La chambre du revenant

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Je m’y suis pris trop tard. Je ne m’y attendais pas. Mon patron devait tirer le rideau, une semaine en juillet, et il avait changé d’avis.

Juin fermait boutique.

« Finalement, je reste. Tu peux partir. T’as cinq jours de RTT à rattraper. Je sais que tu meurs d’envie de retourner en Lozère. Là-bas, avec la lumière de juillet, tu vas faire des envieux chez tes amis photographes. »

« Que s’est-il passé ? »

« J’avais prévu d’aller en Corse avec la nana que j’ai rencontrée, l’autre soir. »

« Elle t’a posé un lapin ? »

« Un gros. Je voulais le cuisiner, mais il courait trop vite. »

« Tu sembles le prendre avec le sourire. »

« Tu sais bien que je suis un éternel optimiste. »

« Si tu le dis. »

Un peu plus tard, il s’est enfermé dans les chiottes. Au bout de vingt minutes, j’ai craqué. J’ai fermé la boutique à clef et je l’ai rejoint sur la pointe des pieds. Je l’ai entendu qui reniflait. J’ai collé l’oreille à la porte. Un bruit de déglutition. J’ai immédiatement reconnu l’odeur…

« Il est bon ? »

« Trente ans d’âge. »

« Tu fais goûter ? »

« J’ai tout bu. Y’avait qu’un fond. »

« Si j’avais su… »

« Tu aurais fait quoi ? »

« Je t’aurais suivi sur le trône. »

« Il ne doit y avoir qu’un seul roi. »

Il a ricané.

« Maintenant, il ne me reste plus qu’à noyer mon chagrin en travaillant. »

Il n’avait vraiment pas de chance. Moi non plus, paradoxalement. Je n’avais jamais eu l’occasion de bosser seul dans sa librairie.

 

J’ai eu cette chance que mon vieil ami se décide à prendre la suite de ses parents. Il avait déclaré qu’il m’embaucherait. Je savais qu’il tiendrait parole. J’étais au bord de la dépression et il m’avait empêché de sauter dans la grande gueule du vide qui ne demandait qu’à me gober.

Au lycée déjà, Raoul se vantait d’avoir des parents commerçants, qu’il leur succèderait quand son père perdrait patience avec certains clients.

« Il lui arrive de râler après une nana qui achète un roman à l’eau de rose. »

« C’est l’âge. »

« Justement, papa n’évoque jamais la vieillesse, surtout devant maman. Se sentant décliner, il est devenu agressif quand une cliente refuse de l’écouter lorsqu’il l’avertit qu’un livre est sans intérêt. Que, même le feuilleter est une perte de temps. Des femmes mûres achetant des trucs de gamines… il ne supporte plus. »

Raoul imitait pitoyablement son père. Pour son interlocutrice, il prenait une voix ridicule qui correspondait plutôt à celle d’une collégienne.

« Je suis désolée, cher monsieur, si je porte mon dévolu sur des livres qui se lisent vite. C’est pour tuer le temps pendant que je bronze à la plage. »

« J’espère qu’il se vengera si vous le ratez. »

« Pardon ? »

« Non, rien. Bonne lecture, mademoiselle. »

Raoul assistait à des scènes de ce genre pratiquement chaque fois qu’il rejoignait ses parents, en fin d’après-midi, pour apprendre le métier.

 

C’est lui qui m’avait conseillé la Lozère. Ses parents l’y amenaient quand il était ado. Il avait renoncé à les suivre parce qu’il a commencé à fréquenter.

« Tu verras. En juillet, la lumière irradie. T’as envie de t’y baigner. »

« Et les coups de soleil ? »

« Ils font mal. Mais ils ne laissent pas de bleus. »

Je cherchais un endroit où pratiquer mon passe-temps favori dans les meilleures conditions. J’avais été enchanté par mes clichés. J’avais l’habitude de les glisser dans un herbier. Là, j’en avais rempli trois.

J’avais loué un gîte, à deux pas de Langogne, en Margeride. Par la fenêtre de la chambre, je pouvais admirer le lac de Naussac. Le matin, j’entendais les foulques macroules se battre avec les colverts pour la possession du territoire. Etrangement muets, les coqs faisaient la gueule. Jaloux comme des stars abandonnées. Et il y avait l’impressionnant barrage hydroélectrique. Le soir, des ombres biscornues dansaient sur cette étrange muraille. Des pêcheurs, en barque, prétendaient les avoir vues mimant la fornication, mais personne ne les croyait lorsqu’ils déballaient tout, accoudés au comptoir du Café de l’Univers, à Langogne. Je m’y rendais, chaque matin, pour boire un vrai café en grignotant un croissant.

« Ils racontent toujours les mêmes choses. Ils sont obsédés. Et si quelqu’un va vérifier, il rentre bredouille. »

Le garçon semblait s’en amuser. J’avais sympathisé avec lui. Il s’appelait Oscar.

Je voulais ajouter ces ombres libidineuses à mon troisième herbier, mais il était temps de rentrer.

« Vous reprenez le travail demain ? »

« Oui. Mais je reviendrai l’année prochaine. »

« Alors, à bientôt. »

Grâce à la nouvelle nana de Raoul, j’allais pouvoir être fidèle à ma parole.

Maintenant, il ne manquerait plus que le Café de l’Univers soit fermé, ou que le garçon ait été viré.

 

*

 

Je m’y suis pris trop tard, oui. Mais ce n’était point de ma faute.

Il me restait dix jours, à peine, pour dénicher un point de chute. Dormir à la belle étoile, dans une région souvent exposée à la pluie, à la fraîcheur nocturne, même en juillet, n’était pas raisonnable.

Un seul hôtel, à Langogne, avait encore des chambres de libres. Les places en gîtes ou en campings étaient réservées depuis février.

J’ai porté mon dévolu sur le rescapé de l’invasion. J’ai appelé l’Hôtel Bel-Air. Il m’a été indiqué que je devais me déplacer.

« Dans dix jours ? »

« Oui. »

« Vous êtes sûre qu’on ne peut pas réserver par téléphone ? »

« Ni par téléphone, ni par Internet. Nous voulons voir à qui nous avons affaire. »

« Vous jugez vos clients sur la mine ? »

« Moi, non. Je ne suis qu’une employée, ici. »

Je n’ai pas relevé l’incohérence du propos.

« Ce zèle vous honore. Bon, vous êtes certaine qu’il y aura encore des chambres, dans dix jours ? »

« Oui. De toute façon, je vous en garde une, si les autres sont prises d’ici là. »

« Comment ça ? »

« J’aime beaucoup votre voix. Je voudrais voir si votre plumage se rapporte à votre ramage. »

Elle a gloussé.

« Vous savez parler aux hommes, vous. »

« Je suis très sensible aux timbres. Ça, c’est parce que je suis une passionnée d’Opéra. »

« J’ai cru, un moment, que vous alliez me dire que vous étiez numismate. »

Encore cette incohérence dont cette réceptionniste semblait friande.

J’avais cru, un moment, qu’elle m’avouait être numismate.

« En effet, je comprends mieux. A bientôt, alors. »

« A bientôt. »

Je me suis demandé si j’étais en train de rêver.

J’avais profité de mon temps de pause… Peut-être m’étais-je endormi et…

Mais non ! Je déambulais dans les rayons, le portable collé à l’oreille, pendant que Raoul vendait le dernier bouquin paru traitant de la Bête du Gévaudan. Paradoxalement, j’avais été incapable de renseigner ce client. J’étais surtout troublé par la coïncidence.

 

Pour me rendre en Lozère, j’ai négligé le Cévenol, trop lent. J’ai pris ma voiture et je suis passé par l’A7 puis l’Ardèche. J’économisais une heure. Du temps et de l’essence. J’ai siffloté La Montagne, la chanson de Jean Ferrat, après avoir franchi le Rhône. Ce qui m’a donné soif.

En arrivant à Pradelles, en Haute-Loire, juste avant de plonger sur Langogne, je me suis arrêté sur le bas-côté pour applaudir. Je me sentais libérer comme si je sortais de prison. Le soleil brillait de mille feux. J’avais failli dégainer le matos pour photographier les étincelles qui balisaient la vallée de l’Allier.

Les tuiles en argile détonnaient dans le paysage. Mais je n’imaginais point des lauzes couronnant ces maisons regroupées autour du centre-ville, jadis ceint de remparts destinés à dégoûter les envahisseurs avides de prendre le bourg par la force.

 

Il y avait un bar à côté de l’Hôtel Bel-Air. Ce dernier surplombait le jardin public. Il apportait assez d’ombre pour ne pas avoir à se réfugier sous les arbres. Le double-vitrage des fenêtres isolait des cris d’enfants. La Lozère était fâchée avec la canicule. La dernière remontait à 2003 et, ici, elle n’avait duré que six jours. On ne risquait pas d’être obligé de s’aérer et d’être attaqué en piqué par un essaim de décibels.

« Qu’est-ce que je vous sers ? »

« Un demi. »

« Je vous ai vu chercher… vous avez pris une chambre au bel-Air ? »

« Oui. Vous êtes très observateur. »

« Vous avez réservé, j’espère… »

« Non, pas du tout. La réceptionniste m’a dit de venir, qu’elle m’en gardait une… »

Il m’a regardé droit dans les yeux.

« On vous a fait une blague. Vous êtes venu pour rien, à mon avis. Tous les hôtels sont pleins. De toute façon, il n’y a pas de nana à la réception. Le patron est bien trop misogyne pour embaucher une femme. »

 

Ce fut comme si j’avais pris un coup derrière la tête. Je me suis machinalement massé les cheveux. J’étais maintenant pressé de vérifier. Est-ce que je venais de me faire bizuter ? Etait-ce la coutume à Langogne ? L’été dernier, pourtant, je n’avais pas vécu pareille humiliation. Oscar avait été correct au Café de l’Univers.

« Tu as de mauvaises pensées. Tu pourrais revenir dans son bar et lui mettre ton poing là où ça fait mal. Allez ! Ressaisis-toi ! Fonce ! Je suis sûr que tu es attendu, peut-être même espéré. »

J’ai payé ma consommation et je suis sorti sans dire au revoir. Un geste de la main avait suffi.

 

Le mur de façade était lézardé. Des tags tentaient de lui donner figure humaine, en vain. A leur vue, j’ai haussé les épaules. Ce bâtiment avait probablement enjambé deux siècles. Le hall semblait une galerie de tableaux. Des toiles montrant des Sarrasins à l’assaut de remparts que je devinais être ceux de Langogne, jadis. L’escalier était en bois, et j’ai craint de l’entendre craquer chaque fois qu’un insomniaque rentrait au cœur de la nuit.

Il y avait un mec à la réception. Il lisait Midi Libre, le quotidien local. J’y suis allé mollo.

« Bonjour, monsieur. On m’a dit qu’il vous restait des chambres. »

« Bonjour également. On vous a menti. Une seule est libre. »

Il me parlait sans décoller son regard de l’article qu’il lisait.

J’ai accusé le coup. J’aurais dû me douter que la désinvolture et l’incohérence des propos de la réceptionniste était un leurre... ou une blague.

Avais-je composé un faux numéro ?

Etais-je tombé sur une comédienne spécialisée dans l’improvisation ?

Peu probable. Délirant même.

« J’ai de la chance alors. »

« Pas forcément. »

« Je ne comprends pas. »

« Elle est hantée. C’est déjà un miracle que des clients acceptent de dormir entre ces murs. Si ça continue, on va devoir fermer. Heureusement, certains sont excités à l’idée de côtoyer un fantôme. Ça leur évite un voyage en Ecosse. »

« Vous plaisantez ? »

« En ai-je l’air ? »

« Mais… la personne que j’ai eue au téléphone m’a dit que… »

« Cette personne s’est-elle présentée ? »

« Non. C’était une voix de femme. »

Son visage s’est embrumé.

« Vous avez fait un mauvais numéro et on a saisi la balle au bond. On vous a fait une blague. C’est déjà arrivé. Par exemple… vous connaissez le Café de l’Univers ? »

« Oui. »

« Eh bien, là-bas, le garçon s’amuse à raconter des histoires. Il s’appelle Oscar. Il prend un malin plaisir à bizuter les touristes. Un jour, il aura des problèmes. »

Il ajouta, en changeant de ton.

« Sinon, aucune femme n’a jamais travaillé ici. C’est dommage. Le patron a vécu une histoire d’amour qui s’est mal finie, et depuis, il a les femmes en horreur. »

« Mais comment savez-vous ça ? »

« C’est mon père. Alors… vous la prenez ? »

« Je veux bien être celui qui permettra à cet hôtel d’être déclaré COMPLET. »

Il a souri. La brume s’est dissipée.

Il m’a tendu une clef, décrochée au tableau d’un geste sec.

« Je vous laisse vous installer. C’est la 7. »

« Mon chiffre porte-bonheur. »

« Vous m’en voyez ravi. Qui sait… peut-être que vous aurez la chance de dormir sans être dérangé. Vous avez des bagages ? »

« Oui… mais non, je me débrouillerai tout seul. Merci. »

« Comme vous voulez. De toute façon, je ne peux pas déserter mon poste. »

 

*

 

La chambre se trouvait au premier étage, au fond du couloir, mur de droite. En tournant la clef dans la serrure, j’ai cru entendre un miaulement. J’avais laissé le matos dans le coffre de la voiture. J’ai posé mes deux sacs sur un fauteuil. Une odeur de litière titilla mes narines, mais non, c’était mon imagination. Elle avait été remplacée par celle du propre. La tapisserie représentait des écureuils jonglant avec des glands. L’armoire datait un peu, mais le lit était moelleux, comme je les aime quand je dors seul. J’ai tendu l’oreille. Le silence. Je suis allé chercher mon attirail. A nouveau le miaulement, alors que je mettais un pied sur la première marche d’où je dominais le hall.

Je me suis adressé au réceptionniste, en passant. Il m’a répondu sans lever les yeux de son journal. Je me suis dit qu’il lisait lentement.

« C’est normal. On accepte les animaux. Même les chats. Ordre de mon père, qui dirigeait un refuge, autrefois. »

Je suis remonté en courant, étonné d’être aussi alerte après trois heures de route. J’étais descendu de voiture sans le moindre bruit de crécelle provenant de mes genoux. Je ne m’étais pas arrêté, en route.

J’avais du mal à croire qu’un hôtel acceptât les animaux. L’impression d’être bizuté revint à la charge, avec une bonne dose de paranoïa. Ce qui me donna une idée.

 

Il y avait un monde fou au Café de l’Univers, au comptoir et en terrasse. Quand Oscar m’a aperçu, au-dessus de la mêlée, il m’a fait signe d’entrer et d’approcher. Il n’était pas seul à servir.

« Vous m’avez reconnu ? Je trouve ça flatteur. »

« J’ai une bonne mémoire visuelle. Ravi de vous revoir. »

Il serra vigoureusement la main que je lui tendais

« On se tutoyait, non ? »

« Chiche ! Un demi, comme d’habitude ? »

« Et sans col. »

« Ça marche. Vous… tu es descendu où ? »

« Au Bel-Air. »

Il a pâli.

« Et tu en es content ? »

« Je viens à peine d’arriver. »

« C’est plein partout, d’après ce que je sais. Tu as dû t’y prendre à l’avance. »

« Pas du tout. Au dernier moment. »

« Et ils t’ont trouvé une chambre, premier étage, fond du couloir, mur de droite. »

« Comment le sais-tu ? »

« La fameuse chambre hantée. Ils font ça à tout le monde. Ils ont compris que la curiosité attirait une clientèle plus fortunée. Alors ils augmentent les prix. Ça a dû te coûter un bras. »

« Que la main. Ce soir, j’y passe ma première nuit. »

« Tu ne risques rien, rassure-toi ! Il n’y aura pas de fantôme. »

« On verra bien. Je viendrai boire le café, demain matin. Si je suis vivant. »

« Et même mort, j’espère. »

« Evidemment. »

Tout sourire, il fut sollicité par un autre client, j’en profitai pour finir mon verre. Il me resservit sans que je le lui demande.

« C’est pour moi. »

« Merci. A propos, les ombres coquines dansent toujours sur le barrage hydroélectrique ? »

« Toujours, toujours… Tu comptes les photographier ? »

« Si je trouve quelqu’un pour me prendre à bord de son bateau, pourquoi pas ? »

Son sourire se crispa.

« Il y a bien un véliplanchiste, parmi mes amis, mais bon, pas très pratique pour faire autre chose que s’accrocher aux branches. »

« En effet. »

J’ai bu un troisième demi et je suis rentré au Bel-Air. Il y a un peu de houle dans les rues de Langogne. Pas de quoi passer par-dessus bord, et boire la tasse. J’avais remarqué qu’Oscar semblait soulagé que je parte. C’était paradoxal. J’avais été si bien reçu. Il avait même bafouillé une dernière phrase en me vouvoyant. Je n’avais même pas relevé ce détail en direct live. Je ne comptais point revenir, le lendemain, au petit matin, pour boire un vrai café.

 

Ce soir-là, je me suis couché sans avoir sommeil. Tel un estivant se baignant parce qu’il fait chaud, pas parce qu’il aime nager. Envie d’être allongé, de profiter de l’instant présent. J’avais rangé mon matos dans l’armoire. J’ai pensé à Oscar, le mytho. Il méritait ce surnom. Il me parut avoir une dent contre le patron du Bel-Air. Il ne me bizutait pas, non, ni ne s’amusait avec un touriste, par définition naïf et influençable.

Le patron du Bel-Air.

J’aimerais bien le connaître, ce gros macho.

« Misogyne, pas macho. Pas pareil. »

« C’est proche. »

« C’est le père, d’un premier mariage, de ton nouvel ami, et il l’a déshérité. »

« Ce n’est pas mon nouvel ami. Je n’ai qu’un ami, et c’est mon patron. »

« Non. Le réceptionniste, c’est l’amant de la nana d’Oscar. »

« Oscar n’a pas d’alliance. Il n’a qu’une chevalière qui fait mauvais genre. »

Plein de voix avaient investi mon crâne.

Je fus sauvé par des gémissements.

Un chat en train de souffrir.

Je me suis levé d’un bond et j’ai mis le radar en route. Il m’orienta vers le mur du fond. La tapisserie y était déchirée… et il y avait une grosse lézarde. Une plaie qui ne saignerait jamais.

J’aurais mieux fait de me taire. Avec ma manie de penser tout haut quand je suis seul.

J’ai collé mon oreille au mur, ma spécialité lorsque j’étais gamin.

« Tu auscultes ta chambre ? Tu crois que c’est elle qui gémit ? Tu comptes la soigner ? Et comment, gros prétentieux ? »

J’ai capté des griffes qui lacéraient le mur, de l’autre côté, comme pour s’évader d’une geôle.

« Il y a quoi, de l’autre côté ? »

« Je suis obligé de te répondre ? »

« Bien sûr. »

« Mais… je viens d’arriver. Pourquoi tu ne poses pas la question au réceptionniste ? »

« Parce qu’il ne me répondra pas. »

« Il ne te répondra pas… et pourquoi ? »

« Parce qu’il l’ignore ! »

Le silence est revenu, et je suis retourné me coucher. Je me suis endormi comme si je venais d’être assommé. C’était un peu vrai.

Cette nuit-là, j’ai rêvé qu’un type vêtu de noir et coiffé d’un chapeau melon emmurait son chat par inadvertance. Un minet portant son propre deuil. Plus noir que la nuit.

 

Au réveil, alors que l’aube resplendissait au-delà des monts d’Ardèche, je me suis aperçu que j’avais laissé la fenêtre ouverte.

Mon premier réflexe fut d’aller voir si la tapisserie était toujours déchirée.

La lézarde s’était agrandie et elle saignait. J’ai hurlé.

Je me suis précipité sous la douche et j’ai fermé les yeux, persuadé que le réceptionniste se pointerait et frapperait plusieurs fois à la porte de ma chambre.

L’eau froide, jaillissant du pommeau, m’a revêtu d’une seconde peau couverte de frissons.

 

*

 

Débarrassé des séquelles de ma nuit, j’ai appelé la réception.

« Pas de problème, monsieur. Vous désirez des croissants en plus des tartines beurrées ? Confiture de fraise, ça vous va ? »

Pris de cours, je n’ai su quoi répondre. Affamé, je me suis vite ressaisi.

« C’est mon premier jour, je veux bien un peu de tout. »

« Bien, monsieur. »

La sensation d’être servi comme un prince après avoir eu l’impression, la veille, d’être reçu comme un chien dans un jeu de quilles.

On a toqué à la porte. Je commençais à me lécher les babines, et c’est un gamin qui est apparu quand j’ai ouvert.

« T’es qui, toi ? »

« Le fils du voisin. Mes parents viennent tous les ans. La chambre 9 est sacrée pour eux. Je suis né le 9 avril 2020. Il paraît que j’ai été conçu dans cet hôtel. Je reviendrai sur les lieux du crime même quand ils ne seront plus de ce monde. »

« Vaste programme, gamin ! »

Du regard, il m’a demandé s’il pouvait entrer.

« J’attends mon petit-déjeuner, mais si tu veux, je partagerai mon croissant. »

« C’est votre premier jour ici, n’est-ce pas ? N’espérez pas que ça se reproduise tous les matins. »

« Et pourquoi donc ? Vas-y, entre ! »

« Parce que le réceptionniste n’est aimable que le premier jour. Après, vous faites partie des meubles, et il vous oublie. »

« Tu es venu juste pour me dire ça ? »

« Non, non. Je voulais savoir si vous aviez entendu miauler, au cours de la nuit. J’ai perdu mon chat dans les étages. »

Je m’apprêtais à le rassurer lorsque le réceptionniste pénétra dans la chambre sans avoir frappé.

« Faites comme chez vous ! » lui ai-je lancé par la pensée.

« Mais je suis chez moi ! » m’a-t-il rétorqué d’une similaire façon.

« Ah, t’es là, toi ! Tes parents te cherchent. Ils sont en bas. Va les rejoindre pendant que je m’occupe de monsieur. »

Le gamin est parti en courant.

J’ai été à deux doigts de le retenir. Cette histoire de chat égaré m’interpellait.

Le café sentait bon, et le croissant était méchamment cornu.

« Bon appétit, monsieur ! » dit le réceptionniste en repartant.

Je me suis dit que c’était dommage que…

Fallait-il croire ce qu’avait affirmé le gamin ?

Il est revenu. Tout essoufflé. J’ai cru qu’il était asthmatique. J’étais prêt à me lancer sur un sentier de randonnée de Margeride, histoire de remplir un nouvel herbier.

« T’as retrouvé tes parents ? »

« Oui, oui. »

« Ils t’ont crié après ? »

« Non, non. Je ne vous ai pas tout dit, tout à l’heure. Vous n’allez pas me croire. Il y a quelqu’un, dans cet hôtel, qui a le pouvoir de ne pas faire craquer les marches en bois de l’escalier. »

« Tiens donc ! Tu fais bien de m’avertir. »

« Ne lui parlez pas, elle n’est pas vivante. »

« C’est donc une femme. »

« C’est elle qui hante votre chambre. De temps en temps, elle part en balade dans les étages. C’est pour ça qu’elle ne fait pas de bruit en se déplaçant… c’est pour ne réveiller personne. »

Un appel. J’ai sursauté.

« Tu t’appelles Charles ? »

« Peu importe. »

Ses parents le cherchaient encore.

Je lui ai montré la porte.

« Vite ! Vite ! Et reviens quand tu veux ! Surtout le soir. Dans la journée, je m’absente. »

 

Sur une table basse, à côté de l’armoire, des fascicules indiquant des départs de randonnées au cœur de la Margeride. D’autres informant la clientèle de l’hôtel des horaires de cars et du train touristique des gorges de l’Allier.

Je déteste les chemins balisés. Je préfère me fier à mon instinct. J’ai une boussole quelque part entre mes deux oreilles. Mais là, avec mon matos, c’était craignos.

J’en ai choisi un, d’après les photos, bordé de genêts. Il serpentait au gré des rues de Langogne, avant de prendre le large, en pleine campagne. Il y aurait de jolies vues sur l’Allier et sur la ligne des Cévennes qu’elle longeait sur moult kilomètres.

Je n’ai point été déçu.

Sans la moindre honte, j’ai mitraillé l’espace en imitant le bruit d’une kalachnikov. Des buses et des faucons crécerelles se chamaillaient tandis qu’un corbeau cherchait à entrer dans la danse. Il était aussitôt refoulé à coups de griffes et de becs. Il était heureusement insaisissable. Le ballet aérien m’avait occupé un certain temps, juste avant l’apparition d’une jeune femme qui, émergeant d’un tournant, jouait à être poursuivie par son enfant dont la casquette à visière lui masquait le visage. Elle se tourna dans ma direction et me salua d’une main aux doigts en éventail. J’ai eu le réflexe d’en faire autant, ce qui fâcha le gamin qui tira sur le short de cette joggeuse. J’ai feint de ne rien voir. Je l’ai juste entendue crier.

« Voyons Charles ! On n’est pas dans le jardin ! »

Charles ?

Coïncidence ?

C’était bien le prénom de mon jeune visiteur au Bel-Air, n’est-ce pas ?

Le temps d’y réfléchir, les deux « intrus » croisés par hasard avaient disparu.

Mirage ?

J’avais eu le temps de les prendre en photo.

Je les ai suivis, abandonnant la traque, deux kilomètres plus loin.

Mon estomac criait famine. Il était temps de rentrer, de passer sous la douche, et d’aller m’acheter quelque chose à manger.

Auparavant, j’ai regardé le cliché. Mon portable me renvoya une image vierge d’êtres humains. Que des genêts… des genêts à perte de vue. Une mer jaune dont l’odeur âcre n’était point désagréable.

La faim m’avait poussé dans les bras d’un hypnotiseur.

Cette pensée m’amusa. Deux heures après, je m’achetais une quiche que je consommai en route, contrairement à ce que j’avais prévu. J’en étais à la moitié lorsque je suis entré dans la supérette du quartier, voisine du jardin public, afin d’acheter des fruits. La caissière m’a demandé de finir de manger.

Pas compris pourquoi.

Elle m’a souri. Je lui ai pardonné son zèle.

 

*

 

Parvenu dans le hall de l’hôtel, j’ai aperçu le petit Charles qui attaquait la grimpette de l’escalier à pieds joints.

« Charles ! Charles ! Attends-moi ! »

Le réceptionniste est intervenu.

« Comment l’avez-vous appelé ? »

« Charles. Pourquoi ? »

« Mon père, le patron de l’hôtel, se prénommait Charles. »

« Pure coïncidence. »

« En êtes-vous certain ? Quand il est entré, tout à l’heure, il avait une casquette à visière vissée sur le crâne. »

« Oui, et alors ? »

« J’ai des photos de papa. Il avait la même. Encore une coïncidence ? »

J’ai alors réalisé que c’était bien le gamin que j’avais aperçu, sur le chemin des genêts, en compagnie de sa mère. Je m’en suis voulu d’avoir tardé à faire le rapprochement.

« Vous croyez aux fantômes ? »

« Je vous ai dit que votre chambre… »

« Je croyais que c’était une blague, dans le style de celles que fait Oscar, au Café de l’Univers. »

« Etes-vous médium ? »

« Pas que je sache. »

« Parce que vous n’en avez jamais croisé. Les rues en sont pleines, pourtant. »

J’ai haussé mentalement les épaules avant de le solliciter sur un sujet très personnel.

« Avez-vous une photo de votre grand-mère ? »

« Probablement. Si vous me gardez la place, je vais aller voir, dans mes albums. »

« Jeune, si possible. »

« Oui. »

Il est revenu, cinq minutes plus tard.

« Voilà. »

Il me tendit un cliché. En noir et blanc, évidemment. C’était elle. Je l’avais immédiatement reconnue.

« C’est elle. Je les ai rencontrés en me baladant. Mais… vous les voyez, vous-même ? »

« Mon père enfant, oui. Pas ma grand-mère. Je me souviens que c’était une amoureuse des chats. C’est elle qui a influencé papa pour qu’il accepte les animaux, ici. »

Il y eut un silence.

« Je me rends compte que je vous parle de ma vie comme si vous étiez un ami. »

« Vous saviez que votre père hantait les lieux. Je le croyais vivant, moi. »

« Il l’était, encore récemment. Le coma l’a emporté, apparemment. Il y était plongé depuis plusieurs années. Un accident de la route. Moi qui croyais avoir des visions… Je me suis toujours refusé à le faire débrancher. J’espère que vous serez discret. Je suis prêt à payer pour que vous gardiez le silence. »

« Pas la peine, rassurez-vous ! Cette histoire est étrange, mais bon, il m’arrive d’être muet comme une tombe. Et puis, je suis un photographe, pas un écrivain. »

J’ai dégainé mon portable et j’ai effacé la photo de sa grand-mère avec le petit Charles sous ses yeux qui commençaient à se mouiller.

 

Bouleversé, j’ai posé mon matos dans un coin de la chambre et…

Une ombre a surgi de derrière l’armoire tandis qu’une voix de femme murmurait : « Petit, petit, petit… »

L’ombre d’un chat.

Et des miaulements. Normal.

Une main tenta de l’attraper, en vain.

Mais ce qui me renversa carrément, c’est la voix.

Je la connaissais.

C’était celle de la femme que j’avais eue au téléphone quand j’ai appelé le Bel-Air, la première fois. La réceptionniste un tantinet allumeuse.

Elle m’apparut. C’était bien la femme qui joggait en short, sur le chemin des genêts, jouant à être poursuivie par son fils, Charles.

« Je vous croyais plus jeune, mais bon, le ramage se rapporte au plumage. »

« Et moi, je vous imaginais plus âgée. »

« Le pouvoir de la voix. Un jour, vous verrez, nous ferons tous l’amour au téléphone. »

J’allais répliquer lorsque quelqu’un frappa deux coups à la porte.

« Vous avez oublié votre clef. Comment êtes-vous entré ? »

« C’est vrai ça. La porte était ouverte. »

Je me suis retrouvé avec le réceptionniste, sans personne autour de nous. Et dans un silence de cathédrale.

« Je vais devoir partir plus tôt que prévu. » ai-je dit.

« Comme c’est dommage. »

« Mon patron a besoin de moi. Je ne peux rien lui refuser. »

C’était comme si quelqu’un d’autre parlait par ma bouche.

 

Le lendemain, je surprenais Raoul à la librairie. Même pas étonné que je sois là, tellement en avance.

« Déjà de retour ? Tu as croisé la Bête du Gévaudan, sur un chemin de Margeride, et elle t’a chassé de son territoire, c’est ça ? »

Je l’ai laissé délirer.

« A propos, ce matin, j’ai surpris un chat qui errait dans les rayons. Il est toujours là, il a refusé de partir. On va le garder, d’accord ? Ça sera le veilleur de nuit de la boutique. Mais… qu’est-ce que tu as, tu es tout pâle. »


Publié le 28/09/2026
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