilié avec le vrai monde. Jusque-là, j’avais ramé sur un océan de délire.

Le facteur avait toqué deux fois. Ce qui m’avait fait sourire. Le brave garçon s’était annoncé.

« C’est le facteur. Je distribue des flyers. »

J’ai cru à une blague. J’ai ouvert. Je suis tombé nez à nez avec un homme visiblement efféminé qui me tendit, le petit doigt en l’air, un bout de papier gribouillé.

« Bonjour, monsieur ! Quel plaisir que cette maison soit enfin habitée ! »

« Entrez ! »

Il déposa délicatement le bout de papier sur la table. Il se déplaçait en glissant sur le sol comme une ballerine.

« Un café, ça vous dit ? »

« Oui, merci. Vous êtes bien aimable. »

J’ai lorgné le flyers. Il était question d’un chat tigré roux qui avait disparu.

« Vous avez vu ? Un de plus. Ils s’évanouissent dans la nature, et leurs maîtres m’utilisent pour distribuer l’alerte. Je ne peux rien leur refuser, ils sont tous si gentils avec moi, à l’occasion des étrennes. »

« Il était ici, il y a moins de dix minutes. »

Il a applaudi tel un enfant. S’il avait sauté sur place, il n’aurait pas déplacé beaucoup d’air.

« Vous allez nous porter chance, je le sens. C’est écrit sur votre figure. J’espère que c’est bien lui. »

« Pourquoi ? Il y en a eu d’autres ? »

« Sept en deux semaines. Tous tigré roux. Les habitants du hameau se sont partagé une portée. Tous des bébés de la chatte de l’homme qui habitait ici, justement. Un dompteur de fauves qui a assassiné sa femme parce qu’elle voulait se débarrasser de sa collection de grosses bêbêtes empaillées. Elle les a toutes arrosées d’essence avant de gratter une allumette. Elle était férocement jalouse. Un tigre a survécu à l’autodafé. On ignore ce qu’il est devenu. Certains prétendent qu’il est revenu à la vie, et serait parti chasser. S’il croise la Bête du Gévaudan, il va lui en cuire. »

Il gloussa.

« Et vous savez quoi ? »

« Non. »

« Votre maison est hantée par ce dompteur qui se faisait appeler LE GRAND FALCONELLI. Moi, je n’y crois pas, mais bon, on pourrait s’amuser avec vous, à simuler des grondements. Ou mieux : à graver, au moyen d’un canif, des coups de griffe sur votre porte. Les gamins sont espiègles ? Heureusement qu’ils sont peu nombreux. Mais il y a les vieux… »

Je lui ai servi son café. Il était resté debout. Il avait refusé de s’asseoir.

« Vous êtes en train de me bizuter, n’est-ce pas ? »

« Pas du tout. J’ai passé l’âge. Maintenant, il va vous falloir alerter le propriétaire de ce chat. Il y a son 06 sur le flyers. Un coup de téléphone le rassurera. Il est très bon, votre café. »

Il est reparti en se dandinant. Il m’avait été tout de suite sympathique. Il me tardait de recevoir du courrier. Cette histoire de fantôme, je dois le reconnaître, m’avait ébranlé. Je suis retourné dans la cave. Les relents de ménagerie s’étaient dissipés, et la chaudière était seule, contre le mur, cernée de lézardes. Je me suis dit qu’elle devait sacrément vibrer. J’ai entendu miauler.

« Ah, te voilà, toi ! »

Le matou s’était caché derrière le monstre rouillé. Il s’est laissé faire. Je l’ai enfermé dans un cagibi et j’ai appelé son propriétaire qui est venu le chercher. Il y a eu un problème.

 

*

 

J’avais négligé un détail d’importance.

« Mon chat n’a pas les yeux vairons. Heureusement que je n’ai pas proposé une rançon… »

« Je vous prie de m’excuser. C’est une bévue. J’étais tellement content de… »

« Vous m’avez dérangé pour rien. Mon temps est précieux, cher monsieur… et je l’ai perdu. »

« A ce point ? Je suis désolé, mais… vous êtes qui ? »

« Et vous ? »

Et il était reparti sans attendre ma réponse.

Je l’ai suivi. Il est monté dans une voiture, et je l’ai vu qui, dans un geste solennel, couvrait sa tête d’un chapeau melon rouge et se l’enfonçait jusqu’aux yeux.

Il a senti que je le regardais. Il m’a apostrophé violemment.

« Vous devriez repeindre vos volets. Vous allez attirer le fantôme du Grand Falconelli. » 

Et il a éclaté d’un rire démoniaque qui me hérissa le poil.

J’ai libéré le chat, prisonnier du cagibi. Il a voulu rester, mais a renoncé après que je l’ai menacé d’un balai. J’avais laissé ouverte la fenêtre donnant sur la rue. Silencieux, il l’a franchie d’un bond. Ses griffes ont crissé sur les pavés.

 

Le lendemain, sur le pas de la porte, j’ai attendu que passe le facteur. J’ai espéré qu’il ne se fasse pas des idées.

Il s’est pointé à vélo.

Je lui ai fait signe de s’arrêter. Il a freiné, faisant crépiter le peu de gravier semé devant ma maison. Son dérapage contrôlé attesta qu’il chevauchait une bécane ayant appartenu à son grand-père.

« Pas de courrier pour vous. C’est trop tôt. »

« Attendez ! Comme vous le savez, je suis nouveau ici, et j’ai besoin de vos lumières. »

« Je vous écoute. »

« J’ai eu affaire à un homme qui porte un chapeau melon rouge. Le 06 qui figure sur les flyers que vous avez distribués, c’est le sien. Il est venu ici parce que je croyais avoir retrouvé son chat. Ce n’était hélas pas le bon. Juste une ressemblance troublante. Cet homme habite forcément le hameau. Savez-vous qui s’accoutre ainsi ? Je l’ai trouvé bizarre, très bizarre. J’ai été flic, autrefois, et j’ai le flair pour dénicher un mec tordu dans sa tête. »

« Oui, oui, je vois de qui il s’agit. C’est Kyamalan, un taxidermiste qui s’est réfugié ici, à Lavalette, après avoir été impliqué dans une sombre histoire d’animaux empaillés vivants. »

« Je m’en doutais que c’était un grand malade. Le chat qu’il recherchait… il a dû s’échapper alors qu’il… »

« Il aime les minets. Il les collectionne. Mais j’ignorais qu’il leur faisait du mal. Il est vrai qu’il en a de moins en moins. Il me laisse souvent entrer chez lui… pour des lettres recommandées. Ça ne pue pas. Tout le monde croit que ses chouchous meurent de vieillesse. Il a un faible pour les tigrés roux. »

« Et ce chapeau rouge ? »

« Il l’avait sur la tête, la dernière fois qu’il m’a reçu. Les rares gamins du coin se moquent de lui. Il a longtemps fourni le dompteur de fauves. Celui-ci, quand il a dû cesser de faire du cirque, a éprouvé le besoin d’avoir des tigres miniatures à la maison. Difficile d’en trouver des vrais, dans la région. Et en faire venir d’Asie coûte cher, très cher. Je débutais à Lavalette. Je lui ai apporté un colis. Il m’a laissé entrer sans problème après m’avoir demandé de ne pas répéter ce que j’allais voir. Il était tout fier de me montrer sa meute de rouquins. C’est comme ça qu’il les appelait : sa meute de rouquins. Sans que je le lui demande, il m’a dit qui les lui fournissait, empaillés. J’avoue avoir craint, par la suite, de mettre un pied chez Kyamalan. A cause de l’odeur ? Non… ça ne sentait rien. »

« Et sa femme… »

« Je vois où vous voulez en venir. Elle était là, tout sourire. Vous avez la nostalgie des interrogatoires, n’est-ce pas ? »

« Une intuition. J’ai l’impression que ce n’est pas lui qui l’a tuée. »

« Pourtant, les gendarmes… »

« C’était le coupable idéal. »

Je mis fin à l’interrogatoire. Il y eut un silence malaisé. Je décrispai l’ambiance.

« Merci. Vous m’avez bien aidé. Je penserai à vous pour les étrennes. »

« Pas avant ? »

Je me suis abstenu de répondre et je l’ai invité – poliment – à continuer sa tournée. J’étais le dernier de la liste car il pédala tel un forcené en direction de Langogne.

Avais-je dit quelque chose qui lui avait donné la pèche ?

J’ai fait coucou à un chat – noir, celui-ci – et je suis rentré.

 

*

 

Ce soir-là, la nuit avait pourtant bien commencé.

Je m’étais endormi devant ma vieille télé portative, vautré sur le lit dont les ressorts chantaient méchamment à chacun de mes mouvements. Jambes et bras écartelés, c’est cette immobilité forcée qui me plongeait parfois dans une douce et câline somnolence. Il m’arrivait de me passer du son. Les images étaient bavardes, mais je ne faisais que les deviner. Pour les infos, j’écoutais la radio. Et pour la musique, je sifflotais. Je ne chantais que sous la douche… et encore, uniquement quand j’étais sûr de n’être point entendu.

Ce soir-là, j’avais rêvé que je flirtais avec la jeune et jolie réceptionniste de l’hôtel où j’avais été conçu. Je lui racontais à quelle occasion mes parents avaient découvert Langogne.

Son sourire continuait d’irradier malgré mes bobards d’ado.

« Vous savez, cher monsieur, vous pourriez être mon père, mais je ne suis pas regardante avec les sentiments. »

J’ai sursauté, malheureusement bouté hors de ce rêve inespéré. Il m’avait bien semblé qu’un chat avait feulé, de l’autre côté de la porte.

Ridicule. J’avais fermé toutes les fenêtres. Les soirées sont fraîches en Lozère.

Des pas, sur le palier. Puis plus rien. Un silence inquiétant. Seules des pattes de velours…

La porte s’ouvrit, comme sous l’effet d’un coup de vent, et claqua contre le mur qui s’émietta.

Un homme entra, me menaçant d’un révolver.

« Vous ? »

« Vous m’avez reconnu, c’est bien. J’ai oublié mon chapeau melon, désolé. Je ne suis pas obligé de m’en couvrir jour et nuit. C’est celui de mon père. J’ai parfois besoin de le sentir près de moi autrement que sous la forme d’un fantôme. Nous ne sommes pas au cirque, ici. Mon père y a brûlé sa vie. »

« Mais qui êtes-vous ? »

« Kyamalan, fils du grand clown, Brocoli. Je sais que vous avez été flic, ça se voit tout de suite. »

« C’est vous qui avez tué la femme du dompteur de fauves, n’est-ce pas ? »

« Evidemment. Papa s’est suicidé après qu’elle a refusé de le suivre. Je l’ai vengé. »

« En gros, je suis devenu gênant. »

« Vous avez tout compris. »

« Et vous êtes entré comment ? Un passage secret, comme dans les mauvais polars ? »

« Je vais vous apprendre quelque chose. Vous mourrez moins bête. Les chats savent ouvrir les portes. »

Il y eut un tourbillon de griffes et de crocs. Un chat roux se transforma en chapeau et décoiffa le fils de Brocoli. Ses pattes labourèrent ses orbites. Je fus inondé de son sang.

Un hurlement tristement humain monta dans le ciel lozérien avant de s’éteindre définitivement. Le coup était parti tout seul tandis que l’homme au chapeau rouge s’était effondré sur son arme.

J’ai eu le réflexe naturel d’appeler la gendarmerie de Langogne.

« Si t’avais mis ton chapeau, pauvre con, tu n’en serais pas là ! »

Bowie est venu se frotter à mes jambes.

« Tiens donc ! Monsieur s’est découvert des talents  de serrurier ! »

« Mais je ne suis jamais parti. Et t’as pas intérêt à me confondre avec un autre… »

Ses yeux vairons étaient une signature.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Mes antécédents ont joué en ma faveur.

Les gendarmes de Langogne sont devenus conciliants lorsqu’ils ont appris que j’étais de la maison.

Il avait certes fallu que je le prouve, mais rien n’était plus simple. Ils m’ont tous serré la main après que l’affaire a été résolue.

Mort accidentelle.

Ils avaient mis un certain temps avant d’accepter ma version selon laquelle c’est le chat qui…

Bref.

J’ai adopté officiellement Bowie.

A Lavalette, les minets rouquins étaient en danger, il lui fallait un garde du corps.

 

Le facteur s’est invité. Il m’a félicité avant de m’annoncer qu’il migrait sous d’autres cieux.

« Vous avez été muté ? »

« Non, non. J’en ai mare de distribuer le courrier. J’ai un ami, dans le sud, qui tient un bar-restaurant. Il a besoin d’un cuisinier. Je ne suis pas maladroit dans une cuisine. »

 

L’agent immobilier m’a appelé. Je ne m’y attendais pas.

« C’est un peu grâce à moi si on a découvert l’assassin… pas vrai ? »

« Vous avez raison. Mais je vous ai bien aidé. »

 

J’ai réservé une chambre, pour une nuit, au Grand Hôtel de la Gare.

Il était devenu urgent que je dorme sans entendre craquer les meubles, et miauler Bowie dans son sommeil.

« On ne parle que de vous dans La Montagne, le quotidien local. »

J’ai rougi.

La jeune et jolie réceptionniste avait teint ses cheveux en roux. J’en ai été perturbé.

 

J’avais prévu de repeindre mes volets. Mais la procrastination dont je faisais preuve était tenace. Je renvoyais tous les jours, tout en sachant qu’il me faudrait réfléchir longtemps avant de décider de quelle couleur j’allais les tartiner.

 

Cette nuit-là, j’ai sursauté quand un gémissement a retenti.

Un couple faisant l’amour.

« Encore un enfant conçu dans un hôtel ! » ai-je murmuré au lustre dont l’œil unique me fixait tandis que je luttais pour ne point m’endormir.

Je voulais écouter le silence.

Ils ont baisé jusqu’à l’aube, ces cons.

 

Hier, le Grand Falconelli est venu me remercier. Il venait d’être libéré.

Il a regardé Bowie bizarrement.

« Il porte bien son nom. » a-t-il dit.

Son rire carnassier m’a secoué de la tête aux pieds.

Je ne voyais pas ce qu’il y avait de rigolo. Mais comme le chat n’a pas feulé…


Publié le 27/08/2026 / 1 lecture
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