La Leçon d'anatomie du docteur Tulp de Rembrandt...

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Le dimanche 21 avril 2024, quand un ami est venu m'annoncer le saccage de la Faculté de médecine, c'est au visage de ma mère que j'ai d'abord pensé.

Marie Jacqueline Vital était infirmière. C'est elle qui, la première, avait su trouver les mots simples pour me dire la mission et la singulière importance de ce grand bâtiment blanc, rue Oswald-Durand. Il y avait dans notre lignée ce parfum de laboratoire : son propre père, Ferdinand Vital, l'un des premiers boursiers de l'OMS, avait été un pionnier à l'époque dorée du laboratoire de l'Hôpital général ; son grand-père, lui, était pharmacien.

Parmi les rayonnages de la bibliothèque de mon père, au milieu de livres impressionnants, trônait le volumineux dictionnaire médical Larousse. J'en feuilletais les premières pages pour y contempler La Leçon d'anatomie du docteur Tulp de Rembrandt. Ce fut là ma toute première leçon sur les mystères du corps humain, sous le regard attentif de ma mère qui veillait sur mes curiosités. Un jour, mon père m'emmena aux funérailles de Madame Raoul, une figure du quartier qui s'en allait presque centenaire. À mon retour, j'avais interrogé ma mère sur ce qu'il advenait de ces corps que l'on confiait à la terre du cimetière. Je n'avais pas encore dix ans, et elle répondait à mes angoisses avec la douceur précise de celles qui côtoient la vie et la mort.

Plus tard, un vendredi après-midi, alors que j'étais en classe de huitième, la directrice nous fit visiter le laboratoire du collège Roger-Anglade. Je revois encore ce squelette, à gauche de l'entrée, suspendu à son armature. Au fond, dans des bocaux de verre, des organes baignaient dans un liquide immobile. En rentrant à la maison, c'est à ma mère que je demandai de me dévoiler les secrets du corps humain. C’est à cette époque, je crois, qu’elle commença à m’imaginer sur les bancs de la Faculté.

Le 27 octobre 2000, lorsque je lui ai fermé les yeux à l'hôpital, je ne savais pas encore qu'entre 2012 et 2022, j'occuperais le bureau du doyen Jean-Claude Cadet, chargé des relations internationales de cette même Faculté qu'elle m'avait appris à aimer.

Extrait de: Visages d’hier et d’aujourd’hui; Quartiers de naguère (Petites et grandes histoires autour de certains quartiers d’Haïti…)


Publié le 08/05/2026 / 6 lectures
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