La carte routière m'avait indiqué qu'il fallait passer par Nîmes, puis prendre la direction de La Grand-Combe. Je ne connaissais pas le Gard, c'était l'occasion. J'ai traversé la Crau en me revoyant, dans le grenier, en train de fouiller dans les toiles d'araignées tel un pêcheur faisant l'inventaire des poissons pris dans ses filets. Elles ligotaient divers objets lâchement abandonnés. J'avais fait le ménage, à grands coups de plumeau, afin de les libérer. Des bibelots sans intérêt, moult livres de la collection Arlequin. Et j'étais tombé sur ce vieux cartable en peau de vache qui contenait plusieurs cahiers. Sur l'un d'eux, était écrite l'adresse d'un certain Grégoire Aspignan, résidant dans les Cévennes. C'était visiblement son journal intime. Mais que faisait-il, ici, sous les combles ? L'agent immobilier m'avait précisé que c'était une femme qui occupait cette maison.
Je me suis assis contre le mur, après avoir fait place nette, et j'en ai commencé la lecture. Le brave homme se posait une question à laquelle j'avais la réponse, mais comme il n'y avait pas son numéro de téléphone et que j'avais besoin de vacances...
« Et pourquoi, tu ne lui écris pas ? »
« Je te dis que j'ai besoin de changer d'air. »
« Mais tu viens de changer de maison... »
La petite voix qui me hantait depuis mon enfance, aussi fidèle que mon ombre, était d'une logique implacable.
« Oui, je sais, mais ce n'est pas pareil. Dans les Cévennes, ça sent la campagne. Ici, c'est... »
« Ici, c'est ? »
« Ici, c'est une grande ville, avec tous ses défauts, bruit, pollution, stress. Et puis, si je peux faire d'une pierre deux coups. Si je peux rendre service... »
Elle avait dû juger que je n'avais point tort car elle se tut. Elle insistait rarement, elle détestait les conflits.
A Fondbrun, ils m'ont dit où se trouvait le chemin. Et conseillé de m'adresser au jeune homme qui montait la garde à son entrée. Je croyais qu'ils se foutaient de ma gueule parce que j'étais sapé comme un citadin.
Ils ne déconnaient pas. Je m'étais arrêté devant la sentinelle après avoir roulé pendant cinq minutes sur des cailloux. J'avais eu du mal à maîtriser le volant dont les tremblements me faisaient claquer des dents après avoir escaladé mes bras.
« La maison du père Aspignan ? Vous suivez ce chemin bordé de genêts sur un kilomètre. Il est très étroit, vous serez obligé d'y aller à pied. Sur votre droite, un pont enjambe une petite rivière. De l'autre côté, à une trentaine de mètres, il y a un bouquet de maisons. Vous ne pouvez pas la rater : c'est la seule qui a des volets bleus. Vous êtes un parent ? »
« Non, non. Et vous, vous êtes qui ? »
« Par ici, on m'appelle Tournicotin. Je suis la sentinelle du village. Ils n'osent pas dire que je suis l'idiot. Ici, seuls les enfants se moquent de moi. »
C'était la première fois que j'entendais un fada s'exprimer aussi clairement. Il ne devait lui manquer que les cases destinées à ressembler à tout le monde. Le jour de sa naissance, une fée maladroite avait dû lui enrouler sa baguette autour du cou.
« Ils sont cruels, parfois. »
« Pas grave. Ils sont surtout jaloux. L'instituteur leur parle de moi en bien et ils ne supportent pas. »
« Vous étiez un crack, en classe ? »
« On peut dire ça comme ça, oui. Mais je faisais exprès des fautes à la dictée parce que mon voisin copiait sur moi. Nous avions tout le temps la même note. »
« Et l'instit a laissé faire ? »
« Bien sûr. Mais à la fin de l'année, il l'a fait redoubler. »
« Et il n'a pas eu des problèmes avec les parents ? »
« Non. Le père était décédé et la mère analphabète. »
Il me montrait la direction de la maison du père Aspignan en tendant le bras. C'était vague mais cela relevait d'un bon sentiment. L'ongle de son index était couvert de peinture bleue.
« Vous avez remarqué ? Je viens de repeindre mes volets en bleu. »
« Et c'est vous, pour les volets du père Aspignan ? »
« Evidemment. »
« Vous êtes peintre en bâtiment ? »
« Non. Artiste peintre, mais je fais des extras. »
J'ai cru qu'il plaisantait. J’ai écourté le dialogue car j'étais pressé de rendre visite au père Aspignan.
« A qui ai-je l’honneur ? »
« Peu importe. J’ai votre réponse. »
« Et à quelle question ? »
« J’ai lu votre journal intime. Vous l’avez apparemment oublié dans un grenier. »
Oui, après ce périple en voiture au cœur des Cévennes, il me tardait d'arriver au but. Je venais de déménager dans une maison en front de mer, désertant celle du centre-ville, lorsque j'ai trouvé ce cartable dans le grenier.
A peine installé, je repartais pour quelques jours de vacances à Fondbrun, parmi les châtaigniers. Le gîte « Les genêts d'or » avait attiré mon attention parce qu'il se dressait à l'écart du village, au pied du Mont Lozère. Le propriétaire avait été fort aimable au téléphone.
« Une semaine ? Bien sûr. Il est également possible de louer pour le week-end. Je suis sûr que vous aimerez respirer l'odeur âcre des genêts, chaque matin, en ouvrant les volets. »
Maintenant que j'étais dans la place, rencontrer le père Aspignan était ma priorité. Oui, le rencontrer et lui donner la réponse qu’il attendait. Mais, d’abord, poser mes valises et respirer l'odeur âcre des genêts.
*
Je me suis pointé chez le père Aspignan, l'esprit embrumé par la chaleur et plus de trois heures de route. Il y avait là, à l'ombre du Mont Lozère, dont l'arrogant sommet dominait la vallée, quatre maisons dont une seule me parut habitée. Les volets bleus, la plupart écaillés, devinrent ma boussole. Parvenu sur le perron, je toquais à la porte, un heurtoir à face de bouc. Un vieil homme m'ouvrit, tout sourire. Son regard bleu azur me glaça le sang.
« Je parie que vous vous êtes perdu. Vous avez frappé à la bonne porte, les autres baraques sont aussi creuses que le crâne de Tournicotin. »
« Non, non, je ne me suis pas perdu. C'est justement Tournicotin qui m'a indiqué le chemin. »
« Je plaisantais. Je vous ai observé avec mes jumelles. Un cadeau de ma fille. Entrez ! »
Nous pénétrâmes – il me laissa poliment passer devant – dans la salle à manger qui sentait le renfermé. Il n'y avait aucune fenêtre. Les pierres apparentes donnaient du relief à la pièce. Je me suis dit que certaines masquaient l'unique ouverture sur le monde. Il ne fallait pas être claustrophobe.
« Et puis, c'est une façon de prêcher le faux pour avoir le vrai. »
« Il y a souvent des gens qui se perdent, par ici ? »
« Quand Tournicotin doit s'absenter, ça arrive. C'est pour ça que ce gars est précieux. »
Il m'indiqua un vieux canapé qui grinça lorsque j'y posai mes fesses. Juste en face de nous, il y avait une cheminée dont l'âtre, je ne sais pourquoi, m'évoqua un hall de gare. L'odeur de cendre n'était point désagréable, au contraire. Elle me fit penser à celle des mégots, qui avait disparu dans les bars, et me manquait tant, paradoxalement. Il y avait un tas de bûches, dans un coin, qui attendait l'hiver pour craquer sous la caresse du feu. Le tisonnier gisait par terre, sur un tapis mité, telle la canne d'un aveugle. Cette image m'avait été soufflée par la petite voix qui savait se taire, et manier le murmure avec la discrétion d'une dame du monde.
Le vieil homme resta debout.
« Il s'absente souvent ? »
« Quand il va passer une visite médicale à Nîmes. C'est ce qu'il prétend, en tout cas. Il y reste un jour et une nuit. Je suis sûr qu'il va aux putes. »
« Il n'y a pas de femmes bonnes à marier à Fondbrun ? »
« Si, si. Mais elles l'évitent parce qu'il peint des trucs bizarres. C'est pour ça qu'on dit qu'il est l'idiot du village. Mais surtout parce qu'il se laisse faire par les enfants sans se rebeller. C'est dommage, il est beau mec. »
« Et ses parents... »
Il me coupa comme si c'était tabou d'en parler. Je me trompais.
« Ils l'ont abandonné comme un chiot, sur le bord d'une route des Cévennes, dans un cabas. Au début, on voulait le baptiser Moïse, mais ça a dérangé les paroissiennes. Le couple qui l'a adopté a migré sous d'autres cieux, sans même laisser un mot, quand il a été en âge de se débrouiller seul. Il avait à peine quinze ans. Je pense qu'ils ont fui le village quand ils ont vu ses premières toiles. »
Il y eut un silence.
« Mais si nous parlions de la raison de votre visite. »
« Je pense que vous allez être surpris. »
« Nous allons bien voir. Je vous écoute. »
*
« Je suis en possession de votre journal intime. Je l'ai trouvé dans le grenier de la maison que j'ai achetée. »
Il est devenu blême, comme si je l'accusais d'avoir tué quelqu'un. Il a bredouillé un début de phrase avant de se ressaisir et de se laisser tomber sur le canapé, à côté de moi. J'ai senti le choc de son émoi.
« Et... Et vous l'avez lu ? »
« Oui. Je vous l'ai même amené. Je ne l'ai pas, là, mais je compte bien vous le rendre, plus tard. Je suis juste venu répondre à la question que vous vous posez, à la fin, juste avant les points de suspension. »
« Vous habitez donc chez ma fille. »
« Faut croire. »
« Je suppose qu'elle m'a répondu, à sa façon, avant de ranger mon journal intime, avec les autres babioles. Elle ne peut s'empêcher d'annoter les textes qu'elle lit. Elle était fascinée par les greniers. Elle disait que c'était le rendez-vous des souvenirs. Que, là, ils devenaient consistants au point de... »
« Votre journal intime a dû la conforter dans son opinion. »
« Si vous saviez... »
« Mais je veux bien savoir. J'adore les énigmes. Si j'avais été écrivain, je... »
« Justement. Mélanie est éditrice. »
Je devinai la petite voix aux premières loges, se gavant de l'histoire où j'avais mis les pieds comme on entre sur un territoire interdit. En attendant, j'étais épaté par la gentillesse de ce vieux bonhomme qui semblait accepter que je m'introduise dans sa vie privée par la petite porte, celle restée entrouverte mais que personne n'utilisait, de peur d'affronter son glaçant regard bleu. Il s'était adouci, et me parut même celui d'un père heureux d'entendre parler de sa fille.
« Elle voulait à tout prix publier mon journal intime. Même sous un faux nom, j'ai refusé. Elle trouvait ma prose à son goût. Quand elle était gamine, pour s'endormir, le soir, elle avait besoin que je lui raconte des histoires. C'est moi qui les écrivais, quand j'avais un moment de libre. Là, elle m'a harcelé, nuit et jour, pour arriver à ses fins. J'ai dû me retirer ici, au cœur des Cévennes, pour avoir la paix. Elle ignore où je suis passé, mais elle n'est pas femme à s'inquiéter de l'absence d'un parent. Elle est aussi froide que mon regard. »
Il sourit tristement.
« Il est très bien, votre regard. »
« Merci. Et cette réponse ? »
« J'y viens, voilà : Tu es grand-père. Oui, Jérôme est ton petit-fils. »
« Jérôme ? »
« Jérôme, c'est Tournicotin. »
« Quoi ? Mais vous m'avez menti... »
« Oui. J'aime bien mentir aux inconnus. La sentinelle de Fondbrun n'a pas été abandonnée par ses parents. »
« Maintenant que vous me connaissez un peu, vous pouvez peut-être éclaircir les zones d'ombre qui assombrissent cette histoire. »
« Ma fille avait retrouvé mes traces, elle est même venue à Fondbrun. Par chance, j'avais acheté cette baraque, à l'écart du village. Je crois que quelqu'un l'a néanmoins renseignée. Je m'étais pourtant installé, ici, sous un faux nom. Elle est repartie mais Jérôme est resté, lui. Il avait dix-huit ans. Elle a voulu me piéger. »
« Mais comment avez-vous fait le rapprochement ? Comment avez-vous deviné que Tournicotin était votre petit-fils ? »
« A cause d'une marque qu'il a sur son avant-bras, côté cœur. Regardez ! »
Il retroussa sa manche de chemise, une chemise à carreaux, et je la vis. Une « tache d'encre » en forme de papillon. Il ne lui manquait que les antennes.
« Et c'est là que vous avez décidé de lui envoyer votre journal intime. Pour bien lui montrer que vous n'étiez pas dupe, mais que vous acceptiez la situation. Il y avait encore pas mal de pages à écrire. »
« Et, bien sûr, elle l'a rangé dans son grenier, avec les vieilles babioles. Encore heureux qu'elle ne l'ait pas publié sans me demander mon avis. Mais, dites-moi, vous auriez été un excellent flic. »
Je levai les yeux au ciel.
« Je vais donc vous le rendre, et vous pourrez peut-être écrire vos mémoires si certains détails vous ont échappé. »
« Vous avez bien fait de venir. Je vous demande juste de garder pour vous tout ce que vous venez d'entendre. »
« Je suis une tombe. Et hermétique aux profanations. »
Il avait ri puis m'avait serré la main en m'invitant à le laisser seul. Je me suis retiré sur la pointe des pieds. Parvenu devant la porte, je me suis retourné.
« Je vous apporte votre journal intime, demain matin, d'accord ? »
« Oui, oui. Demain matin. »
Il avait déjà rejoint un pays qu'il était seul à connaître.
*
Les genêts d’or.
Le gîte était planté à l'opposé de la maison du père Aspignan. De l'autre côté du village. Il fallait traverser celui-ci pour s'y rendre. Il y avait du monde aux fenêtres lorsqu'un moteur résonnait dans les rues pavées. La bâtisse – une maison en pierre – boudait, loin de la vie relativement agitée des Cévenols de Fondbrun. Elle ne souriait qu'à la vue d'un nouveau touriste, accompagné ou pas, et débarquant chargé de sacs, de valises. Le crépi de la façade était jaune, imitant probablement la couleur des genêts. Les volets étaient bleus, je les aurais préférés verts. Ce gîte détonnait dans le paysage, et c'était certainement voulu.
« Il est tombé du ciel, une nuit, et le proprio passait dans le coin, rentrant de chez une maîtresse, il a trouvé la clef sur la porte, il est entré. »
Le côté poétesse de la petite voix m'amusait parfois, me comblait rarement.
J'étais rentré en m'efforçant de pétarader le moins possible – j’ai du mal à me séparer de ma vieille Simca 1000. Pas envie, à peine arrivé, d'attirer l'attention des autochtones. Je risquais d'exposer le père Aspignan à la curiosité ambiante, accessoirement à la vindicte populaire. La petite voix n'intervint point lorsque, par la pensée, je songeai que le scénario de cette histoire était plus compliqué qu'il n'y paraissait. Je ne pouvais m'empêcher de râler, invectivant les pigeons qui s'envolaient presque sous mes roues. Je râlais parce que j'avais omis de demander au vieil homme où habitait Tournicotin. Et, surtout, pourquoi il avait eu droit à ce surnom ridicule. Mais peut-être qu'en demandant aux enfants du village...
« Mauvaise idée ! » me lança la petite voix.
« Ah, te voilà, toi ! Oui, tu as raison, il faut être plus subtil. Cette histoire doit véroler le village. Il y a les taiseux qui en savent trop et ceux qui ignorent tout et parlent sans arrêt. »
Je m'imaginais discutant avec Tournicotin lorsque celui-ci pianota à la fenêtre, un sourire de benêt plaqué sur le visage. J'avais du mal à croire qu'il en fût un. On eût dit qu'il avait anticipé mon désir de le rencontrer dans un autre contexte. Pas envie de discuter avec une sentinelle, fût-elle celle de Fondbrun.
« Attendez, je vous ouvre ! »
La porte était lourde, très lourde. Il entra et me serra la main. Sa poigne était virile.
« Je voudrais savoir si le père Aspignan va bien. C'est un brave homme, il m'a toujours respecté. Moi, je n'ose pas lui parler. »
« Ne te fatigue pas, il m'a tout dit ! »
« Tout ? »
« Tout. »
« Et il vous a dit que je suis son petit-fils ? »
« Non. C’est moi qui lui ai appris. »
Ses yeux ont brillé, mais ce n'étaient point des larmes. Un feu l'habitait soudain. Il changea, devint mature, sérieux. L'idiot de village se transforma, en un éclair, en jeune homme normal. Je me suis dit que si les enfants le voyaient, ils ne le reconnaîtraient pas. Ils le respecteraient.
« Vous avez joué à l'idiot du village pour donner le change ? »
J'étais bien obligé de le vouvoyer, maintenant.
« J’ai toujours rêvé de faire du cinéma. »
« C’est vrai ? »
« Non. »
J’ai haussé mentalement les épaules, soutenu par la petite voix, muette mais point sourde.
« Vous savez, votre grand-père en a gros sur la patate, il a éprouvé le besoin de tout me raconter. Il s'est délesté de ce poids comme on se jette à l'eau quand on a trop chaud. »
Je me suis cru obligé de tout lui rapporter. Pour avoir confirmation de la vérité.
« Tout est exact. Mais ma mère a surtout cherché à se débarrasser de moi parce que mes toiles commençaient à interpeller la critique. Je les publiais sur un petit magazine qu'un copain de lycée, fan de peinture destroy, avait créé. Elle les trouvait morbides. Elle craignait, si je devenais célèbre, que les gens ne boycottent les bouquins à l'eau de rose qu'elle éditait. Toute ma vie, j'ai entendu dire que mes toiles étaient bizarres, mais elles ne font que refléter le monde tel qu'il est dans sa nature profonde. Vous voulez en voir quelques-unes ? »
« Volontiers. »
« Suivez-moi ! »
Il habitait une maison minuscule coincée entre la mairie et la boulangerie. Il me fit entrer en poussant la porte restée ouverte. Il y avait d'étranges dessins sur les pierres apparentes. Des vaches à cinq pattes, des oiseaux sans ailes, des poissons poilus...
« Je ne la ferme jamais en été, c'est pour les courants d'air. Il y fait frais en pleine canicule. »
« Mais… »
« Non, personne n'oserait se hasarder chez l'idiot du village en son absence. Et, pour la chaleur, tout le monde préfère l'église. »
Il m'entraîna dans une pièce sombre dont la fenêtre était fermée. Il ouvrit les volets qui grincèrent comme un vieux sommier. La lumière pénétra et illumina des toiles alignées au pied des quatre murs.
« Vous ne les accrochez pas ? »
« Non, elles ont le vertige. »
Elles étaient toutes couvertes d'un drap. Il en déshabilla une, après avoir tâtonné, et me la montra.
J'ai verdi. Comme le compositeur italien, oui. La petite voix venait de me souffler son désarroi, comme souvent en faisant de l'humour et après avoir lu dans mes pensées.
La toile montrait un bébé relié à sa maman par le cordon ombilical. Il était barbu et tenait un couteau.
« Vous voulez en voir une autre ? »
« Pas vraiment, non. »
Je sortis de la pièce sans rien dire. Il éclata d'un rire qui me glaça le sang.
« Dites, vous voulez que je ramène le journal intime à mon papy ? »
« Ça ne sera pas nécessaire, merci ! »
Je reçus la caresse du soleil comme une délivrance.
– EPILOGUE –
J'ai très vite renoncé aux vacances. J'ai posé le journal intime du père Aspignan sur la table de la salle à manger du gîte et je suis parti. Je quittais les Cévennes comme un voleur. J'avais payé d'avance.
L'odeur âcre des genêts était plus forte que jamais, me serrant la gorge. J'ai toussé plusieurs fois pour me libérer des mains de l’étrangleur. J'ai embrassé ma Simca 1000 avant de monter à bord. Les effluves d'essence, un onguent sur une plaie béante. J'ai démarré en trombe puis j'ai fait volontairement crisser les pneus sur les pavés en traversant Fondbrun. Je me suis retenu d'utiliser mon klaxon italien. J'étais pressé de rentrer.
« Alléluia ! »
La sensation d'être au volant d'un bolide qui me conduisait vers la lumière. La chanson de Léonard Cohen s'est imposée à mes lèvres, illuminant mon sourire crispé de déserteur.