LA CHAUSSETTE
Après 5 heures de route sans encombre, le moteur de la C3 commença à faire un drôle de bruit, et une odeur de caoutchouc brûlé envahit soudainement l’habitacle. Mon fidèle destrier 4 cylindres millésimé 2003 avait décidé de me lâcher là, juste à cet instant, en pleine cambrousse auvergnate et au milieu de la nuit. Un authentique crève-cœur.
En temps normal, j’évitais de céder à mes tendances superstitieuses ridicules, mais je ne pu m’empêcher de me souvenir que j’avais enfilé une de mes chaussettes à l’envers ce matin : était-ce un signe explicite d’une infortune annoncée ? Je remis à plus tard ces considérations fétichistes absurdes en me garant sur ce que je devinais être le bas-côté. Un rapide coup d’œil alentour me confirma que j’étais tombé en panne au sein du fondement même de la France (même dans les coups durs, je mettais toujours un point d’honneur à entretenir mes principes de politesse péniblement acquis). Je descendis de la voiture dans les hautes herbes trempées par la rosée, et me dirigeai prestement vers l’asphalte afin d’épargner le cuir non traité de mes mules Birkenstock toutes neuves. L’acquisition de ces dernières était le fruit d’une démarche audacieuse et contre-intuitive. Je n’avais d’ailleurs appris que très récemment que Carl Birkenstock avait adhéré au parti nazi à l’époque, mais que c’était son fils Karl qui avait développé la marque dans les années 60 : je disposais d’une propension démesurée à surcharger mon esprit de faits historiques particulièrement essentiels. Je me disais depuis quelques années qu’il fallait que j’économise pour acheter une nouvelle voiture, mais j’avais vraisemblablement d’autres priorités dans la vie.
Mon téléphone indiquait une absence totale de réseau : pas de GSM, pas de 5G, ni 4G, ni aucun G ... Je regrettais alors mon aversion pour Elon Musk et mon refus radical de souscrire à un abonnement Starlink, service encensé depuis des mois par mon voisin de palier raciste et détestable. Il était un peu tard pour reconsidérer mes convictions.
En ouvrant le faire-part de mariage “kraft et raphia” de Nadine et Pascal au mois de janvier, un soupir révélateur m’avait échappé : sérieux ? en Auvergne ? Effectivement je les appréciais tous les 2, et on ne s’était pas vus depuis très longtemps. Mais ma réponse positive tenait plus d’une convenance sociale ancrée, que d’un réel et sincère engouement. Il me semblait sain de reconnaître sa vraie nature, même lorsque celle-ci allait à l’encontre du sacro-saint politiquement correct. Alors oui, j’avais soupiré sans aucune culpabilité. Et oui, je les maudissais en cet instant : eux, leur bonheur officiel, et leur liste de mariage en ligne. Je pensais à mon lit, mon plaid, et cette série arrêtée à la saison 6 quand les scénaristes ont fait mourir sans égard mon personnage préféré.
Bon. Je devais couper court à ces esquives mentales qui altéraient ma maturité pourtant évidente. Il me restait une bouteille d’eau tiède, et une barre chocolatée floquée à l’effigie du roi de la savane. Au regard de la circulation inexistante depuis les 30 dernières minutes passées au chevet de mon défunt carrosse, je pris enfin l’initiative de partir à pied chercher une éventuelle assistance. La nuit était fraîche et épaisse. Le rythme lancinant de mes pas et le clapotis de la bouteille d’eau roulant au fond de mon sac à dos, accompagnaient mon périple imposé. C’était franchement pénible.
Au bout d’une heure de marche sans croiser âme qui vive ni signalétique, j’aperçus une minuscule et antédiluvienne maison en pierre attaquée par la végétation. Une lumière vacillante brillait à travers l’unique fenêtre. L’image était insolite. Qui pouvait bien vivre dans un endroit aussi isolé ? Et surtout, en quoi cette lueur incongrue pourrait m’aider ? Faute de mieux, je me décidai à frapper à la porte. Plusieurs fois. Seule une chouette ou un quelconque volatile répondit au loin à mes sollicitations. J’entrepris d’ouvrir la porte en chêne rongée par le temps : elle n’était pas verrouillée. Je m’annonçai à 2 reprises avant d’entrer timidement dans la pièce. L’aménagement était spartiate à l’extrême, composé d’un lit sans matelas, une chaise, et une petite table. Une bougie allumée et un livre trônaient sur cette dernière. Une odeur de moisi piquait les sinus, et on pouvait deviner la lune qui venait de se lever à travers des interstices entre les tuiles de la toiture. Le tour du propriétaire fut rapide : personne n’était présent. Je constatai sans surprise qu’aucun téléphone n’équipait cette bicoque médiévale (remarque non dénuée de stéréotypes assumés). La bougie type cierge d’église se consumait dans un bocal de “tripes au vin blanc” selon l’étiquette fatiguée, et le livre était un manuel scolaire CP de mathématiques “Le Calcul Vivant” édition Hachette 1956 . Un crane de vache était suspendu au mur. Voilà voilà. J’étais bien avancé. Pourtant, quelqu’un avait bien allumé cette bougie ...
Un craquement me fit sursauter, et en me retournant je me retrouvai nez à nez avec un vieil homme à l’aspect bourru. Il était arrivé depuis l’extérieur. Il tenait dans la main droite un couteau de taille respectable à la lame émoussée, et son visage inspirait sans équivoque l’épouvante (peut-être était-ce le fait de son œil crevé, ça jouait clairement en sa défaveur). Je reculai instinctivement, les bras tendus et les mains ouvertes, et un éclair graphique me traversa l’esprit : la chaussette prémonitoire de ce matin. Je ne pouvais qu’y croire, et cette inattention stupide allait vraiment me coûter la vie.
Mon assassin se dirigea vers la chaise, puis s’assit tranquillement en se tenant les genoux. Il posa délicatement le couteau sur la table, pendant qu’un vide intersidéral s’installait en moi. Il me dévisagea pendant ce qui me sembla une éternité, puis sa voix déchira le silence avec un accent british raffiné : “hello sir, my name is Edward Robertson. Are you lost ? Do you need some help ?”. Décontenancé, je bredouillai quelques explications dans un anglais approximatif. Il sourit, et sa main plongea dans la poche de sa veste de chasse pour en sortir un iPhone flambant neuf : “you may use my phone to call assistance, I’ve subscribed to a Starlink package last week, there’s no other way to get signal in the area”. Ok ... j'arrête définitivement avec les superstitions.