Depuis l'enfance, je suis attiré par les gares.
Aujourd'hui, je fais la collection de leurs photos. Je les prends moi-même, sous tous les angles. Les albums s'accumulent. Je suis obligé de les empiler dans le cagibi, sous l'escalier. Peur qu'un jour, l'un de ces buildings ne s'effondre, entraînant les autres dans sa chute. Alors je fais très attention aux courants d'air, et j'ai pris un chat pour traquer les souris qui ont tendance à ronger les fondations.
J'aime arpenter les quais même lorsque aucun train n'est annoncé. Il y a le silence, l'odeur du ballast, les pâquerettes qui poussent entre les rails. La fébrilité des voyageurs craignant le retard à cause de leurs correspondances, une fois arrivés dans la petite ville où des cars ne lésinent pas avec les horaires, eux.
Ici, à Langogne, le Cévenol est rarement ponctuel.
En provenance de Clermont-Ferrand, à cause des gorges de l'Allier ; en provenance de Nîmes, à cause de la montée des Cévennes.
Mes parents m'y amenaient en vacances, chaque été, quand il fallait franchir le pont entre deux années scolaires. Je me suis rendu compte, en prenant de l'âge, que ma vie devait s'achever là-bas, loin du bruit et de la pollution des grandes villes. J'y habite depuis peu, très fier d'être devenu langonais par choix.
L'hiver y est rude, l'été ne dure que deux mois, parfois moins, mais bon, la balance penche du côté des avantages et les inconvénients ne font pas le poids. Les paysages neigeux ne sont point à négliger. C'est ici que je l'ai appris. Il m'arrive de sortir tout exprès quand le ciel sème des flocons. Dommage qu'il ne pousse pas des fleurs blanches aux pétales duveteux. Mon père, autrefois, disait que les anges se déshabillaient.
« Mais, papa, ils ne se déshabillent qu'en hiver ? Ce n'est pas prudent. Ils vont attraper la mort. »
Il ne savait que répondre et maman venait à son secours.
« Ils n'ont jamais froid. Les étoiles leur tiennent chaud. Ils se baignent dans leur lumière. »
« Et, en été, ils se baignent tout habillés ? »
Mes parents avaient toujours quelque chose à faire quand je posais la question piège.
Ce jour-là, j'avais une heure à tuer. Je les savais peu rancunières et qui renaissaient de leurs secondes, cendres invisibles. J'ai pris la direction de la gare. Il n'y avait personne sur les quais. J'ai humé le ballast en me demandant pourquoi cette âcre fragrance titillait, à ce point, mes narines. C'était encore plus addictif que l'arôme de l'encre et du papier jauni des livres achetés chez les bouquinistes, ou de la poussière sur les vieilles pendules.
« Monsieur, monsieur, vous auriez l'heure, par hasard ? »
Je me retournai. Je n'avais point entendu venir cet homme grand, maigre, et dont le regard bleu lançait des flèches de glace. Je lorgnai machinalement son poignet.
« Mais votre montre... »
« Oui, ma montre... Elle s'est arrêtée, et je suis très pressé. »
« Vous voulez que je la répare. Je suis horloger. »
« Non, non, pas la peine. »
Je devins insistant – surtout parce que je n'en avais jamais vu avec un cadran carré et de si grosses aiguilles.
« C'est quelle marque ? »
« Laissez tomber ! »
L'homme commença à râler dans sa barbe, et je crus percevoir quelques bribes de mots : « ... pas de chance... je tombe sur un horloger... »
« Vous n'avez pas de chance, en effet. J'ai oublié la mienne et mon portable a besoin d'être rechargé. D'après le soleil, c'est 15 h 30. »
« Voilà, merci. »
Il sembla pressé de déguerpir mais fit volte-face et me tendit sa montre.
« Tenez ! Je vous la donne. N'essayez même pas de la réparer ! »
« Et pourquoi donc ? »
« Parce qu'elle s'arrête toujours à une heure correspondant à une date de l'Histoire de France. Et là, je rentre de la bataille de Marignan. Elle marque 15 h 15. Vous pourriez atterrir à Gergovie ou Verdun. »
Je ne pus me retenir de sourire. Les fous m'avaient toujours amusé. Ils étaient encore plus doués que les grands comiques que l'on voit à la télé.
« Vous l'avez achetée où ? »
« A Langeac. C'était jour de vide-greniers. Un type qui vendait des soldats de plomb me l'a donnée. »
« Et pourquoi vous l'a-t-il donnée ? »
« Parce que je collectionne des soldats de plomb. Je lui ai tout pris. Je lève une armée. »
Il avait l'air tellement sérieux que des frissons m'ont secoué de la tête aux pieds.
*
Troublé par cette étrange rencontre, j'ai voyagé dans mon passé le temps d'un soupir. Mon enfance fonctionnait à la manière d'un aimant, et il m'arrivait de rouvrir des cahiers d'écoliers afin d'y replonger. Il suffisait que je feuillette deux ou trois pages, oui.
Je les avais gardés, non parce que j'avais une âme de collectionneur, mais parce que ma mémoire risquait de défaillir un jour prochain, et il fallait la solliciter comme un muscle.
Je me suis revu triant sur le volet une escouade de soldats de plomb pour monter la garde sur le quai de ma gare. Mes parents m'avaient offert un train électrique tellement long qu'il franchissait deux portes et desservaient trois pièces dont le salon.
« Des soldats ? Fallait nous demander les santons, fils. Même si Noël est encore loin. C'est plus approprié. Je suis sûr qu'ils prennent le train, pour rentrer chez eux, après la naissance du Petit Jésus. »
« Mais, papa, il n'y avait pas de train à cette époque. »
« Et tu crois que tes soldats du Moyen Age ont vu passer le Cévenol ? »
Je me contentais de hausser les épaules.
La réalité du présent me récupérait bien vite. Elle avait une poigne de fer. La montre irradiait dans ma poche. J'étais fermement décidé à la réparer, histoire de voir ce qu'elle avait dans le ventre. Et, en fonction du diagnostic…
Une idée, cette comète, avait traversé mon esprit. Attendre le prochain vide-greniers à Langeac et m'y rendre afin de rencontrer l'homme qui avait donné cette tocante d’extraterrestre à l’inconnu de la gare. Avec un peu de chance, il avait encore des soldats de plomb à écouler. Les miens, je les gardais au chaud, dans leur boîte à chaussures, pas question de leur en imposer d'autres, venus de Haute-Loire, et peut-être belliqueux.
*
J'ai cru, en devenant horloger, que j'allais maîtriser le temps.
Chef de gare, j'aurais passé pour un obsédé. J'aurais perdu mon temps à regarder l'heure. A compter les minutes de retard avant de les noter sur un cahier d'horaires. Capable d'engueuler le conducteur attardé et de féliciter celui qui ne fait point attendre les voyageurs. Et puis, les casquettes me vont très mal. J'ai une grosse tête.
A Langogne, tout le monde savait que j'errais le long des voies désaffectées en imitant le chant de la locomotive à vapeur dans la montée des Cévennes. Seuls les oiseaux ne me pensaient pas fou. Ils participaient même à mon délire, surtout le coucou.
Gamin, j'ai trouvé une montre dans la rue. Elle donnait du lustre à un caniveau, à deux pas d’une bouche d’égout. Je me suis dit que les entrailles de la terre m'envoyaient un message. J'ai eu un instit, en classe de CM2, persuadé que le monde vivait au rythme d'une grande pendule enterrée profondément dans le sol et qui était déjà là au temps des dinosaures.
Lui, oui, était gaga. Mais les élèves l'aimaient bien. Pendant la récré, il écoutait en boucle la Danse des heures de Ponchielli. Il organisait des courses de secondes, alignant cinq montres sur son bureau. Il me permettait parfois d'assister à son délire. Il était content d'avoir un public. Pour me remercier, il me notait bien, surtout en maths, matière où j'avais pas mal de retard. Il déclarait que les secondes n'avaient pas toutes la même durée, ce qui déstabilisait les minutes, et les heures faisaient la gueule.
Il était gaga, je vous dis.
La tocante du trottoir, je l'ai gardée longtemps. Elle était en panne et ne m'avait jamais donné l'heure. Un jour, je me suis décidé à la jeter, mais quand j'ai soulevé le couvercle de la poubelle, je l'ai entendue qui scandait les secondes. Le tic-tac d'une bombe. De rage, je lui ai quand même dit adieu.
Je suis devenu horloger pour que les mécanismes fatigués ou mourants reprennent vigueur. Ce métier me donnait le pouvoir et la volonté d'un chirurgien.
Je me rappelai les propos de l'inconnu de la gare. Il avait dit que lorsque la montre s'arrêtait, l'heure correspondait à une date. Mais si la grande aiguille stoppait sa course sur le nombre 21, 22 ou 23, voyagerais-je dans le futur ?
Il avait prétendu avoir assisté à la bataille de Marignan à 15 h 15. Et si je me débrouillais pour immobiliser les aiguilles à 16 h 10, est-ce que je pourrais empêcher Ravaillac d'assassiner Henri IV ? Qui n'a pas rêvé de devenir un héros de l'Histoire de France ?
J'eus soudain le rouge aux joues. Si j'utilisais intelligemment cette montre magique, je pourrais peut-être empêcher Hitler de...
Et donner du travail à tous les chômeurs de la planète ?
J'étais en train de me laisser embarquer par les délires d’un inconnu. La sensation de n'être pas grand-chose dans les tourbillons du temps. Un pet de mouche face au vent. J'ai décidé de me débarrasser de la montre. Une pulsion. La raison l’emportait. Je l'ai balancée par-dessus un mur, sans doute dans un jardin. Le type qui habitait là allait avoir une belle surprise en arrosant son potager.
J'ai dû lutter pour ne point faire demi-tour, mais je suis rentré à la maison la tête enfin fraîche.
*
Ce que le jour me donnait, la nuit me le reprenait.
J'étais traqué par un même cauchemar : le crocodile de Peter Pan me prenait pour le Capitaine Crochet. Il avait une pendule à la place du cerveau, ou ailleurs. Je me réveillais en hurlant et me redressais sur le lit. Je suais à grosses gouttes. Une fois, j'ai regardé sous le lit. Il n'y avait que des moutons. J'étais rassuré car le monstre avait de quoi se nourrir sans me déranger. Au boulot, les montres réparées se mettaient en grève dès que j'avais le dos tourné. Comme si elles me punissaient d'avoir abandonné leur frangine de Haute-Loire.
Dans la cuisine, à l'heure du petit-déjeuner, devant un bol fumant de café sans sucre, je me demandais s'il ne valait pas mieux la récupérer. Mon travail commençait à se ressentir de mon geste inconsidéré. Les clients faisaient la gueule ou me grondaient.
« Bonjour, cher monsieur, un loubard m'a chouravé ma tocante, et comme je l'ai coincé dans une impasse, il l'a balancée dans votre jardin. Je viens la récupérer. »
Le mur du jardin ne donnait pas sur une impasse. Il fallait que je trouve un autre prétexte. Une mauvaise blague ? Un ami avait voulu se venger parce que j'avais jeté la sienne dans le Langouyrou, la rivière qui traverse Langogne.
Je n'allais tout de même pas forcer la porte d'une maison pour retrouver une montre qui avait peut-être été revendue, si ? Manquerait plus que le type se retrouve quelque part dans le passé, à cheval ou dans le bûcher avec Jeanne d'Arc. Il n'y aurait pas de mot d'absence sur la table du salon.
J'étais dans de beaux draps. Heureusement, en me baladant sur le coup de midi, j'ai vu sur une affiche qu'il y avait un nouveau vide-greniers à Langeac.
Je m'y suis rendu en train. Toujours une émotion forte de fouler le quai de la gare dans l'attente du Cévenol. Qui, comme d'habitude, arriverait en retard. Lorsqu'il se pointait à l'heure, les voyageurs applaudissaient le conducteur. J'avais même vu quelqu'un lui demander un autographe tandis qu'il descendait de sa machine pour aller pisser un coup.
Et il y avait les gorges de l'Allier, à franchir au ralenti à cause des nombreux tournants, tunnels et viaducs. Le spectacle était grandiose et il était invraisemblable de s'en lasser. Ceux qui s'endormaient, la joue collée à la vitre, étaient bien vite réveillés. On leur racontait ce qu'ils avaient manqué.
« Je regarderai au retour. »
Deux heures à être bercé par le roulis des rails. Deux heures pour parcourir une cinquantaine de kilomètres. Les marmottes étaient secouées sans ménagement par le contrôleur, en gare de Langeac.
« Non, non. Je descends plus loin. A Brioude. »
Nous avions quitté un ciel menaçant au-dessus de Langogne. La Haute-Loire, plus clémente, nous recevait avec un soleil qui tapait dur. Un voyageur en provenance de Nîmes a dit : « C'est long mais c'est bon ! »
Je l'avais entendu s'extasier, assis sur la banquette d'en face, et qui comparait avec d’improbables gorges gardoises, plaçant le nom de sa ville dans chacune des phrases qu'il prononçait. Sa femme, assise à côté, l'écoutait à peine. Il me prit à témoin : « Nous sommes partis sous la pluie. Oui, à Nîmes, il pleut rarement. C’est la ville la plus chaude du pays. Là, nous sommes contents de retrouver le soleil. Une fois n’est pas coutume. »
Ce brave homme, avec ses lieux communs, m'avait fait oublier la raison de ma venue à Langeac.
Le vide-greniers.
Il y avait une petite place, à cent mètres de la gare. Une guichetière m'avait aimablement renseigné. Je n'ai pas eu besoin de consulter le plan de la petite ville. Les trottoirs étaient bondés de piétons qui marchaient dans la direction des stands. J'ai vite fait de dénicher celui du type qui vendait des soldats de plomb. Un régiment de grognards de la Grande Armée semblait fasciner des gamins surexcités ; d'autres arrivaient au galop, précédant leurs parents. Napoléon avait encore du succès auprès de nos chères têtes blondes. Mais je n'avais pas vraiment envie de rencontrer ce tyran.
J'attendis patiemment un moment de calme sur le champ de bataille pour apostropher le vendeur, aux anges face à la marmaille. Les portefeuilles s'ouvraient et se refermaient, mâchoires en train de mastiquer, sous le chaud soleil de Haute-Loire.
« Monsieur, je voudrais vous parler. Rien de grave, juste un renseignement. »
« Je suis tout ouïe. »
« J'ai rencontré un homme qui s’est vanté de vous avoir acheté de quoi lever une armée. Il m'a donné une montre en me confiant que vous l’aviez gracieusement ajoutée au lot de soldats. »
« J'ai fait un cadeau à quelqu'un, moi ? Je devais être ivre. »
« C'est ce qu'il m'a dit. »
« Que j'étais ivre ? »
Je souris.
« C'était sans doute une montre en toc. Il y a des gens bizarres qui rôdent dans le coin, et il m'arrive de les taquiner en entrant dans leur jeu. »
Je m'apprêtais à renoncer lorsqu'il me fit un signe de la main que j'eus du mal à interpréter.
« Non, ne partez pas ! Je vous taquinais. Quelqu'un l'a trouvée et me l'a ramenée. »
Devant ma mine déconfite, il sourit à son tour, de toutes ses dents.
« Il m'a dit l'avoir trouvée dans son jardin. »
« Et comment savait-il que c'était vous qui... »
« Mon nom et mon adresse sont gravés sur le boitier. »
*
Je m'en voulus d'avoir été aussi négligent. De n'avoir pas vu le détail qui me crevait les yeux. Aveuglé par le paradoxe de l'évidence, je n'y avais même pas songé. Autrefois, j'avais eu des soucis avec le maître d'un jeune chien trouvé dans la rue. J'avais fait abstraction de son collier. Je m'étais fait traiter de « voleur de toutou ».
L'homme, qui avait heureusement le sens de l'humour, m'avait autorisé à venir voir son toutou, chez lui, de temps en temps.
« Cette montre vous obsède… je me trompe ? »
« C'est surtout le pouvoir qu'elle est censée avoir... »
Le marchand de soldats de plomb gloussa.
« Il vous a répété ce que je lui ai raconté ? »
« Que lorsqu'elle s'arrête, on peut voyager dans le passé. Que l'heure indiquée correspond à une date de l'Histoire de France. »
« Ce bonhomme a une sacrée imagination. C'était juste une montre gagnée à la kermesse de Langeac. Je ne suis pas maladroit avec un fusil à plomb. Vous voyez, je vends des soldats de plomb : je dois avoir le cerveau plombé. »
Et il éclata d'un rire tonitruant qui fit se retourner les autres clients du vide-greniers.
Je lui tendis cinq doigts qu'il broya.
« Vous avez été patient. Je vous remercie. Au revoir, cher monsieur. »
« Vous repartez à Langogne ? »
« Oui. »
« Attendez ! »
Il prit un objet dans sa poche et me le tendit.
La montre.
« Elle est à vous, maintenant. »
« C'est dit si gentiment. »
J'étais livide lorsque je désertai la petite place. D'autres enfants arrivaient. L'un d'eux regarda directement ma main. Je décidai de glisser la tocante à mon poignet.
Juste avant d’entrer dans la salle des pas perdus, je me suis demandé comment le marchand de soldats de plomb savait que je venais de Langogne.
J'avais deux heures à tuer. J’étais armé. Le quai me sembla hors du monde. J’y ai fait les cents pas, sentinelle à l'odorat captivé par le fumet du ballast. Le chef de gare m'espionnait, intrigué.
Le Cévenol avait vingt-six minutes de retard lorsqu'il entra en gare de Langogne. J'avais regardé machinalement la montre.
Les aiguilles s'étaient immobilisées sur 20 h 01.
Il y avait de l'effervescence sur l'esplanade où se regroupaient les cars de correspondance.
Des gens hurlaient : « Il est là ! Il est là ! »
Je me doutais bien que je n’étais point la cible de ces sollicitations.
« Il est arrivé dans le centre-ville ! Y'a un monde fou ! »
Tous partirent en courant, dans un ensemble parfait. Un envol d’étourneaux. Des exclamations montèrent dans le ciel où de gros nuages gris circulaient, poussés par un vent de folie.
« Vive le Général ! Vive le Général ! »
Impossible de faire un pas de plus devant la mairie. Un homme de haute stature faisait des signes en direction des Langonais penchés à leurs fenêtres. La foule l'encerclait avec respect, sans mettre à mal sa garde rapprochée. C'est sa grande taille qui me permit d'apercevoir le sommet de son crâne, couronné de cheveux blancs.
« Vive le Général ! Vive le Général ! »
Et alors là, j'ai compris. Des frissons me picorèrent de la tête aux pieds. La foule ovationnait le Général de Gaulle en visite à Langogne.
Mais c'est en 1961 qu'il est venu, et la montre affichait 20 h 01.
Soudain, la révélation. Il était impossible de voyager dans le futur avec cette montre. Elle ne pouvait pas indiquer 19 h 61. Le mécanisme s'était adapté.
Je me suis foré un chemin jusqu'au grand homme et, à moins de cinq mètres, j’ai été refoulé par ses gardes du corps. Des mecs sacrément costauds, et zélés. Je me suis contenté de crier : « Mon grand-père a été un grand résistant, mon Général ! »
Je m'apprêtais à retenter ma chance lorsqu'il se tourna dans ma direction et me toisa. Le silence se fit tout autour et il vint me serrer la main.
« Vous avez bien de la chance, cher monsieur ! »
Alors la cohue lança ses tentacules pour récupérer le grand homme.
*
Sachant que je ne pouvais pas retourner dans mon présent, je suis entré dans un bar et me suis saoulé la gueule.
Le garçon me regarda bizarrement.
« Oui, je sais, je suis le seul à boire un coup à la santé de la France. Et vous, vous ne pouvez pas cesser de nettoyer vos verres et aller saluer ce grand homme ? »
Il baissa les yeux et se remit à la tâche.
Dix minutes plus tard, bien éméché, j'ai réussi à penser que...
Que, dans les années à venir, je risquais de me croiser.
Là, je ne craignais rien. En 1961, j'avais cinq ans. Mes parents ne venaient pas encore se ressourcer à Langogne.