La maison de l'invincible

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Ce jour-là, j'ai encore été invincible face à la mort.

 

  Plusieurs tonneaux. Aucun témoin pour les compter. Juste quelques arbres, au garde-à-vous sur les rives du fleuve de goudron, et que j'ai scrupuleusement évités. Un virage pris serré, une chaussée glissante. Je sifflotais au volant de mon bolide. Il avait plu, la veille… j'avais oublié. Quand je suis de bonne humeur, je roule vite. Une rencontre que j'ai crue anodine et qui s'est achevée sur un baiser en guise d'au revoir. La plus sensuelle des promesses. Ce n'était pas le moment de faire la course avec la Camarde. Mais cette salope m'attendait au tournant. Je lui ai fait un bras d'honneur et elle s'est vengée. Un dernier tonneau pour la route. Ce que je fis. Je suis sorti presque indemne de la carcasse.

  Avec tous ces platanes qui se penchaient sur mon cas, c'était un vrai miracle. Je me suis évanoui alors qu'un véhicule s'approchait au ralenti. Un homme en descendit et je ne vis que ses chaussures. Des mocassins bleus. J'ai reçu un coup derrière la tête avant de sombrer dans un trou noir d'où j'émergeai dans une chambre aux murs blancs.

  Des bruits de sous-marin en plongée et c'est moi qui reviens à la surface. L'infirmière m'a dit que, dans le coma, j'ai souri. Présentement, j'avais la gueule de bois. Si elle bourgeonnait, je risquais d'attirer les abeilles. J'ai pris la main de la jeune et jolie femme qui me bordait.

  « Maman, je ne suis plus un enfant ! »

  Puis je suis retourné dans les profondeurs de moi-même. Pour un autre dodo, tellement moins long.

 

  Mon ami Raoul m'a rendu visite les mains vides.

  « Je ne t'ai rien apporté, je sais, mais j'ai pensé que les oranges, c'était réservé aux taulards, et les fleurs, ça fait jaser. Comment tu vas, vieux ? Tu m'as fait une de ces peurs... »

  « Tu ne croyais tout de même pas qu'elle allait m'avoir, cette salope ! »

  « Ça fait combien de fois que tu lui files entre les doigts ? »

  « M'en rappelle plus, mais j'ai gardé des cicatrices. Elle va finir par me prendre pour une truite. »

  « Le neurologue m'a dit que tu ne garderais aucune séquelle. Tu as eu de la chance. Et il paraît que tu as bien dormi. Toi qui es insomniaque, tu as trouvé le traitement idéal. Mieux que la tisane de mélisse. »

  Il essayait de plaisanter mais je sentais bien qu'il avait eu peur. Peut-être plus que moi, perdu dans le brouillard des vapes.

  « A propos, toi qui es agent immobilier, j'ai rêvé d'une maison en pierre. Il y en a par ici ? »

  « Oui, une. Pas deux. Son propriétaire a toujours refusé de la moderniser. Elle est facilement reconnaissable, elle a un toit de lauzes. Un caprice de ce monsieur qui l'a bâtie de ses mains calleuses. Un Lozérien pur et dur qui a migré sous des cieux plus cléments soi-disant pour des raisons de santé. Mais pourquoi tu aurais rêvé d'une maison que tu ne connais pas, où tu n'as jamais mis les pieds ? »

  « Peut-être un rêve prémonitoire. »

  « Hein ? »

  « J'ai eu un coup de cœur et je me suis dit que si... »

  « Tu en as parlé au psy ? Parce que voir cette maison dans ton sommeil, ce n'est pas un mirage, non, c'est un souvenir. Il a dû remonter à la surface à la suite du choc. Il faut être passé devant pour savoir qu'elle existe. C'est comme une cabane en bois à Dubaï. Une carie dans la bouche d'un milliardaire. »

  « N'exagère pas, non plus ! »

  « Si peu. »

  « Tu n'as jamais rêvé que tu sortais avec un canon ? »

  « Même pas sur un champ de bataille. Je te rappelle que je suis marié et que j'aime ma femme. »

  « L'un n'empêche pas l'autre. »

  « Si elle t'entendait... »

  « Elle ne frapperait pas un homme à terre, si ? »

  « Elle peut faire pire : te finir à coups de talons aiguilles. Elle a un très bon jeu de jambes. »

  Je me suis forcé à sourire.

  « Alors, tu t'en occupes ? Depuis le temps que je veux vivre à la campagne, là, c'est la campagne qui vient à moi. »

  « La maison de tes rêves sera bientôt TA maison ! Elle est à dix bornes d'ici. On ne peut la rater quand on passe en voiture. C'est pour ça que je suis étonné quand tu affirmes ne l'avoir jamais vue. Si tu m'avais dit plus tôt que tu voulais déménager, c'est à elle que j'aurais pensé. Elle n'est pas en vente mais je vais faire le nécessaire. Je connais le propriétaire, j'ai un dossier sur lui. »

  Il m'arracha un autre sourire, mais celui-ci me fila mal au crâne. J'eus soudain sommeil. Je commençais à en avoir l'habitude.

 

*

 

  Raoul n'a pas traîné. Il avait fait le nécessaire pour que je signe le bail dans les plus brefs délais. Le propriétaire de la « maison de mes rêves » n'avait pas résisté longtemps au chantage. Il avait un peu rechigné, au début, puis les arguments lui avaient brisé le mental et il s'était écrasé tel un alpiniste malchanceux.

  J'ai préféré ignorer les détails du deal.

  Avait-il vendu, à un prix exorbitant, sa baraque de Lozère, pour en acheter plusieurs ici ?

  Raoul m'avait dit que ce département ne serait plus, bientôt, le moins peuplé de France. La Creuse étant en bonne position pour lui ravir le leadership.

  Etait-il poursuivi par le fisc et s'était-il réfugié, loin de ses terres, sous un faux nom ?

 

  J'étais sorti de l'hosto abruti de drogues légales. Mon traumatisme crânien imposait une attention toute particulière. Il m'avait été répété que les pompiers ne comprenaient pas comment je pouvais être encore en vie alors que ma voiture ressemblait à une compression de César.

  « Vous vous exposez à une plainte pour plagiat. » avait plaisanté le capitaine en constatant que je respirais. J'avais pris des nouvelles de Titine et il avait été impressionné par ma résistance au mal. Mais j'avais aussitôt plongé dans une mer noire où les poissons remplaçaient les étoiles et se mettaient en orbite autour de ma tête dont au moins un os était fêlé.

 

  Raoul m'a aidé à déménager. La maison trônait à l'écart d'un village fantôme. Un village typiquement provençal, avec un puits planté au milieu de la minuscule place, et un abreuvoir faisant office de fontaine, les deux à sec. La dernière famille avait déserté Fondbrun les pieds devant. Un chemin rocailleux bordé de ronciers permettait d'y accéder, accompagné du chant désaccordé des cigales.

  « Tu vois, il n'y a pas de route à proximité, je ne peux donc pas l'avoir vue. C'était bien un rêve prémonitoire. »

  « Le neurologue n'a pas parlé d'amnésie mais tu aurais pu venir à Fondbrun, et c'est sur le chemin du retour que tu as eu ton accident. »

  « Ce que tu es têtu ! Je te dis que je ne connais pas ce village. »

  « Mais l'amnésie a tout effacé. »

  « Tu mets donc en cause la compétence du neurologue ? A moins que ce soit toi qui aies oublié quelque chose. Le respect, par exemple. »

  « Il faut toujours que tu montes sur tes grands chevaux. »

  « C'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas. »

  « Mais qu'il est susceptible ! »

  Et nous sommes allés boire quelques pastis, au Bar de la Routine, à Aubagne, à une poignée de kilomètres, au pied du Garlaban. L'apéro entre amis qui simulent une dispute, c'est comme les couples se réconciliant sur l'oreiller.

  « Tu crois que c'est raisonnable avec tous les médocs que tu as avalés ? »

  « C'est même conseillé... pour oublier ! »

  Nous rîmes de bon cœur tandis que le garçon, tout sourire, écoutait notre délire en nettoyant mécaniquement les verres.

 

  Un soir, alors que la pleine lune transformait le sommet du Garlaban en lentille de phare, Raoul s'est laissé aller, sous l'effet d'un petit rosé de derrière les fagots, à me parler du deal avec l'ancien propriétaire. Il était question d'une maison, en Lozère, qu'il avait achetée à bas prix et revendu le double en prétextant que le plan d'un trésor était caché dans ses murs.

  « Il avait fait courir ce bruit, en amont, avec l'aide des commerçants, et les clients s'étaient pressés au portillon. J'ai un ami, là-bas, chef d'une agence immobilière de Mende, qui a fait sa petite enquête sur ce triste sire. Il m'a communiqué son nom et je lui ai promis de m'occuper personnellement de son cas si l'occasion se présentait. Tu vois comme le monde est petit. Il faut toujours avoir des dossiers au fond d'un tiroir. »

  « En effet, il y avait peu de probabilités qu'il se pointe justement par ici. Le hasard est vicieux. Cette histoire est tout de même étrange. Il y a certainement eu quelque chose qui t'a mis sur la voie. »

  « Oui, je l'avoue. Mon ami de Mende sortait avec sa sœur. »

  « C'est vrai ? »

  « Non. »

  « T'es con ! »

  « Non, un peu bourré. »

  Il sirota un dernier verre avant de relancer la machine.

  « Toutes les agences ayant été mises au parfum, il avait été repéré. Il n'en était pas à sa première magouille immobilière. Dans la Drôme, il a piégé une maison pour qu'elle baisse de prix avant de la racheter pour une bouchée de pain. Il y était entré avec un sésame, pour lézarder les murs à coups de masse. Après l’avoir retapée, il y a installé sa maîtresse. »

  « Et ça, c'est vrai ? »

  « Oui. »

  « T'as déjà dessaoulé ? »

 

*

 

  J'étais installé depuis deux mois lorsque j'ai commencé à être intrigué par la cheminée. Ma convalescence se passait plutôt bien, en grande partie grâce à Raoul, dont l'épaule solide trimbala mes meubles et mes humeurs. Et je veillais à ce qu'aucune goutte d'eau polluée ne fasse déborder le vase en porcelaine de mon ami.

  La cheminée était murée.

  La cuisine était déstabilisante, avec toutes ces casseroles accrochées au mur et alignées par ordre de grandeur, telles des poupées gigognes, et son carrelage d'un autre âge. Dans la salle à manger, les pierres apparentes semblaient le terrain de jeux d'ombres aux formes mouvantes. Dans un irréel silence, le lustre se balançait comme un pendule. Son roulis, bien qu'anormal, ne me gênait point. Les lauzes, sur le toit, évoquaient les écailles d'un dragon, et la cheminée était sa gueule, muselée pour qu'elle ne crache pas le feu au-delà de la zone autorisée. Je n'avais pas besoin d'un petit rosé pour délirer tout mon soûl.

  « Dis-moi, mec, le lustre oscille. Tu crois que la maison est en pente ? »

  « C'est facile à vérifier, mais non, ça m'étonnerait. Il doit y avoir des vents coulis. »

  « Des lézardes bien cachées qui laissent s'infiltrer les courants d'air ? »

  « Peut-être. Faudra voir ça de plus près. »

  « Et la cheminée, pourquoi a-t-elle été condamnée ? Encore un truc de qui tu sais ? »

  Il mit un certain temps avant de réaliser que je venais de poser la question à laquelle il était incapable de répondre.

  « Sans doute parce qu'elle ne tire plus. La cendre n'est pas toujours très esthétique. Personnellement, j'aurais mis des bûches factices. Et puis, elle cache peut-être un trésor. Il faudra essayer d'aller regarder de l'autre côté. Mais ne compte pas sur moi pour les travaux de maçonnerie, je peux juste t'aider à donner des coups de masse. »

  Et nous étions passés à autre chose.

  Un matin, je m'étais levé de bonne humeur. J'ai immédiatement remarqué que le lustre s'était immobilisé. Je me suis surpris à être en manque. En manque de ses balancements d'araignée au bout de son fil. Les lézardes avaient dû cicatriser. Je ne quittais jamais des yeux les briques qui formaient le rempart isolant la cheminée du reste de la maison. Le silence qui régnait dehors, et la présence de Fondbrun, le village fantôme, me donnaient l'impression d'être le maître des ombres. Il m'arrivait de parler à ces dernières lorsque je m'y rendais. J'avais rêvé que l'eau revenait dans la fontaine dont le robinet glougloutait avant de vomir le crapaud qui avait bouché le tuyau. Je m'étais dit qu'une violente crue de l'Huveaune avait noyé la vallée. Mais comme je n'avais point entendu pleuvoir durant la nuit...

 

« La solitude, ça a du bon, pas vrai Raoul ? »

  « Ça relativise tout. »

  Accoudés au comptoir de La Routine, nous sirotions un pastis, et il m'avait semblé préoccupé, ce jour-là.

  « Tu boudes ? »

  « Je me demande si j'ai bien fait de te faire venir ici. Tu dois t'emmerder grave. Et puis, je me rends compte que cette maison est lugubre. Moi, j'aurais la trouille de vivre dans une baraque sans savoir pourquoi la cheminée a été murée. »

  « Il faut retrouver le Lozérien et le lui demander. »

  « Je crois que c'est ce que je vais faire. J'ai déjà contacté une agence de détectives. »

  « Là, c'est toi qui me files la trouille. Je m'en fous, moi, de la cheminée bâillonnée et du lustre qui se prend pour un métronome. Tu veux que je prenne un chien, pour me protéger des fantômes de Fondbrun ? Si ça se trouve, il va flairer des truffes dans la cendre, et il faudra abattre le mur improvisé pour les récolter. On les vendra au marché d'Aubagne. Comme ça, on deviendra riches et je changerai de lustre. »

  « Je vois que tu as le moral en béton armé, mec ! »

  « Quand on a frôlé la mort, si on laisse paraître ses nouvelles blessures, elle revient pour les agrandir et s'y engouffrer. »

  « Je vais quand même faire ma petite enquête pour retrouver le Lozérien. Nous avons besoin de savoir. »

  « C’est toi qui as besoin de savoir, monsieur le têtu ! »

 

*

 

  Cette nuit-là, j'ai été bouté hors du sommeil par un bourdonnement. Je me suis rendormi avec la certitude qu'à mon prochain réveil, à l'aube, il ne serait plus là. J'avais été trop optimiste. Je me suis dit que j'avais des acouphènes, sans doute à cause du stress du déménagement, et j'avais consulté un ORL d'Aubagne. Il m'avait fait la totale, dont un audiogramme se révélant satisfaisant. Je n'avais aucun symptôme et il s'en était réjoui en parlant de « frigo déréglé ».

  « Je suis sûr que c'est votre réfrigérateur qui chante trop fort. Les autres jours, vous ne l'entendez pas parce que c'est un bruit domestique auquel vous êtes habitué. Voyez avec un technicien du magasin où vous l'avez acheté. »

  J'ai appelé Raoul pour lui en toucher deux mots. Il m'avait conseillé de lui donner un coup de poing sur la porte chaque fois qu'il chanterait trop fort. Je me suis exécuté. Le lendemain, il n'y avait plus de bruit de ruche bourdonnante dans la maison, ni dans ma tête.

 

  J'avais voulu plaisanter, avec Raoul, mais prendre un chien était une bonne idée. J'avais été incapable de m'endormir, ce soir-là, sans avoir pris une décision. Le « balayage » du lustre, semblable à celui de la queue d'un brave toutou, m'avait-il influencé ?

  Gamin, le seul animal de compagnie qui devint mon ami fut un poisson rouge qui se suicida en sautant hors du bocal en l'absence de la maisonnée. La vue de ce petit être mort, sur la moquette du salon, m'avait traumatisé. J'avais décidé de grandir seul, me contentant de mes peluches, sans vie mais paradoxalement immortelles, tant qu'il ne me venait point l'envie de leur arracher une patte, la tête. J'avais énucléé un nounours désobéissant avec la pince à épiler de maman, et c'est moi qui avais perdu la vue. Le médecin avait parlé d'une soudaine baisse de la tension artérielle. L'ophtalmo avait confirmé. Les infidélités de mon père et ses fréquentes sorties nocturnes me perturbaient, polluaient mon enfance.

  La SPA d'Aubagne m'avait permis de dénicher la perle rare, un rottweiler de trois ans dont le pedigree le classait parmi les bons « renifleurs ». La douceur de son regard m'avait comme aimanté. Devant la cage, j'étais redevenu un jeune ado. La sensation de tomber amoureux.

  « C'est toujours comme ça avec les chiens. » m'avait dit Raoul. « Le tien me paraît fait pour vivre à la campagne. Un compagnon nuit et jour dans tes pattes, ça te changera les idées. »

  Je l'ai appelé Lulu. Sans raison particulière. Il avait une bonne tête de Lulu.

  La première nuit, il la passa dans ma chambre, sur la descente de lit. Il ronflait. Je ne risquais pas d'entendre le chant du frigo. Je l'ai installé dans une corbeille, en bas, devant la cheminée.

 

  Lulu aimait par-dessus tout se balader par les ruelles pavées du village fantôme. Il y avait toujours une ombre pour attirer son attention, et il la compissait allègrement. Il était en manque d'arbres et j'avais l'impression d'arpenter les allées d'un cimetière. J'imaginais des fleurs posées sur le paillasson, devant chaque porte. Les volets ne claquaient jamais contre les murs, mais il me suffisait d'y penser pour que...

  Il y avait même des rideaux qui...

  Evidemment, seul Lulu voyait les ombres. Il leur faisait la guerre. En revanche, il était insensible aux provocations des chats. Nous n'avions jamais osé pénétrer dans les maisons abandonnées. Il m'arrivait de le sortir sans sa laisse. A quoi bon l'attacher en pleine nature ? A deux reprises, nous avions croisé un randonneur qui l'avait caressé sans avoir peur de sa gueule ornée de crocs. Il évitait de retrousser ses babines, comme s'il avait compris que c'était une bonne raison de faire fuir, donc d'être privé des câlins de celles et ceux qui jugeaient sur la mine.

  Au soir du huitième jour, alors que je lisais allongé sur le lit, il s'est mis à grogner. J'avais laissé la porte de la chambre ouverte. Il y eut un silence soudain. Puis il aboya. Pas comme lorsqu'il ordonnait à la baballe de revenir toute seule parce qu'il avait la flemme d'aller la chercher, non. Il avait beaucoup couru après les ombres, il était fatigué.

  Là, il était carrément menaçant. Un cambrioleur ? Pour voler quoi ?

  Je suis descendu voir de quoi il retournait. Je l'ai surpris, la truffe au ras du sol, au pied du mur de briques apparentes qui transformait la cheminée en cachette.

 

  En descendant les treize marches – je ne suis pas superstitieux – de l'escalier, le bourdonnement est revenu hanter mes oreilles.

  Quand je suis arrivé en bas, Lulu avait cessé de grogner. Il remua la queue. Un essaim d'abeilles traversa mon crâne. J'invoquai le dieu du silence qui m'entendit. Il pesa à nouveau sur la maison.     J'ai gentiment maudit mon chien de s'être tu au point d'avoir oublié ce qui l'agaçait, tout à l'heure.

  Il n'a même pas réagi quand j'ai pianoté sur les briques. Qui sonnaient creux. Forcément. Mais il couina tel un chiot lorsque je m'agenouillai pour ausculter le mur, comme pour prendre le pouls de la maison.

  Je dus lutter contre l'envie de donner quelques coups de masse pour...

  Pas aujourd'hui. La prochaine fois, oui, si Lulu recommençait son cinéma. Je n'avais pas de masse mais un marteau ferait l'affaire. Je me suis assis dans mon fauteuil et j'ai fixé la cheminée jusqu'à avoir mal aux yeux. Lulu s'était lové à mes pieds, ne dormant que d'un œil.

  « Un chien, ça vous donne envie de croire en Dieu ! » avait lancé Raoul, l'autre jour, alors que nous buvions l'apéro. 

  « Dommage que les humains nous gâchent ce plaisir ! » avait-il ajouté.

 

*

 

  Le téléphone a tintinnabulé, cette nuit-là, vers deux heures du matin. J'avais renoncé à la modernité et j'ai dû me lever pour aller répondre. Le fixe trônait sur une table basse, dans la salle à manger. J'avais dit adieu au portable comme un prisonnier retrouve la liberté. Lulu avait certainement sursauté. Il y avait eu trois sonneries, pas une de plus. Mais j'avais attendu au pied de l'escalier. Un autre appel, peut-être. Mais rien ne vint et je décidai de retourner me coucher. C'est le moment que choisit Lulu pour grogner et se précipiter sur le mur de briques occultant la cheminée. Il s'y appuya de tout son poids et le puzzle dispersa ses pièces sur le dallage.

  Le bourdonnement.

  La source du bourdonnement.

  Il y avait un nid de frelons dans la cheminée. Lulu, pris pour cible, s'élança sur la porte donnant sur la garrigue. J'eus le réflexe de l'ouvrir sans rien faire pour protéger mon chien de l'attaque en piqué de l'escadrille.

  La mort m'avait piégé. Elle m'avait sans doute cherché longtemps. Je m'étais permis de lui échapper à plusieurs reprises. Et je venais encore de m'en tirer sans mal. Mais au prix de la vie de mon compagnon à quatre pattes. Car il ne faisait aucun doute que...

  Et ce coup de téléphone ?

  Raoul avait-il retrouvé les traces du Lozérien ?

  Pour m'appeler si tard dans la nuit, c'était probablement urgent. Une mise en garde ? Contre quoi ? Contre le piège caché dans la maison et qu'un mur de briques avait dissimulé ?

  La mort m'avait attiré ici. L'ancien propriétaire n'était pas responsable de la présence des frelons. Il n'était tout de même pas le bras armé de la Camarde, si ?

  J'ai vite rappelé Raoul. Je l'avais réveillé. J'appris que ce n'était pas lui qui...

  Un hurlement de chien battu retentit au loin.

  Je raccrochai.

  J'avais laissé la fenêtre de ma chambre ouverte. La chaleur de l'été m'incommodait. Je remontai à l'étage en volant au-dessus des marches et parvins dans la place. Je fermai les volets et des frelons s'y plantèrent comme des fléchettes.

  Barricadé, j'attendis que le silence revienne. Le bourdonnement s'évanouit. La nuit reprit possession de la garrigue. Et il y eut le bruit ronflant d'un moteur de voiture qui se rapprochait. Raoul, intrigué, venant aux nouvelles.

  Des coups furent frappés à la porte d'entrée. Un cri étouffé, puis un autre, et un autre encore. Puis plus rien.

  C'est alors que mon regard fut attiré par la cheminée.

  Ils allaient revenir. Le temps de...

  Le temps de comprendre que la mort jouerait le rôle du guide. Son doigt indiquerait le toit au nuage bourdonnant, et les seringues volantes obéiraient à leur maîtresse. Il y avait des planches dans le garage. Je pourrais les clouer pour obstruer le conduit. Mais il me faudrait mettre le nez dehors. Une dizaine de pas.

  Alors...

  Alors j'ai entassé les bûches qui attendaient l'hiver, dans un coin, et j'ai fait un bon feu en plein été.

  Il ne me restait plus qu'à appeler les pompiers, les flics, et prier.

  « Il n'y a pas d'abonné au numéro que vous avez demandé... Il n'y a pas d'abonné au numéro que vous avez demandé... »

  Un cri est monté dans ma gorge. Je n'ai rien pu faire pour l'empêcher de sortir.


Publié le 25/09/2026 / 1 lecture
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