Texte inspiré par le lac de Vassivière (haute-Vienne), lors d'un stage de conteuse,
La folle au bois flotté.
J’avais fait ce stage de contes sur l’île de Vassivière. J’y suis arrivée timide, incertaine, malhabile, avec une histoire qui n’en était pas une, toute chamboulée par la mort récente d’une amie cancéreuse. Fabienne, vaincue par son lymphome à grandes cellules B, un nom savant pour une saloperie, après cinq ans de lutte.
Le conte que je devais raconter devant le coach et le groupe des autres stagiaires était décousu et imprégné de ce deuil récent. Un navet. Quelques lignes écrites avec la colère et la tristesse qui bouillonnaient en-dedans et ne sortaient pas.
J’avais fait ce stage avec des conteurs débutants, des passionnés d’histoire et de légendes, des enseignants, un archéologue et un clown femme dont c’était le métier.
J’avais fait ce stage et au bout des trois jours prévus, avait pondu un conte qui parlait d’un allumeur de réverbères auquel je ne croyais pas. Il m’avait été inspiré par un ami qui m’avait offert le gîte et m’amenait en bateau des berges du lac jusqu’à l’île.
« Tu es conteuse et tu ne le sais pas, » m’avait soufflé le clown femme à l’oreille, alors que je n’y croyais pas, non. Je ne crois plus à rien et c’est ce qui me distingue.
Je ne crois plus en rien sauf en des hommes, des femmes et des enfants, des enfants à préserver, en l’amour qui les guide et les soutient. Je ne crois plus en rien sauf en des êtres humains. Au fond, je crois que c’est en moi que je n’ai jamais cru.
J’étais donc conteuse et n’en savais rien. J’en étais exactement là.
Mon ami était parti à la pêche dans son petit bateau, précaire et acheté d’occasion, qui dénotait au milieu des autres, appartenant à de riches propriétaires en villégiature. Il lui arrivait d’en avoir honte. Je faisais une sieste sur les berges de l’étang de Vassivière, étendue sur une plage minuscule et caillouteuse, avec l’île et la surface argentée du lac en arrière-plan. Ce devait être une fin d’après-midi particulièrement chaude et lumineuse du mois d’août. Un lundi. Une grande partie des touristes avaient repris leur travail.
Je somnolais et ne rêvais pas. Je ne rêvais plus guère, comme ces adultes revenus de tout, blasés, cyniques, qui pensaient avoir loupé leur vie professionnelle ou ne pas avoir su s’accomplir. Je somnolais quand rêves et cauchemars m’avaient depuis longtemps abandonnée.
J’ai entendu des clapotis qui ne me m’ont pas semblé naturels et j’ai levé la tête. La longue chevelure d’une femme, étalée à la surface de l’eau, très brune, très épaisse, pareille à une algue gigantesque et surgissant de derrière le bois environnant, flottait à la surface de l’étang.
Une femme nageait la brasse coulée. Je distinguais à peine son corps sous l’eau jaunâtre et vaseuse des rives, juste une ombre mouvante. Pensant qu’elle était peut-être en difficulté, j’ai appelé :
Madame ! Madame ! Est-ce que tout va bien ?
Elle a sorti le visage de l’eau et m’a regardée. Inexpressive, si ça n’était la force de son regard qui ont fixé les miens si violemment que j’en ai eu un mouvement de peur et de recul. Des yeux si nets et si clairs que je m’y suis vue noyée. Elle avait ceci de particulier qu’elle n’avait pas de sourcils ou les avait épilés intégralement. Je me suis levée, et le temps de ramasser ma serviette, elle avait disparu. À sa place, trois morceaux de bois flotté ont jailli des ondes et se sont laissé dériver le long des rives.
Rentrant au gîte, je me suis demandé si je n’avais pas attrapé une insolation comme d ‘autres souffrent des prémisses d’un AVC, d’un licenciement brutal ou d’une agression fortuite. La rencontre avec cette nageuse étrange m’avait fait un choc auquel je n’étais pas préparée. Qui était-elle ? Que faisait-elle là ? Comment avait-elle disparu ? N’avais-pas été victime d’une hallucination ?
J’ai rejoint les amis avec lesquels je partageais les frais de location, d’autres précaires, jeunes au RSA et seniors au chômage à l’avenir incertain dont je faisais partie. Je n’ai pas évoqué la femme du lac, me promettant de faire ma propre enquête.
Le lendemain, je suis allée faire mes courses à pied, à la commune la plus proche, et j’ai questionné commerçants et habitants.
Une femme sans sourcils ? muette ? et qui nagerait le long des berges ? me demandaient-ils en haussant les épaules. Une originale, sans doute. Le festival en attire. Ici, les gens passent et souvent reviennent. S’il fallait faire attention à tous !
Personne ne semblait la connaître. Je suis allé m’asseoir à la terrasse ombragée d’un café, ai extrait un bloc de papier et un stylo de mon sac et ai inscrit ce titre : « La folle au bois flotté », me persuadant que l’imagination allait revenir, pour moi qui l’avais perdue.
Un homme assis à la table d’à-côté m’a alors hélée :
Eh ! la touriste.
Il était âgé, le visage rondouillard et buriné, casquette bleu vissé sur le crâne, vêtu d’un pantalon noir de velours usé à grosses côtes et d’un débardeur écru tout tâché. Il m’adressait un sourire moqueur.
- Vous, vous avez des yeux à avoir rencontré la folle au bois flotté.
- De qui parlez-vous ? ai-je répondu en rougissant.
- De cette femme au comportement bizarre qui hante le pourtour du lac et ramasse tout le bois flotté qu’elle peut trouver, s’aidant souvent de la nage pour le transporter.
- Comment savez-vous que je l’ai rencontrée ?
Je vous ai entendu interroger le boulanger et l’épicière. Ici, les rumeurs voyagent au rythme de la traversée des ondes, d’une rive à l’autre du lac, ajouta-t ‘il en éclatant de rire.
Que pourriez-vous m’en dire ?
Qu’elle vous ressemble avec vos yeux perdus.
Mais encore ? ai-je insisté, intriguée.
- Qu’elle cherche ce qu’elle n’a pas encore trouvé.
- Savez-vous d’où elle vient et pourquoi s’épilerait-elle les sourcils ?
- Bah ! Il y a bien des humains qui se rasent la tête, se percent le nez, se mutilent le sexe ou se tatouent le corps tout entier. Elle ne pouvait plus hausser les sourcils et les a éliminés. Et il m’adressa un grand sourire moqueur.
- Sauriez-vous où elle habite ?
- Vous le découvrirez toute seule mais je vais vous donner un indice. Si vous aviez un petit moment devant vous, suivez-moi.
J’ai réglé mon café à la hâte et l’ai rejoint. Il a pris la direction d’un chemin forestier. Il marchait lentement, et savait où il allait, silencieux. J’ai eu le vague sentiment qu’il détenait un secret qui pourrait changer mon existence et l’ai suivie en toute confiance. Il a pris divers sentiers, s’arrêtant parfois, me désignant de l’index, un endroit dissimulé par des fougères ou des ronces et me disait : « Là ! » ou « Là encore ! ». J’y découvrais des tas de bois flotté , comme si quelqu’un, la femme étrange sans doute, avait passé des heures à échafauder ces sortes de totems aux branches toutes enchevêtrées, les cachant aux promeneurs ordinaires.
- La rumeur, me dit alors le vieil homme, prétend qu’elle vivrait dans une vieille cabane de bois délabrée, qu’elle s’y est installée depuis quelques semaines et qu’elle aurait perdu l’esprit. Nombreux sont ceux qui ont tenté de la suivre et tous l’ont perdue. Une sacrée nageuse ! Les uns la traitent de putain, d’autres la prennent pour une comtesse, et les plus superstitieux, pour un fantôme hantant le lac de Vassivière. Des pêcheurs disent que c’est un gros poisson et qu’ils aimeraient bien l’hameçonner. Les hommes s’emballent et leurs femmes s’inquiètent.
- Et vous ?
- J’ai passé l’âge des mystères et celui de courir après les gueuses. Je reste curieux et souhaite être tenu au courant de vos futures découvertes. Et j’aimerais bien savoir où est sa tanière ?
- Vous en parlez comme d’un animal.
C’est une bête traquée et je suis de ceux qui aiment à libérer les renards de leurs collets étrangleurs. J’ai assez marché. Rentrons. Si ça n’est pas le maquis, j’en ai connu plus d’un qui s’y est égaré. Les citadins ont perdu l’art de s’orienter.
Après avoir partagé des brochettes avec mes amis de galère, je suis allée traîner sur la plage minuscule et j’ai attendu, scrutant le lac sous le soleil couchant. J’ai dû m’assoupir. A mon réveil, aucune trace de la folle au bois flotté. Alors que j’allais rentrer au gîte, me retournant sur le soleil mourant dans le lac, trois bois flottés dérivaient sur ma gauche, le long des rives sombres. Sur l’arête d’un caillou, brillant sous les derniers rayons du soir, une grosse mèche de cheveux, toute humide et enroulée sur elle-même. Elle était passée et je l’avais manquée.
Ne sachant comment m’y prendre, et mon stage terminé, j’entrepris de pousser mes recherches. Mélissandre, c’est ainsi que je l’avais baptisée, voulait me rencontrer. Il me restait une semaine de vacances. Je me suis procuré une carte IGN de toute la région du Lac et j’ai passé tous les matins à en arpenter les berges, notant les emplacements précis des amas de bois flotté d’une croix tracée au stylo rouge, comme s’ils allaient me révéler l’identité de la folle et le pourquoi de sa bizarrerie.
Je m’imaginais que les croix sur la carte me désigneraient l’emplacement exact de la demeure de Mélissandre. Au bout de deux jours, ils dessinaient un immense point d’interrogation. J’avais parcouru plus d’une trentaine de kilomètres, m’éloignant de plus-en-plus du gîte. Suivant mon instinct, j’ai prospecté tout l’intérieur du point imaginé, avançant avec peine, grimpant des talus, glissant sur le tapis végétal humide, m’écorchant à des ronces gigantesques, me piquant aux orties, me lacérant la peau sur les mûriers sauvages et les églantiers, me griffant aux branches des feuillus, pénétrant d’épaisses fougeraies, avec comme une fièvre étrange à l’intérieur de moi et une hâte que je n’aurais su expliquer, perdant l’équilibre plus d’une fois, seule et tenaillée par une angoisse sourde qui s’élevait au rythme du temps qui passait. J’en avais perdu la conscience d’ailleurs, oubliant la soif et la faim. Toujours plus loin, j’ai escaladé des clôtures, traversé des châtaigneraies, des clairières opaques, des bocages trop secs et entourés de haies, évité un taureau furieux, escaladé de vieux murs oubliés de pierres sèches et tout recouverts de mousse, me suis embourbée dans des fonds tourbeux et sournois, ai bivouaqué dans un vieux tronc percé, m’y lovant comme un animal près de l’hallali.
J’étais certaine alors que la vie de Mélissandre allait éclairer ma propre existence et que ma survie même en dépendait. Au bout de cinq jours, j’étais lasse et épuisée. Ma quête était vaine et ridicule. Et puis, je reprenais courage. Grâce à Mélissandre, j’avais renoué avec l’écriture, passion que j’abandonnais régulièrement, alors qu’elle m’apportait un certain équilibre et un plaisir inégalé ailleurs. Il faut dire que j’avais peur de l’écriture, comme si elle avait le pouvoir de me déposséder de la vraie vie, de m’écarter de la réalité et de celle des autres et il me fallait sans cesse lutter contre ces idées-là. De plus, ces nouveaux morceaux de bois flotté sur le lac, je les prenais pour un appel et un acte volontaire : Mélissandre les avait déposés pour moi et voulait me parler.
Réfléchissant encore aux moyens d’arriver à mon but, je me suis endormie sur le ponton du port. J’ai rêvé de Mélissandre. Elle s’avançait vers moi, géante et bien en chair, et ses longs cheveux noirs ont rampé sur mon visage, puis sur mon corps tout entier. Ils ont percé les pores de ma peau, s’y sont implantés, la recouvrant de longs poils soyeux et bien noirs comme s’il s’agissait d’une fourrure. Je n’étais plus qu’une bête traquée à la toison sauvage. Je me suis réveillée en sueur et trempée, comme si j’avais nagé. 3 morceaux de bois flotté gisaient sur le ponton, figurant un personnage primitif aux membres écartés. Un gros paquet d’algues en formaient la chevelure luxuriante. Mélissandre, je l’avais encore loupée.
Angoissée et nerveuse, je suis allée m’acheter des cigarettes et j’ai rencontré le vieux. Il m’a simplement dit :
Et alors ?
J’ai secoué la tête négativement et comme j’allais parler, il a ajouté :
Il n’est de plus beau miroir que le lac de Vassivière. Il m’a tourné le dos, s’éloignant de son pas lent et soutenu.
Après avoir déjeuné au gîte, j’ai décidé d’aller faire une sieste sur la plage. Assise sur les cailloux, j’observais la surface miroitante du lac éclaboussée de soleil. J’étais perdue dans des rêveries sans matière réelle, absente à moi-même. Je me suis levée et me suis approchée des ondes, les scrutant comme pour y découvrir un indice. Et soudain ! je l’ai vue Mélissandre.
Mélissandre, c’était moi. Je la voyais comme je pourrais vous voir, bien nette, trop maigre et sans sa chevelure incroyable. Elle me regardait avec un air victorieux.
Je vous écris du centre psychiatrique de Limoges. J’ai refusé valium, prozac et psychologues. Je sais que je retournerai au lac de Vassivière, pas pour y rechercher Mélissandre, ni pour courir après ses tas de bois flotté ou ses totems disséminés ici ou là. Non. Simplement pour y entendre des histoires et vous raconter la mienne, et pour m’y promener au milieu d’une nature chargée de sens.
Demain, je retrouve le monde des vivants.