J’ai téléphoné à l’agence immobilière. La jolie voix féminine à laquelle je m’étais habitué – une gourmandise destinée aux oreilles masculines – m’a répondu. J’ai été ravi de l’entendre car elle craignait pour sa place, menacée par une jeunette de vingt ans sa cadette. Les fois précédentes, j’avais rusé pour prolonger le contact, évitant de faire des allusions à son ramage. Juste assez lourd pour planer un peu. Elle m’a gentiment invité à venir en personne. J’ai failli hurler comme si je venais de gagner au loto. Depuis le temps que je rêvais de coller une enveloppe sur son timbre…
« Ce sera plus pratique. J’en avise monsieur Pinatel, comme ça, dès qu’il a fini avec le client, vous serez sur place. »
« Ça risque de prendre du temps. »
« Le client est bavard et refuse tout ce qu’on lui propose. »
« Vous écoutez aux portes ? »
« Non. »
« Alors vous êtes pressée de me revoir. »
« Non plus. »
« Vous mentez. »
Je me suis pointé illico à l’agence – l’enveloppe me donna envie de distribuer le courrier. Nous avons discuté en attendant que le marchand de biens soit de retour. Le client avait choisi de négocier dans un bar proche de l’agence. La secrétaire, dont le ramage se rapportait méchamment au plumage, ne mentait point. Je suis grand, elle m’avait demandé de m’asseoir sur le pouf réservé aux enfants.
C’est ce détail qui m’a donné à penser que je rêvais peut-être…
« Vous venez pour la maison voisine de celle de la femme invisible ? »
« Oui, pourquoi ? Vous me faites peur. Quelqu’un d’autre est sur le coup ? Monsieur Pinatel m’avait pourtant promis de… »
« Ne vous emballez pas ! Pas de panique ! La maison est libre, mais votre future voisine a déménagé. »
« Et vous m’annoncez ça comme ça ? »
« Il fallait vous le dire avec des fleurs ? »
Je me suis levé et j’ai déserté les lieux en retenant les noms d’oiseaux qui commençaient à battre de l’aile contre les barreaux de la cage que je tardais à ouvrir. Des plumes volaient un peu partout sous mon crâne. J’ai atteint la porte alors qu’un faucon décollait de la souche où il était perché et venait dans ma direction, probablement dans le but d’occire les malpolis.
Je me suis réveillé d’un bond. Un chasseur avait fait feu, sous le couvert. Je venais de m’assoupir au volant de ma voiture garée sur le bas-côté. Cette secrétaire m’avait pris la tête. On devient susceptible quand on est amoureux. Pas d’elle, évidemment.
J’ai rappelé l’agence immobilière, la bouche pâteuse et le regard embué comme si j’avais abusé au comptoir du bar où je m’étais contenté de siroter un café pour, justement, y voir plus clair avant de reprendre la route.
« Monsieur Breitner… encore vous ? Je vous ai dit de venir… »
« Je n’ai pas rêvé alors… J’arrive ! »
« Je vous soupçonne de prendre du plaisir à entendre ma voix… »
« Prendre du plaisir… Oui, j’avoue… Si vous avez un enregistrement, je veux bien faire des folies et vous l’acheter. J’ai un cousin germain qui… Vous avez vu le film de Beineix, Diva ? »
« Je connais, mais ce n’est pas ma génération. »
« Il passe à la télé. Ce n’est pas une question de génération. Tant pis si vous n’êtes pas cinéphile, je vous prends comme vous êtes. »
« Vous allez me faire rougir, monsieur Breitner »
« C’est le but. Je suis à l’agence dans dix minutes. »
« A propos, elle est si belle que ça, la femme invisible ? »
« Vous êtes jalouse… »
« Mais pas du tout… »
« Je ne l’ai jamais vue. Elle est invisible, je vous rappelle. »
« Vous me rassurez. J’aimerais être invisible, moi aussi. Le regard des hommes me perturbe. Ils ne calculent rien. Il suffit d’appartenir au sexe opposé. Ils ne jugent que sur le physique. »
« Pas tous. La preuve : la femme invisible m’intéresse. »
« Vous êtes un cas à part. Je vous attends. Juste le temps de me pomponner un peu. »
« Je ne viens pas à l’agence pour vos beaux yeux. »
« Je sais. C’est pour ma voix… On me dit souvent qu’elle est plus suave pour de vrai qu’au téléphone. »
« Même pas. »
Une voiture a klaxonné et j’ai sursauté. Je préfère être réveillé par un coup de fusil. J’avais déjà donné, au cours de mon rêve en deux actes. Je suis arrivé à l’agence trente minutes plus tard. La secrétaire m’a reçu.
« Pas encore à la retraite, madame Buttin ? »
Elle a haussé les épaules.
« Monsieur Pinatel vous attend dans son bureau. Vous êtes en retard. »
-
« Il faut que je vous avise tout de suite qu’elle est bruyante. Et pour cause, elle joue du piano. Et comme ce n’est pas une virtuose… »
« Il lui arrive de jouer faux. »
« Voilà. Mais il n’y a pas que ça. Elle est instable, elle change sans cesse ses meubles de place. C’est, en tout cas, l’effet que ça donne. Votre prédécesseur a tenu six mois avant de prendre le large. »
Monsieur Pinatel semblait s’amuser d’une situation qui, pour moi, était dramatique. Je connaissais la réputation de cette femme et je voulais vérifier par moi-même. La maison se trouvant à deux pas de la mer, c’était faire d’une pierre deux coups, puisque je voulais changer de roche. J’en avais marre du centre-ville et des coups de klaxons à répétition.
« Elle est comment physiquement ? » ai-je demandé à un ami qui m’avait conseillé ce quartier parce qu’il y avait habité, autrefois, et correspondait à ce que je recherchais.
« Je n’en sais rien. J’ai gardé des contacts là-bas. Personne ne l’a jamais vue. Elle est d’une discrétion de fantôme. Elle a bien mérité son surnom : la femme invisible. Il y a une plage juste à côté, et elle n’y est jamais allée se faire bronzer. C’est rare chez une nana. Si ça se trouve, c’est une métisse et elle n’a pas besoin de prendre des couleurs. Des mecs se sont amusés à poster des sentinelles dans les parages. Des petits jeunes qui avaient besoin d’argent de poche. Sa porte était surveillée de l’aube au crépuscule. Elle n’est jamais sortie de chez elle. La nuit, elle doit dormir, ce n’est pas une chauve-souris. »
« Et le facteur, pour les lettre recommandées ? »
« Le facteur a déclaré qu’elle n’en recevait jamais. »
« Et elle va bien faire ses commissions… »
« Elle se fait livrer. On laisse tout devant sa porte. Elle attend le soir pour récupérer les paquets. »
« Elle n’a pas peur qu’on les lui vole ? »
« Elle est sûre d’elle, apparemment. Elle est au courant qu’elle fascine et effraie tout à la fois. Elle joue là-dessus. Elle se prend pour une diva. Une légende circule, dans le quartier : elle devra épouser celui qui la verra. »
« Et si c’est une femme. »
« Nous vivons une époque où l’hétérosexualité ne signifie plus rien, mec. »
« Moi, je suis persuadé que tout est faux. Il y a des quartiers qui fonctionnent comme des villages. Les gens secrets dérangent, alors on leur invente une vie en bois. »
« Tu es amoureux ? Amoureux d’un fantôme ? »
« Je te parie qu’elle est bien vivante. »
« Gaffe, l’ami ! Si tu la vois en premier, tu devras dire adieu au célibat. Et toi qui aimes tant ta liberté… »
Il a éclaté de rire.
« J’ai mis monsieur Pinatel, le marchand de biens, sur le coup. C’est lui qui m’a déniché cet appart dans le centre-ville, quand je voulais me rapprocher de la librairie où je bossais. Juste au-dessus de la boutique. Je n’étais jamais en retard… pour rentrer à la maison. »
Ce fut à mon tour d’éclater de rire.
-
Une fois dans la place, j’ai tenté l’impossible. Je me suis pointé chez la voisine. J’ai sonné deux fois, puis toqué sans excès, en vain. Après avoir regardé à droite et à gauche, comme si je traversais, à dix ans, une rue fréquentée par des bolides, constatant que le trottoir était désert, j’ai collé l’oreille à la porte. Il n’y avait apparemment personne, mais je me méfiais du silence artificiel des gens qui cessent de respirer quand ils veulent laisser entendre qu’ils sont absents. Je ne me suis pas éternisé dans la rue. Mais avant, j’ai lorgné du côté de la plaque où figurait le nom de cette femme invisible : Sophie Douce, pianiste professionnelle.
Lors de la visite avec le marchand de biens, dans l’excitation, j’avais zappé ce détail. Nous nous serions fait remarquer. Mais, maintenant, j’ai su qu’il l’avait fait exprès puisque, avant de prendre ma décision, j’aurais su que c’était une pro, qu’elle devait jouer comme une reine, ET SOUVENT. Comment aurait-il réagi si j’avais insisté ? M’aurait-il retenu par la manche, arguant que si elle sortait…
« Mais… je croyais qu’elle ne sortait jamais. »
Je m’étais souvent imaginé, plus jeune, en train de piéger un agent immobilier face à ses mensonges.
« Les pianistes virtuoses passent leur temps à faire des gammes, et sans regarder la montre. Je risque de devoir me shooter, le soir, pour pouvoir passer une nuit de sommeil sans scories. Ou me fâcher tout rouge, et stresser dès le matin, jusqu’au crépuscule. »
« Il vous faudra négocier des plages de silence. »
« Mais puisqu’elle ne veut voir personne… »
« Et dans les salles de concert… »
« Elle est peut-être agoraphobe. Sur scène, c’est différent. Là, paradoxalement, elle s’extériorise. »
Mon cœur battait fort. Je n’avais, pourtant, rien fait de mal, si ?
Gamin, je partais en courant après avoir…
Une fois, ma fuite s’était soldée par une chute, et la vieille dame qui avait ouvert sa porte, m’avait attrapé par l’oreille et remis debout avant de me tancer.
« Comme ça, tu ne recommenceras plus. La douleur sera plus forte si tu déranges un homme dans la fleur de l’âge. »
Le déménagement s’était bien passé, au cours d’une matinée méchamment ensoleillée. La fenêtre de ma chambre donnait sur la mer. Il y avait un phare, au large, et des îlettes tout autour, comme en orbite. Le jardin était assez grand pour y cultiver un potager permettant de vivre en autarcie. Je n’étais point concerné, je n’avais pas la main verte. L’air iodé m’avait caressé les joues tandis que j’étais sorti sur la terrasse qu’une vigne vierge très feuillue isolait parcimonieusement du soleil. C’était un peu grand pour une seule personne, mais bon, j’avais décidé d’inviter des amis, au moins un week-end par mois. J’en avais deux ou trois qui pratiquaient la pêche. Il y avait une chambre d’ami, avec deux lits, et, en bas, un canapé où je comptais me mettre à l’aise lors de soirées passées devant la télé. Il y avait un tableau accroché au mur, probablement une œuvre d’amateur. Il était de guingois, mais je m’étais interdit de le remettre droit. Il représentait une jeune femme assise devant un piano, et qui en jouait, les yeux fermés, la tête faisant un angle bizarre par rapport au clavier. Ses mains couraient sur les touches et, selon comment on regardait la toile, ses doigts bougeaient.
« On dirait des favouilles. Ça existe, des crabes pianistes ? »
« Des crabes violonistes, oui… mais non, les crabes n’aiment pas le piano. Trop lourd à transporter... et jamais étanche. »
Raoul, un ami de longue date, avait gloussé. Je lui avais raconté les exploits de la voisine dont les doigts, d’après les dires de monsieur Pinatel, s’emmêlaient les pinceaux devant le noble instrument qu’elle martyrisait sans vergogne.
« Ton marchand de biens est un médisant. »
« J’aurais mieux fait de ne rien te dire. »
« C’est à ça que ça sert, les amis. »
« A quoi ? »
« A voir le mal partout. »
« Il n’y a pas de mal à jouer faux. »
« Tu dis ça parce que tu n’es pas mélomane. »
-
Le premier soir, entre mes quatre nouveaux murs, s’est pointé à pas de loup. Pas une seule note de piano n’avait écorché mes oreilles. Souvent, Raoul me reprochait de ne pas aimer la musique. J’avais eu une mauvaise expérience avec elle, lors d’une soirée au concert. Une invitation, tombée du ciel, qui avait fait grand bruit dans mon esprit. Je ne pus refuser. Il m’en coûtait de bien me saper pour rester immobile, enfoncé dans un fauteuil, entre deux inconnus se retenant de bâiller, mais trahis par le Crac ! des os de leurs mâchoires. Le maestro était tombé de l’estrade en pleine exécution d’une symphonie de Beethoven. Il s’était cassé le bras et avait dû être remplacé par le premier violon. Je m’étais dit que la baguette avait eu de la chance.
Puis des machinistes avaient installé un piano. L’un d’eux s’était tordu la cheville et avait grimacé. Il avait boité jusque dans la coulisse en saluant la salle, amusée.
J’avais décidé de rentrer à pied. C’était la pleine lune, un chat a détalé devant moi et j’ai glissé sur une peau de banane. Je suis tombé lourdement, me brisant le poignet. J’ai détesté la musique, la vraie, la grande, depuis ce jour-là.
Le premier soir, entre mes quatre nouveaux murs, je me suis couché avec un mauvais pressentiment qui m’a empêché de m’endormir tout de suite. Je bâillai, à moult reprises, à m’en déboiter les mandibules. La nuit me parut inoffensive. Mais le silence, paradoxalement, m’intrigua. J’ai fermé les yeux, ne les rouvrant qu’une fois chassé du cauchemar qui m’avait visité comme un musée dont la porte bâillait, elle aussi.
Une femme avait hurlé, sans doute ma voisine, m’arrachant des bras de Morphée avec une douce violence. La voix provenait de son jardin.
J’ai ouvert la fenêtre. Des pipistrelles zébraient le ciel où clignotaient les étoiles, œillades destinées à allumer les poètes. Un rayon de lune m’a permis d’assister à la plus surréaliste des scènes. Le piano de Sophie Douce s’enlisait comme dans des sables mouvants.
« Monsieur ! Venez à mon secours ! Je m’enfonce ! »
Elle le chevauchait.
« Mais pourquoi restez-vous perchée dessus ? Ce n’est pas un radeau, si ? Et puis, quelle idée de jouer du piano dans son jardin, à cette heure ! Débrouillez-vous toute seule ! Vous n’avez que ce que vous méritez ! »
« Et qu’en savez-vous, que je mérite de mourir étouffée ? »
« A force de casser les oreilles des gens, vous comptiez vous en tirer sans représailles ? Moi, j’aurais disposé un peu partout des pièges à loups. Dommage que vous ne marchiez pas sur les mains. Mais comme vous ne descendez jamais dans votre jardin… Marrant ça qu’une pianiste n’ait pas la main verte, vous ne trouvez pas ? Vous avez été incapable de choisir entre les deux ? »
J’avais décidé de l’aider parce qu’elle me faisait pitié, à plat ventre sur son piano surfant sur la boue. Je suis descendu en volant au-dessus des marches, dans l’escalier, puis j’ai enjambé le mur mitoyen. Dans le rêve, j’étais devenu un géant. Mon ombre était celle d’un nain, mais bon…
Et c’est là que le cauchemar a tiré le rideau, me renvoyant dans la réalité, éparpillé par petit bouts, façon puzzle. J’avais oublié les mines antipersonnel enterrées, anarchiquement, afin de régler leurs comptes aux chats qui compissaient ses roses en pot.
Je me suis réveillé avec des douleurs dans tout le corps. Le puzzle était reconstitué… mais à quel prix ?
Elles s’estompèrent quand les premières notes de musique ont agressé mes tympans. Je n’ai pas eu besoin d’interroger le réveille-matin, le soleil s‘engouffrait dans la chambre par les interstices des volets. J’avais laissé la fenêtre ouverte pour profiter au maximum de la fraîcheur. C’est si bon de se blottir sous la couette quand…
L’été indien faisait de la résistance.
Je me suis dit que Sophie Douce avait survécu au naufrage et j’ai éclaté de rire. Le piano s’est arrêté de jouer. Elle m’avait entendu. Match nul, la balle au centre.
-
Ce jour-là, j’avais invité Raoul à manger à la maison. J’avais, évidemment, une petite idée derrière la tête. Et lui aussi, en acceptant. Il était plutôt fan des restos. Il disait qu’en mangeant ailleurs, on se laissait aller à beaucoup boire. Il avait eu des problèmes d’alcool, récemment, et craignait, au contact de notre tablée, de replonger. J’avais organisé un repas mitonné par ma sœur, la veille, et que je n’avais eu qu’à réchauffer dans une casserole. Ici, le four à micro-ondes est banni. Une daube provençale dont le fumet m’a fait craquer avant de faire saliver Raoul quand, au téléphone, je lui ai annoncé le menu. Et une bouteille de Gigondas pour deux.
« Tu ne risques rien. Tu vas voir, ton verre sera tout petit. »
« Bien sûr, bien sûr. Mais puisque tu me prends par les sentiments… »
Et il avait accepté mon invitation, partageant ma petite idée sans s’en vanter.
Quand il est arrivé, je l’ai branché sur la voisine du bout des lèvres. Un murmure. Il a simulé d’avoir une quinte de toux, histoire de masquer un sourire. Une musicienne a forcément l’oreille fine, et pouvait m’entendre.
« Allez, entre ! Je sais pourquoi tu es venu sans trop rechigner. »
« Et moi, je connais la raison de ma présence ici. »
« Quelle mauvaise foi ! Tu viens deux fois par mois. Il faut toujours que tu te poses en victime… »
Nous avons pris l’apéro sur la terrasse. Raoul levait fréquemment les yeux, oubliant qu’il y avait la vigne vierge, pour lorgner les fenêtres de Sophie Douce.
« C’est fermé. C’est calme. »
« On ne peut pas dire qu’elle s’est absentée. »
« Oui, c’est vrai. Elle doit dormir. »
« Je suis sûr qu’elle roupille, nue, allongée sur son instrument. »
« Tu crois qu’elle y fait aussi l’amour ? »
« Mais… »
« Oui, je sais… Elle ne voit personne. Elle doit être tellement laide… »
« N’importe quoi. »
« Elle a peut-être une maladie de peau. Du psoriasis ou de l’acné. Tu as cherché une photo d’elle sur Internet ? Elle doit donner des concerts et… »
Il était temps de viser la cible.
« A propos… Marius, ton cousin germain, il habite toujours dans cet immeuble, là-bas ? »
Et je lui montrai la grande bâtisse qui détonnait tant au milieu des cabanons, de l’autre coté du petit port de pêche.
« Je me disais aussi… »
« Quoi ? »
« C’est pour ça que tu m’as invité. Tu veux que je te case chez lui pour espionner la virtuose. Tu n’as qu’à te quiller sur la pointe des pieds. Tu as la chance d’être grand, profite de ton avantage. Le mur mitoyen n’est pas très haut, même pas trois mètres. »
« Et si elle me surprend en train de mater chez elle ? »
« Elle feindra de n’avoir rien remarqué. Le désir de ne pas être vue la plongera dans le déni. »
J’ai haussé les épaules en boudant tel un gamin déçu par un cadeau.
« Je l’ai, celui-là. Je voulais un soldat en armure, un chevalier du Moyen Age, pas un bidasse avec un couteau au bout du fusil. »
« C’est une baïonnette. »
« Une masse d’armes, c’est mieux, et ça fait plus mal à l’ennemi. »
« Pas forcément.
« Tu veux que je teste le niveau de douleur sur toi, papa ? »
Raoul pouffa, ce qui le fit postillonner.
« Bon, d’accord. Tout à l’heure, après le repas, nous irons dire un petit bonjour à Marius. Il a des jumelles, je suis sûr qu’il comprendra quand tu lui diras que tu veux les utiliser pour épier une nana. »
« Il va me prendre pour un obsédé sexuel… »
« Tu crois qu’il se gêne, lui, avec la calanque en point de mire, et la plage bourrée de gonzesses presque à poil ? »
« Il n’est pas marié ? »
« Si, si. Mais sa femme n’est jamais là. Elle travaille beaucoup. »
« Et lui non ? »
« Il abuse du télétravail depuis qu’il a acheté cette paire de jumelles. »
Nous avons fait une petite sieste, chacun vautré sur une chaise-longue. J’ai rêvé que Marius se fâchait après que je lui demandais de me prêter ses jumelles.
« Et pour quoi faire ? »
« Reluquer une nana, ma voisine. »
« Et vous habitez où ? »
« De l’autre côté du petit port. »
« Vous parlez de Sophie Douce ? »
« Oui. Vous la connaissez ? »
« Je mentirais en vous disant non. C’est une dingue. Elle se lève, la nuit, pour pousser son piano jusque sur la terrasse. Elle feint d’en jouer. Elle survole les touches en croisant ses mains pour imiter les ailes d’un oiseau. »
« Vous l’observez, vous aussi ? »
« Non. C’est vous que j’observe. Tous les hommes du quartier se plaignent que vous faites une fixette sur elle. Elle s’en est aperçue et compte déménager dans l’arrière-pays. »
« Je ne comprends pas. »
« Elle est dingue. Elle se fait passer pour une virtuose du piano alors que c’est une prostituée. »
« Mais je n’ai rien vu ni entendu, de louche, hormis le bruit de meubles qu’on déplace, et les gammes, ces satanées gammes. »
« Ses clients envoient des drones qui la filment, jouant nue, dans le jardin. »
« Dans le jardin ? Mais comment elle fait pour… »
Raoul m’a secoué.
« Allez, debout ! On y va ! »
« Où ça ? »
« Chez mon cousin germain, chez Marius. »
« J’ai changé d’avis. »
*
Au fil des jours, la routine aidant, j’ai assimilé les gammes de Sophie Douce à des nuisances domestiques, au même titre que le ronron du frigo, les aboiements de la chaudière.
Ce matin-là, j’ai cru entendre un gémissement de l’autre côté du mur mitoyen. Assis sur une chaise de jardin, je bayais aux corneilles en admirant les cabanons ceignant, en fer à cheval, le petit port de pêcheurs. Un paradis pour retraités. J’ai remercié mentalement monsieur Pinatel, le marchand de biens, malgré sa probable incapacité à capter les messages télépathiques. De la terrasse, il était impossible d’apercevoir la mer. En fermant les yeux, je pouvais l’imaginer, et même percevoir sa respiration, tantôt profonde, tantôt retenue. Gamin, je rêvais souvent que j’étais un ballon roulant sur les galets, manipulé maladroitement par les vagues mourantes.
Sophie Douce était-elle souffrante ?
Avait-elle besoin d’aide ?
Pourquoi ne m’appelait-elle pas carrément, même ignorant mon nom ?
J’ai pris les devants. C’était l’occasion de faire connaissance. Situation qui devait l’arranger puisque c’était à l’aveuglette.
Je me suis jeté à l’eau.
« Quelque chose ne va pas ? »
Un silence.
« Ne craignez rien. Si quelque chose ne va pas, je ferai tout pour respecter votre isolement volontaire. Mais si vous me dites ce que vous avez, je peux appeler les pompiers, si c’est grave, ou seulement vous parler. »
« Laissez tomber ! »
La voix d’un homme.
« Mais de quoi souffrez-vous ? »
« Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’à l’avenir, je ne vous ennuierai plus. »
« Vous ne m’ennuyez pas, on s’habitue à tout. »
J’ai pensé que j’avais bien changé, car je n’avais pas vraiment envie de me quiller sur la pointe des pieds pour essayer de…
Mon grand âge, sans doute. La dérisoire trouille d’entendre craquer mes orteils ? De constater une prise de poids ? Une lassitude musculaire ? L’impuissance de ne plus pouvoir influer sur mon propre avenir, quel qu’en fût sa durée ?
J’ai lâché prise.
« J’obéis. Mais si vous changez d’avis… »
J’ai été très étonné du calme qui a bercé ma nuit, sans le moindre écueil pour en gâcher la plate étendue. J’avais ramé mollement sur une mer avare de clapotis. Je me suis dit que si la journée était de cet acabit, j’allais oublier qu’une voix d’homme avait remplacé le mutisme de la femme invisible. Avait-elle un amant ? Un amant qu’elle avait blessé après qu’il lui avait appris son infidélité ? J’ai lutté contre l’envie d’écouter aux portes. J’ai petit déjeuné sur la terrasse, profitant encore un peu de l’été indien. J’avais néanmoins dû me vêtir d’un pantalon et d’une chemise à manches longues. Le rire des mouettes, au loin, annonçait que les chalutiers rentraient au port. J’étais privé de ce spectacle, mais je me rassurais en songeant qu’il me suffisait de retourner dans ma chambre… Présentement, ce n’est point la flemme qui m’en empêchait, juste la curiosité de tendre l’oreille, espérant capturer des mots échangés, si possible véhéments.
Sophie Douce avec un homme, quel scoop !
-
J’ai renversé ma tasse de café quand on a sonné à la porte. Trop tôt pour être le facteur. Sophie Douce, que je n’entendais plus gémir ? J’avoue m’être précipité, au risque de tomber à cause de mes sandales imparfaitement complémentaires, en direction de la porte d’entrée. Dix mètres à parcourir, c’est long quand on est pressé. J’ai ouvert en grand, prêt à accueillir ma voisine, enfin décidée à me rencontrer.
« Tu vas devenir célèbre, tu seras le premier à… »
Encore un homme.
Il me tint une main que je serrai machinalement. J’ai bafouillé un bonjour de puceau devant une pute qui s‘apprêtait à le déniaiser dans un carnassier sourire de panthère pédophile.
« Bonjour, monsieur Breitner, je suis monsieur Jolivet. Il faut que je vous parle. Vous allez me prendre pour un dingue, mais tout est vrai, je peux le prouver. J’ai des photos que je n’ai jamais montrées à personne. C’est moi qui ai habité cette maison avant vous. »
« Monsieur Pinatel, le marchand de biens, m’en a touché deux mots. Entrez, je vous prie. »
Il est allé directement s’asseoir sur le canapé.
« Faites comme chez vous. »
J’ai réussi à le dérider. Pas longtemps. Il devait avoir mon âge, plus quelques grains de poussière qu’il avait oublié de cacher sous le tapis.
« Il faut que je vous parle de Sophie Douce. Elle n’est pas toujours Sophie Douce. Il lui arrive de se transformer en homme. Elle est hermaphrodite. Il ne faudra pas la déranger pensant sa mue. Ça ne dure que quelques heures, elle souffre affreusement. C’est pour ça qu’elle ne veut voir personne. »
Je tombais des nues, et même de plus haut.
« Mais… le piano… »
« Elle en joue, comme ça, pour le plaisir. Elle aime bien épater les gens. La plupart n’ont pas l’oreille musicale. Comme elle les évite, ils ne peuvent pas lui reprocher directement de jouer faux. C’est paradoxal. Sa vie est un paradoxe. »
« Et ces bruits de meubles déplacés. »
« Quand elle sait l’heure de la métamorphose venue, elle se fait les muscles. Elle pousse son instrument sur les roulettes, mais ça ne suffit pas. Ça vient toujours sans crier gare. Elle se fie à son instinct qui lui indique le jour en oubliant de préciser l’heure. Je suis sûr que ça a un rapport avec la date de ses menstruations. »
« C’est venu ce matin. »
« J’espère que vous n’avez rien fait. »
« J’ai failli. Elle… Il a refusé d’être aidé. J’ai obéi. Je croyais que c’était quelqu’un d’autre, un amant blessé à la suite d’une dispute de couple. »
« Vous auriez entendu des cris avant. »
« Oui, c’est vrai. Sur le coup, je n’ai pas réfléchi. Vous voulez boire quelque chose ? Je manque à tous mes devoirs. »
« Non, non. Merci. Je suis content d’être arrivé à temps. »
« Et je ne vous prends pas pour un dingue. »
« C’est bien. »
Avant de partir, alors que je lui évitais le fameux « Vous connaissez le chemin… », il s’est retourné et m’a lancé : « Maintenant, il va falloir vivre avec, ou déménager. Je n’ai pas eu le courage. Je suis mélomane, et c’était atroce. »
Je n’ai rien dit à Raoul. J’ai attendu quelques semaines avant de prendre ma décision. Un matin, j’ai appelé l’agence immobilière.
« Madame Buttin, c’est monsieur Breitner, un plaisir d’entendre votre voix. »
« Bonjour, monsieur Breitner, mais par pitié, allez droit au but ! »
« Veuillez avoir l’extrême obligeance de me passer monsieur Pinatel ! »
« Il est en réunion. Mais vous pouvez venir à l’agence, si tel est votre bon plaisir. Comme ça, vous serez sur place quand il aura fini. »
Cette femme était cyclothymique, mais j’aimais bien la taquiner.
« Madame Buttin ? »
« Oui. »
« Vous savez jouer du piano ? »
« Si vous croyez que j’ai le temps d’entamer une conversation ! »