L'oiseau-miracle

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  Marcel, mon griffon, lorsque je sors, garde la maison.

  Sa niche, c'est mon ami Raoul, assez doué de ses mains, qui l'a confectionnée à partir de vieilles planches. Son père était charpentier.

  Marcel est un bon gardien. Avec lui, personne n'ose enjamber le muret du jardin. J'ai été cambriolé deux fois avant de me rendre au refuge et d'en ramener cette sentinelle dont le regard doux devenait menaçant avec le talent d’un mime.

  L'hiver, je rentre la niche dans la véranda. Marcel aimait la neige, il sautait pour attraper les flocons, mais rentrait souvent la truffe gercée. Pour son bien, je le privais de ce plaisir. Et comme j’avais la trouille de me casser la figure, dehors…

 

*

 

  Il sautillait sur le bord de la route. Je n'en avais jamais vu de pareil. Il était vert et bleu, avec une huppe jaune sur la tête. Je roulais au ralenti. Je détestais la vitesse, en ville, encore plus à la campagne. J'avais rendez-vous avec mon ami Raoul. Il s'était acheté un mas dans l'arrière-pays. Je n'avais pas les moyens de l'imiter, mais comme il m'invitait souvent, chez lui, c'était un peu chez moi.

  Quand j'ai vu ce petit oiseau, avec son bec recourbé, faire des bonds de cabri, je me suis arrêté sur le bas-côté, un peu plus loin, pour l'observer dans le rétroviseur. Il semblait un ange tombé du ciel. Cette pensée m'amusa. Mon père se prénommait Ange et il était bien planté sur ses deux jambes. Mais une terrible maladie l'avait déquillé de son piédestal. Une onde de tristesse me submergea. Il était décédé l'année dernière, et les souvenirs affluaient déjà. Les plus lointains, ceux appartenant à mon enfance.

  J'ai fait marche arrière. Pourquoi le piaf ne s'envolait-il pas ? Etait-il blessé ? Une aile cassée ?

  Papa aussi, à la suite de son AVC, ne pouvait plus décoller. L'image, peu convaincante, me ramena sur terre.

  Il n'y avait plus rien sur le bord de la route, juste quelques coquelicots exsangues. Le petit oiseau avait disparu. J'ai redémarré. J'avais quelque chose à raconter à Raoul. J'ai multiplié les coups d'œil dans le rétro, même sachant qu'il était trop loin pour que je l'aperçoive.

  « Allez, reviens, petit oiseau ! Reviens ! »

  A quoi bon ? Puisque je partais.

 

*

 

  Raoul m'attendait sur le pas de la porte, dans l'ombre de l'auvent. Je me suis toujours demandé où il trouvait le courage de tourner le dos au heurtoir, une tête de serpent. Un jour, j'allais le retrouver agonisant, prisonnier de ses anneaux. A sa place, je ferais des cauchemars, mais nous n'en parlions jamais. Il aimait vivre dangereusement. Il m'avait juste dit, dans un grand sourire, qu'il était inoffensif, que c'était une couleuvre.

  Je m'étais garé dans la cour du mas, à deux pas du trou rectangulaire qui s'apprêtait à devenir une piscine. Mon ami avait la folie des grandeurs, mais il avait si peu de suite dans les idées qu'il laissait en plan tout ce qu'il commençait.

  « Quand tu veux on se jette à l'eau. »

  « M'en parle pas, mec ! Y'a du mou dans le sous-sol. »

  « Comment ça ? »

  « Des sables mouvants. En creusant, je me suis enfoncé jusqu'à la taille. »

  « Des sables mouvants dans la garrigue ? Gros mytho ! »

  Et il avait éclaté de rire.

  « Non, il fait trop chaud. »

  « T'avais qu'à embaucher des terrassiers. »

  « Tu sais bien que si j'ai du monde, je bois. Et je suis devenu sobre. Mon médecin traitant m'a conseillé d'arrêter le pastis si je voulais éviter d'attraper une saloperie. »

  « Dommage que tu ne sois pas sourcier. »

  Il avait grincé des dents en me servant mon verre de pastis. Nous étions assis sur la terrasse. Les chaises de jardin étaient peu sûres et nous risquions, à tout moment, de nous retrouver le cul par terre.

  « Et toi, tu vas boire quoi ? Un Gambetta limonade ? »

  « Non, juste une mauresque. L'orgeat, ça ne fait pas de mal aux hommes de bonne volonté. »

  « Oui, mais il y a du pastis. »

  « Si peu, Franck. Si peu. »

 

  Il cuisinait la ratatouille à merveille. Il avait récolté les légumes dans son potager – le jardin se trouvait de l'autre côté du mas.

  « J'ignorais que tu avais la main verte. »

  « Moi aussi. Mais bon, quand on vit à la campagne, on a tendance à vouloir imiter la nature. »

  « Mais, en ville, tu avais des fleurs sur ton balcon, non ? »

  « Oui, mais ce n'est pas la même chose. Les fleurs se débrouillent toutes seules, les tomates, en revanche, il faut les aider un peu. Les tuteurer, les arroser au bon moment, toujours le soir, et ne pas les noyer sous prétexte que le soleil tape dur. Et... »

  « Oui, oui, bon, ça va... Parle-moi plutôt de ta collection de vieux livres. »

  Il aborda le sujet alors que nous en étions au troisième pastis.

  « Elle s'agrandit. Les bouquinistes d'Aubagne me réservent de belles surprises. Récemment, ils m’ont déniché une nouvelle inédite d'Edgar Allan Poe. Elle m'a coûté une petite fortune. Un manuscrit qui n'a jamais été envoyé à son éditeur, et trouvé au fond d'un tiroir, chez un particulier. Il y a des taches de café sur le dernier feuillet. »

  « Le titre ? »

  « L'oiseau-miracle. »

  J'ai tiqué. Etait-ce le moment d'évoquer le piaf bondissant de tout à l'heure ? Le hasard faisait parfois bien les choses. Pour une obscure raison, j'ai décidé d'attendre le dessert. Nous attaquions une seconde bouteille de Gigondas. Avec Raoul, il y avait toujours du fromage. Il préférait sauter le hors-d'œuvre.

  « Le bouquiniste t'a donné le nom de ce particulier ? »

  « Je n'ai pas pensé à le lui demander. Pas important, si ? »

  « Et si c'est du pipeau ? »

  « Je le connais bien, maintenant, il est honnête. Il a dû demander son avis à un graphologue. »

  « Si tu le dis. »

  Sous l'effet de l'alcool, ma voix commençait à chanceler. J'ai changé de sujet, avant qu'elle ne déraille pour de bon, en me délectant de ma première bouchée de mousse au chocolat.

  « Tu sais ce qu'il y avait sur la route, à deux kilomètres d'ici ? »

  Je répondis à son silence. Il avait fermé les yeux et savourait, lui aussi. Nous partagions le péché de gourmandise.

  « Un petit oiseau comme je n'en ai jamais vu. Des couleurs incroyables. Il sautillait sur le bord de la route. Puis il a disparu comme par enchantement. »

  « Il a dû s'envoler. C'est normal, pour un oiseau, non ? »

  « S'envoler ? Non. Je crois qu'il était blessé. »

  « Alors c'est l'oiseau-miracle de la nouvelle de Poe. »

  « Oui, justement. Ça parle de quoi ? »

  « Un oiseau qui porte bonheur mais qu'un type enferme dans un coffre-fort parce qu'il a peur qu'on le lui vole. »

  « Un dingue, quoi. »

  « Non. Un paranoïaque. »

  « Et un peu maso. »

  « Oui. »

  Je n'ai point été agacé par son manque d'intérêt pour la coïncidence que je lui servais sur un plateau. Le vin me rendait tolérant. Ses yeux brillaient d'un feu particulier. Celui de l'homme qui a fait un bon repas et bien bu. J'ai attendu de dessaouler un peu, tandis qu'il somnolait sur son canapé, et j'ai repris le volant, accompagné du secret espoir de revoir le piaf bigarré.

 

*

 

  Comme souvent, ma présence avait motivé mon ami à boire plus que de raison. J'avais été égoïste, oubliant ce que son médecin traitant lui avait conseillé, et qu'il aurait dû lui ordonner. Le père de Raoul était décédé d'une méchante cirrhose. J'étais incapable de prendre du plaisir, à table, si je faisais la « traversée » en solitaire. Il m'était arrivé de ne pas inviter une jolie femme au resto parce que je la savais hermétique à la boutanche.

  Cette nuit-là, je suis retourné en enfance. Un rêve « historique ». Un vécu qui revenait à la charge quand j'étais perturbé par un événement majeur. Mais là, il n'y avait eu que ce petit oiseau sur le bord de la route, et le mépris de Raoul, comme si cette anecdote ne valait pas la peine de troubler une si bonne ratatouille. J'avais été déçu. Pas vexé, non, juste déçu.

  Ma gueule de bois avait à peine bourgeonné. Mais la porte de la cage cachée sous mon crâne s'était ouverte. Le plus doux des songes avait battu de l'aile. Le jour où, en rentrant de l'école, j'avais trouvé un oiseau que j'avais cru mort et ramené à la maison pour l'enterrer dans le jardin. C'était une hirondelle, elle vibrait dans ma main. Elle n'était qu'assommée. Je venais de creuser un petit trou que j'ai dû reboucher car devenu inutile. Elle s'était posée sur le mur du jardin, histoire de m'observer de longues minutes, puis avait rejoint les autres « messagères du printemps », perchées sur les antennes, les fils électriques, ou cinglant l'espace au-dessus des toits. Ce fut comme si elles s'étaient donné rendez-vous pour me remercier d'avoir sauvé la vie de leur copine. Un remake à l'eau de rose du film d'Hitchcock, Les Oiseaux.

  Ce n'était pas la première fois que je rêvais pendant la sieste. Je me suis réveillé en sursaut. Raoul au téléphone. On avait forcé son coffre.

  « Tu te rends compte, mec, quelqu'un a essayé de me voler le manuscrit de Poe. »

  « Qu'est-ce que tu racontes ? Tu penses que ton bouquiniste est dans le coup ? »

  « Pourquoi tu dis ça ? »

  « Parce qu'il n'y avait que lui qui était au courant. Tu en as parlé à quelqu'un d'autre ? »

  « A toi, et c'est tout. »

  « Tu as appelé le bouquiniste ? Si ça se trouve, il s'en est débarrassé en te le vendant. Il se sentait menacé et... »

  « Mais c'est tordu comme idée. »

  « En tout cas, il doit avoir de la valeur, ton texte. »

  Il y eut un silence. Raoul devait gamberger.

  « Dis-moi, t'as remarqué la similitude avec l'histoire ? Un oiseau qui porte bonheur mais qu'un type enferme dans un coffre-fort parce qu'il a peur qu'on le lui vole. »

  Il me fit l'effet d'un mec qui réagit à retardement après avoir appris la mort d'un parent.

  « C'est vrai ça, je n'y avais pas pensé. Il va falloir que je le déplace. »

  « Tu veux que je le cache ici ? J'ai plein de coins et de recoins, de la cave au grenier. Ton cambrioleur aura du mal à le trouver. C'est un véritable labyrinthe chez moi. Et puis, il y a Marcel, mon chien. »

  Alors que je m'y attendais le moins, Raoul me lança : « Et l’oiseau, tu l'as revu ? »

  « Pas du tout. Ça aurait été un miracle. »

 

  Une semaine a passé. Raoul n'avait pas rappelé. J'ai commencé à m'inquiéter. Une nuit, un bruit de machine à coudre m'a bouté hors du sommeil. Je me suis assis sur le lit, dans le noir, et j'ai tendu l'oreille. Le silence pesa sur mes épaules, mais il ne dura guère. J'ai fait la lumière et je l'ai vu, de l'autre coté de la fenêtre, avec sa huppe jaune et son bec recourbé, qui pianotait sur la vitre. Je fermais rarement la fenêtre en plein été, à cause de la chaleur, évidemment. Déjà que j'étais insomniaque, transpirer au cœur de la nuit eût aggravé mon cas.

  Il a suffi que je me lève pour qu'il disparaisse. Il me refaisait le coup. J'ai ouvert la fenêtre et il a surgi de nulle part, frôlant mon oreille gauche et dispersant quelques plumes dans ma chambre. L'une d'elles, étrangement blanche, vint se poser mollement sur la lampe de chevet, provoquant un clair-obscur de crépuscule. Elle prit feu et le bel oiseau repartit par où il était venu. Il y eut une odeur de brûlé qui me fit grimacer puis tousser. J'ai soufflé sur la flamme qui s'est éteinte alors qu'elle aurait dû enfler, devenir un flambeau. Je crois bien avoir voulu mettre le feu à ma baraque. Le téléphone a sonné. Raoul.

  « Franck, le cambrioleur est revenu. Je faisais semblant de dormir et quand il est entré dans ma chambre, je lui ai sauté dessus. Je ne comprends pas, le coffre est en bas, dans le salon. »

  « Et moi, c'est l'oiseau... »

  « Quoi, l'oiseau ? »

  « Tu ne m'as pas écouté, l'autre jour. Le piaf bigarré que j'ai vu sur le bord de la route quand je suis venu chez toi. »

  « Oui, et alors ? »

  « Il a voulu entrer dans ma chambre et... »

  Il y eut un cri de douleur. Je dus décoller le portable de mon oreille. Raoul avait assommé le type mais celui-ci avait visiblement repris ses esprits. J'imaginai mon ami se faire surprendre par derrière, recevant un coup de bâton sur la tête et s'effondrant lourdement. Je me suis précipité sur le palier et j'ai dévalé les marches jusqu'à la porte d'entrée. Une heure plus tard, j'étais devant le mas de Raoul. Les flics étaient là.

  Mon ami était allongé, inerte, sur la descente de lit, la nuque ensanglantée. Un brancardier m’avait donné quelques détails. Mais qui donc avait alerté la police ?

 

*

 

  Raoul est sorti du coma après une semaine d'absence. Il avait une jolie cicatrice dans le cuir chevelu. Sa tête ressemblait à une tirelire dont elle était la fente. Le cambrioleur avait pris la fuite, et la police était à ses trousses. Le milieu des bouquinistes avait été passé au crible, ainsi que celui des collectionneurs, en vain. L'enquête traînait en longueur. Le manuscrit de Poe était toujours dans le coffre.

  « Il doit avoir de la valeur. Peut-être plus que le prix que mon ami bouquiniste m'a fait payer. »

  « En tout cas, ce qui est sûr, c'est que personne ne peut douter de son authenticité, maintenant. Moi, le premier. »

  Son visage aux traits tirés s'illumina.

  « Je vais louer un coffre à la banque. »

  Je fis la moue et haussai les épaules.

  « A ta place, je me méfierais des banques. Gaffe au revers de la médaille ! Tout ce cinéma s'il te faut le récupérer. On ne sait jamais, tu peux avoir besoin d'argent. Tu ne mangeras pas du papier. »

  « Il y a les amis... »

  « Couillon ! Je t'ai proposé de m'en occuper. Tu sais, avec Marcel comme chien de garde, ton manuscrit ne risque rien. Tu as éludé. C'était ton droit de ne pas avoir confiance. Mais tu as eu tort. »

  Ce fut à son tour de hausser les épaules.

  « Je peux changer d'avis. »

  Et là, mon visage s'illumina – comme le sien, tout à l'heure – et je ricanai.

  « Dis-moi, vieux, ton heurtoir à gueule de serpent n'a pas été très efficace. »

  « Je t'avais bien dit qu'il était inoffensif. »

  « Je vais t'en offrir un plus musclé. Une tête de dragon, par exemple. »

  « Surtout pas, malheureux ! Il foutrait le feu à la baraque puis aux pinèdes. Les flics, les infirmiers, et maintenant les pompiers ? Pitié ! »

 

  Cette fois, j'ai fait le voyage avec Marcel. Il était tout fier, truffe au vent, sur le siège passager. C'était un convoi exceptionnel. Le manuscrit de Poe.

  Raoul n'avait plus le goût, son palais était en stand-by, et j'avais appris que son médecin traitant s'en félicitait, paradoxalement.

  « Comme ça, au moins, tu reposeras ton foie. »

  « Vous êtes cruel, docteur ! »

  Raoul n'avait jamais osé le tutoyer. Une marque de respect, disait-il.

  « Il pourrait être mon grand frère. »

  « Et tu vouvoierais ton grand frère, toi ? Heureusement que tu n'en as pas, même petit. »

 

*

 

  Raoul a recouvré le sens du goût. Dans la foulée, il m'a invité. A table, la routine a une saveur particulière, différente. Au menu : aïoli.

  Les flics avaient eu beau revenir pour relever de nouvelles empreintes, ils avaient fait chou blanc, et l'affaire avait été classée. Mon ami avait eu droit à des excuses très officielles, et basta ! Son côté anarchiste avait refait surface ; il s'était acquitté d'une amende pour outrage à agent. Il avait joint le geste à la parole.

  Approchant du mas de mon ami, j'ai cru apercevoir le piaf bigarré qui sautillait sur le bord de la route. Mais comme c'était exactement au même endroit que l'autre fois, je me suis dit que j'avais une hallucination, et je suis passé à autre chose.

  J'avais une de ces fringales.

  Marcel gardait la maison. Mon voisin, monsieur Buttin, lui trouvait un joli sourire quand il montrait les crocs. Un sourire à faire peur.

  En pénétrant dans l'antre de Raoul, j'ai caressé le heurtoir à tête de serpent et feint d'être piqué.

  « T'es con ! Entre, j'ai servi le pastis. Tu n'as que cinq minutes de retard. Les glaçons ont à peine fondu. »

  « Tu es bien tatillon pour un anar ! »

 

  Après le repas, arrosé d'un petit rosé à tomber par terre, Raoul me montra le poème que les bouquinistes lui avaient offert. Ils s'étaient cotisés pour lui changer les idées, mais également pour lui montrer qu'ils ne lui en voulaient pas de les avoir indirectement embringués dans cette histoire.

  Un poème de Jules Verne. Le papier était jauni, rien d'étonnant. On eût dit que l'on y avait vomi dessus. La version originelle, écrite sur un coin de nappe. Ce que l'on dit toujours pour faire monter les prix.

 

J'aime ces doux oiseaux...

 

J'aime ces doux oiseaux, qui promènent dans l'air

Leur vie et leur amour, et plus prompts que l'éclair,

Qui s'envolent ensemble !

J'aime la fleur des champs, que l'on cueille au matin,

Et que le soir, au bal, on pose sur son sein
Qui d'enivrement tremble !

 

  « Oui, Franck. Encore une coïncidence. »

  Mon portable sonna. C'était monsieur Buttin, mon voisin. Il avait entendu Marcel aboyer, puis plus rien. Un silence de cimetière. Il s'angoissait.

  « Vous devriez rentrer. Je n'ai pas appelé la police. Avec eux, il faut s'attendre à tout. Ils sont capables de se pointer avec des journalistes. Surtout depuis que les cambriolages se multiplient dans le quartier. »

  « J'arrive ! »

  Et j'avais laissé Raoul en plan. Juste avant le tiramisu.

  J'ai titubé jusqu'à la voiture. Guidé par l'intuition, je me suis retourné. Mon ami se tenait à la fenêtre de la cuisine et m'observait. Il y avait de l'inquiétude dans son regard. Il savait pourtant que je tenais bien l'alcool.

 

  Je m'attendais à un attroupement devant ma maison. Le boulevard était désert. L'heure de pointe s'émousserait dans quatre heures.

  Je m'attendais à ce que ma porte soit ouverte...

  Même pas.

  Quelque chose m'a choqué quand je suis entré.

  Je m'attendais à...

  D'habitude, Marcel se jette sur moi et me lèche la figure en se dressant sur ses pattes arrière. Un réflexe de chien, et la routine pour le maître d’un chien.

  Il y avait une plume blanche par terre, à l'entrée du salon. Aucun courant d'air ne me parut capable de l'ébranler. Pesait-elle une tonne ? J'avais refermé la porte d'entrée avec une telle violence...

  Je me suis précipité dans l'escalier. J'avais caché le manuscrit de Poe dans l'armoire, derrière les piles de pulls, sur la plus haute étagère.

  Il n'y était plus. A la place, il y avait une autre plume blanche. Si lourde et pourtant incapable de casser du bois.

  Par la fenêtre, j'ai regardé la niche de Marcel. La sensation de l'avoir mise là pour veiller sur un souvenir, tel un mausolée. Dessous, la tombe de mon chien. C'était absurde. Une troisième plume blanche virevolta au-dessus du muret, atterrit mollement, et s'enfonça dans la terre du jardin.

  Alors j'ai compris que...

  Que le passé avait récupéré...

  Récupéré un texte précieux.

 

  Six mois plus tard, je trouvai une vieille photo, dans le grenier, tandis que je mettais un peu d'ordre parce qu'un brocanteur venait pour un devis. J'avais un urgent besoin d'argent. Heureusement, mes parents gardaient tout, et mon grand-père avait collectionné des cahiers d'écoliers – il était instituteur. Je n'allais pas manger du bois ou du papier, si ?

  Sur le cliché, Marcel jouait avec un piaf bigarré qui lui picorait la truffe de son bec recourbé.

  J'ai appelé Raoul qui sortait à peine de dépression.

  « Raoul, j'ai retrouvé Marcel. »


Publié le 25/02/2026 / 1 lecture
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