La mort à quarante ans

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Debout à la fenêtre, je m’enivre du vol lointain des mouettes qui poursuivent les chalutiers rentrant au port. Je tends l’oreille, ils pétaradent. On dirait qu’ils ont le hoquet. Ils tracent des sillons frangés d’écume. La mer ne saigne pas, non, elle cicatrise en un éclair. Le soleil naissant m’aveugle déjà. Et je m’évade, une fois de plus – je reviens toujours, rapatrié par le présent. Je rame sur un pointu après avoir pêché sur l’une des îlettes ancrées au large de la cité ensoleillée. C’est le moment que choisissait le passé, cet intrus, pour me ramener sur terre. Je savais qu’il serait là, le jaloux, qui n’osait se montrer que lorsque l’horizon aimantait mon regard.

Il m’attendait au tournant et j’avais peur de déraper. De partir dans le décor. De rejoindre ce dernier pour un baiser avec la mort. Mais je me laissais aller. Maso, j’avais une confiance aveugle en ses trompe-l’œil.

Debout à la fenêtre de ma chambre, au fil des matins, été comme hiver, je m’enivre de tant de constance.

J’ai soif de cette complicité entre l’homme et l’oiseau. Je voudrais ne jamais mourir.

 

Tout a commencé dans ce jardin public que ma grand-mère fréquentait, accompagnée de maman, jeune mariée, qui s’ennuyait sans papa. Elle avait du mal à continuer de vivre normalement, avec ses passions, ses passe-temps favoris… Elle était devenue une autre femme, et il fallait s’habituer au courant d’air que la porte fraîchement ouverte, dans son crâne, avait laissé furtivement passer.

Maman était enceinte et papa décédé en l’apprenant, d’un choc émotionnel qui avait fait exploser son cœur déjà fatigué par des aïeux aux coronaires poussiéreux. Il avait eu une première alerte, cinq minutes après avoir demandé maman en mariage, et reçu une acceptation qui l’avait amoureusement foudroyé.

J’étais donc exposé, dès la naissance, à une fin prématurée. Les premières années, j’avais été confié à un cardiologue qui m’avait trouvé en bonne santé. Il avait néanmoins conseillé à ma mère de solliciter deux consultations systématiques par an, malgré mon jeune âge. Y avait-il anguille sous roche ? Maman s’était inquiétée.

« Vous savez, chère madame Breitner, le cœur est comme un fruit bien accroché à sa branche. Mais lorsque le vent se lève, l’arbre est impuissant, et les bourrasques successives l’emportent parfois. Il rebondit sur le sol herbu avant d’éclater en heurtant un rocher affleurant. »

Un grand poète, ce médecin, dont les élans faisaient frémir maman, et eût pu mettre le cœur de papa à rude épreuve, s’il avait été encore de ce monde.

 

Mamie tricotait, s’efforçant d’ignorer les pigeons qui quémandaient quelques miettes de pain.

« Pas bon, ça, pour votre digestion ! Et je ne sais pas ce qu’il faut vous donner à béqueter pour vous nourrir intelligemment. Alors je préfère m’abstenir. »

Ils n’étaient point rancuniers et revenaient sans cesse. Il y en avait un, la tête ornée d’une plume blanche, qui la harcelait en donnant des coups de bec aux aiguilles qu’elle manipulait comme des baguettes dans un restaurant oriental.

Maman, à côté, lisait. Toujours des romans d’amour. De temps en temps, des larmes coulaient sur ses joues, et je veillais au grain, au cas où un aventureux viendrait picorer sa tristesse.

« Hé ! Ce ne sont pas des graines. Va jouer ailleurs ! Si tu les plantes, il ne poussera que des soucis. »

Je parvenais à faire rire maman. Un exploit. Mamie, elle, plongée dans son ouvrage, chantonnait un tube de Charles Trenet dont j’ai oublié l’air et le titre.

Il y avait un autre banc, face à nous. J’avais remarqué qu’il était souvent désert. Il avait été repeint en vert. Le nôtre était gris orageux. La sensation de chevaucher un nuage.

« Il doit y avoir des clous… » avait dit mamie, ce jour-là.

« Ou des échardes… » avait renchéri maman.

Je mourais d’envie de caresser le bois visiblement vermoulu. On me reprocherait de m’exposer à la piqûre d’une pointe rouillée, alors j’évitais…

Pas question de contrarier les deux femmes de ma vie – à cette époque, j’ignorais l’existence de la sage-femme, et à quoi consistait son métier. Même pas le souvenir de sa gifle claquant sur mes fesses. De toute façon, aujourd’hui encore, bien qu’athée, j’ai le pardon facile.

 

Ce jour-là, une ombre se transforma en être vivant et donna naissance à une vieille dame aux cheveux bleus.

C’est le souvenir que j’en ai gardé.

Elle était simplement arrivée par le petit chemin de terre, en claudiquant. Elle avait besoin de s’asseoir, visiblement. Elle n’aurait pas dû choisir le banc d’en face. Mamie et maman, possédées par leurs occupations, n’avaient rien vu venir. Je m’étais dit que s’il y avait eu du gravier…

Oui, s’il y avait eu du gravier, elles auraient levé les yeux vers l’intruse, interpellées par le crissement, et lui auraient fait comprendre qu’elle n’était point invitée, avant de réaliser que les bancs n’appartenaient à personne. Manquerait plus qu’il y ait des noms gravés dans le bois vermoulu.

« Ici, pose régulièrement ses fesses, le bel Arthur, si grand, si brun, dans l’espoir de voir passer la femme de sa vie, digne de lui. » ou « Ici, vient se reposer le cuistot du restaurant d’en face, quand ses clients ont le ventre bien plein de son travail. »

Mamie l’a remarquée, la première. Je me tenais tranquille, mentalement perché sur la plus haute branche de l’enfance, et sifflant avec les oiseaux. Mais quand j’ai vu ces cheveux bleus, j’ai cru halluciner. Je me suis dit qu’elle se shampouinait en  les trempant dans un pot de peinture, et j’ai gloussé. Ce qui a bouté maman hors de son roman. Mamie mangeait chinois. Elle avait posé son tricot à côté d’elle et tapotait le flanc de sa fille.

« J’ai vu. »

La vieille dame s’est levée et s’est dirigée droit vers ma mère. Elle lui a pris la main de force, l’a retournée, et je me suis précipitée pour la secourir.

« C’est trop tard, petit, j’ai tout lu ! »

Elle l’a lâchée avant de lui souffler quelque chose. Un murmure presque inaudible. Maman s’est mise à pleurer. Mamie a essayé de la consoler en menaçant la vieille dame aux cheveux bleus d’une aiguille qu’elle agita à la manière d’une baguette de chef d’orchestre. L’inconnue a déserté les lieux d’un pas paradoxalement sûr, dans un étonnant silence.

Tout s’était déroulé comme dans un rêve.

Je me suis blotti dans les bras maternels.

« Pourquoi elle a fait ça, la dame ? »

« Qu’est-ce qu’elle t’a dit qui t’a mis dans cet état ? » a surenchéri mamie.

Et là, j’ai vu maman qui murmurait à l’oreille de mamie comme si elles conspiraient contre moi. Je me suis senti trahi. C’était aller un peu vite en besogne.

Ma grand-mère a joué son rôle à merveille. Elle a embrassé maman en haussant les épaules.

« C’est une vieille folle. Elle est devenue une mémé seule, sans petits-enfants pour jongler avec le temps, alors… »

Quand elle s’est aperçue que j’écoutais, la messe basse a recommencé.

 

Je n’ai appris que bien plus tard ce qu’avait dit la vieille dame à ma mère.

« Madame, ne m’en veuillez pas, mais il faut que vous le sachiez ! Votre fils mourra à quarante ans. C’est écrit dans votre main. Si j’étais vous, j’en ferais un autre. Mais ce n’est peut-être pas le vôtre. Pourtant, votre main a parlé. Une main ne ment jamais. »

Maman m’avait réclamé auprès d’elle, sur son lit de mort.

« Ta main, maman, il fallait l’utiliser pour la savater. Tu as toujours été trop gentille. »

Elle a souri, elle avait l’habitude de mon franc-parler. Et elle était partie.

Elle avait rejoint papa qui avait une patience d’ange, tout là-haut, perché sur son nuage.

 

*

 

Mon quarante-et-unième anniversaire s’est pointé dans un grand soulagement. Mon équilibre psychique avait méchamment tangué. J’avais ramé à l’aveuglette. Machine à rappeler les mauvais rêves, ma mémoire m’avait titillé, du premier au dernier jour de cette si longue année. Pas eu le courage d’en rire.

J’avais passé mon temps à regarder l’heure, du lever jusqu’à minuit. J’avais évité de passer devant une fenêtre, n’osant même pas sortir. Ma petite amie voulait me voir. Une bouffée d’amour, avait-elle dit. J’avais trouvé un prétexte bidon. Je venais d’inventer lé télétravail. Miranda a gobé mon mensonge tel un caméléon attrapant une mouche au vol.

« J’ai du boulot en retard, et mon éditeur est chiant. »

Je m’étais découvert un talent d’écrivain, au lycée. J’avais tout fait pour éblouir une fille. Jusqu’à l’abreuver de ma prose. Elle n’aimait que les poètes, hélas. Au collège, mon prof de français m’avait suggéré de participer à des ateliers d’écriture.

« Ah non, monsieur ! Pas question que j’entre dans le moule ! »

Il avait reconnu que j’avais raison mais m’avait encouragé à continuer de raconter des histoires sur le papier.

« Sur le papier ou ailleurs, monsieur. »

A trente-neuf ans, alors qu’il ne restait que 24 heures, avant ma fin annoncée, impossible de m’endormir. Normal. Même si je ne crois pas à la voyance, mon instinct me commandait de me méfier des coïncidences. Le hasard pouvait se mêler de mes affaires. Une balle perdue. Cette pensée me fit hausser les épaules, mais bon, mon imaginaire faisait souvent dérailler mon train de vie. J’endossais le costume de mes personnages, la plupart victime d’un vengeur masqué ou d’un chasseur maladroit.

Quand minuit a sonné, je me suis enfermé dans les chiottes et j’ai attendu la mort en sifflotant du Wagner. Peut-être qu’elle réfléchirait avant de s’attaquer à un amoureux du génial teuton. J’ai fait du zèle, j’ai bissé La Chevauchée des Walkyries. Bien m’en a pris. Elle n’est pas venue. J’ai pensé qu’elle détestait, paradoxalement, la musique allemande, ou que le degré zéro du trouillomètre m’avait permis de trouver in extremis la parade.

J’ai fait deux ou trois pas de danse et je suis retourné dans ma chambre. Je me suis regardé dans la glace de l’armoire et…

« Mais, tu as quarante-et-un an à l’heure de ta naissance, non ? »

« Je suis né à minuit 45. »

« Tu as encore trois quarts d’heure à trembler. »

Je venais de me prendre pour un ventriloque. Mon image n’avait pas bougé les lèvres. La sensation de dialoguer avec mon frère jumeau.

« Et comment aurait-elle fait si nous étions nés à la même heure ? »

« Qui ça ? La vieille dame aux cheveux bleus ? »

« Evidemment. »

« Bonne remarque. Peut-être que maman a deux lignes de vie à chaque main… »

« Oui. Comme des rails où circule… »

« Le train de vie, je sais. Tu l’écris souvent, dans tes bouquins, celle-là. »

« Et toi, tu aurais fait quoi si tu avais existé ? »

« J’aurais voulu être l’un de tes personnages. »

« Lequel ? »

« Peu importe. »

Il y eut un silence – la télépathie ne fonctionne pas avec son propre reflet.

« Plus qu’un quart d’heure. »

Je suis tombé en arrière, les bras en croix, et j’ai atterri sur la couette. Le lit a méchamment grincé.

A minuit 46, j’étais encore vivant.

La mort m’avait posé un lapin.

 

Miranda a appelé alors que, rassuré, je commençais à m’endormir. Depuis quelque temps, elle devenait envahissante. Elle semblait capter mon stress et le faire sien. Je lui avais tout dévoilé. Preuve d’amour qu’elle avait appréciée. De mon côté, j’étais resté très discret sur son passé. Je reconnais qu’il m’intéressait. Il me semblait flou.

Je l’avais rencontrée sur l’avenue, son chien lui ayant pris la tête à force de larguer ses crottes en dehors du caniveau.

J’avais failli glisser sur l’une d’elles. Sa jeune maîtresse avait hurlé, me faisant sursauter.

« Pas là ! »

Elle était venue dans ma direction en tirant sur sa laisse – il tentait de partir dans l’autre direction.

« Je vous prie de l’excuser. Il a essayé de nouvelles croquettes et… »

« Les chiens n’aiment pas le changement. C’est pour ça qu’ils sont si fidèles… »

« Pas comme les femmes, n’est-ce pas ? »

« Je n’ai pas dit ça ! »

« Mais vous l’avez pensé. »

« Je ne généralise jamais, sinon je dirais que les chiens puent après la pluie. »

« C’est pourtant le cas. »

Elle éclata de rire. Des verres en cristal se brisèrent quelque part.

« Vous n’avez jamais eu de chien, vous ? »

« Non. Trop peur de le voir mourir. Quand j’arriverai aux portes du terminus, peut-être que j’aiderai un vieux toutou à finir sa vie heureux. »

« Vous n’êtes pas égoïste pour un homme. »

« Vous voyez, c’est vous qui généralisez. »

Un autre bris de verre. Nous avons trinqué.

Elle s’éloigna puis fit soudain volte-face.

« Vous pouvez nous accompagner, si vous le désirez. Sauf, bien sûr, si votre destination est à l’opposé de la nôtre. »

« Je ne vais nulle part… et vous ? »

« Je vais où la truffe de mon chien me mène. »

Je n’avais pas son flair mais je sentais que cette histoire commençait plutôt bien. Histoire à l’eau de rose qui finirait peut-être dans un vase fêlé.

 

Dudule, le chien de Miranda, est mort à onze ans. Elle a beaucoup pleuré.

« C’est un grand chien, c’est normal qu’il meure si jeune. Pour lui, c’est vieux. Les petits vivent plus longtemps, parfois au-delà de quinze ans. Il faut le savoir. »

« Je l’ignorais. »

« Je n’ai pas osé t’avertir… Tu aurais passé de mauvaises nuits à partir de ses dix ans. »

« Comme toi avec cette histoire de vieille dame… »

« Voilà… Tu as tout compris. »

Nous l’avons enterré dans le jardin, malgré la loi l’interdisant. Le véto a téléphoné, un matin.

« Dudule va bien ? Je ne vois plus votre compagne. Il a encore des vaccins à faire et… »

J’ai raccroché. Je me suis dit que c’était heureux que ce ne fût point Miranda qui avait répondu.

 

Ce soir-là, alors que Dudule agonisait, les yeux dans le vague, j’ai entendu Miranda qui lui parlait.

« Ça m’arrive souvent. J’ai l’impression qu’il m’écoute et comprend. Je me sens mieux, après lui avoir dit ce que j’ai sur le cœur. Tu n’es pas jaloux, au moins… si ? »

Je l’avais surprise, dans la cuisine, en pleine messe basse.

« Tout de même un peu. Si ça se trouve, tu lui racontes des choses qui ne regardent que nous. »

« Des choses… Il y aurait des choses entre nous ? Des secrets d’alcôve, peut-être… »

Elle avait haussé les épaules avant de me biser la joue.

Je me suis bien gardé de lui demander ce qu’elle avait sur le cœur.

Cette fois, donc, j’ai voulu me retirer, mais je me suis immobilisé, de l’autre côté de la porte, l’oreille aux aguets. J’avoue que j’étais attristé.

J’ai regretté longtemps cette satanée intuition qui m’a empêché de retourner dans mon bureau.

« Tu sais, Dudule, je n’ai pas eu le courage. Tu sais de quoi je parle, n’est-ce pas ? »

Il a couiné.

« Je n’ai pas eu le courage, non. L’amour m’a détourné de ma mission. Si ma grand-mère était encore de ce monde, elle m’en voudrait à mort. »

J’ai été à deux doigts de pousser la porte, de faire une entrée théâtrale.

« J’ai tout entendu ! Tu n’as pas eu le courage de quoi ? De me quitter ? »

La réalité conjuguée au présent m’a récupéré de justesse.

« J’ai abandonné l’idée d’empoisonner cet homme… ton maître… et MON homme. »

Là, c’était l’aveu de trop. Je suis entré, la porte a claqué contre le mur. Miranda a poussé un cri comme si je m’apprêtais à la violenter.

« Il est mort, Franck. »

« Parti sans laisser d’adresse ? »

« Le paradis des chiens va l’accueillir et il va nous oublier. »

« Je ne crois pas. Il sera toujours ici, avec nous. Tu sentiras sa présence, mais tu ne pourras plus jamais le toucher. Ni lui confier tes secrets. Et il continuera de veiller sur la maisonnée… en silence. »

Elle se jeta dans mes bras et ses larmes m’éclaboussèrent.

Ce n’était pas le moment de poser des questions, ni de réclamer des explications.

 

*

 

Cette nuit-là, nos mains encore maculées de terre, Miranda a souhaité dormir seule. Nous n’avons même pas osé compter nos doigts, comme nous le faisions, dans un grand sourire, chaque soir.

« Si, un jour, il en manque un, on saura où le trouver. »

« Oui… où ça ? »

« Tu veux un dessin ? »

Notre complicité atteignait des sommets de vulgarité. Ce n’était qu’un jeu d’amants avides de se consommer.

Un radeau.

Le canapé… pour ma pomme… j’avoue que cela m’arrangeait. Pour réfléchir, il vaut mieux une île déserte qu’un stade de foot à l’heure du coup d’envoi. S’isoler, oui, même s’il y a du monde dans sa tête. Ce qui était mon cas.

Pas envie de ramer. J’attendrai la marée, vers minuit, comme lorsque je m’acharne sur un roman qui a du mal à accoster.

Mais je commençais à me douter que ma vie prenait le virage d’une histoire à imprimer.

Miranda m’avait-elle trahi ?

Choisir un chien comme confident… Un aveu de sa culpabilité ?

 

Pas moyen de fermer l’œil. Minuit avait passé son chemin vers une aube lointaine. Miranda devait en être au même point, mais je préférais ignorer cette similitude. La première fois qu’elle m’inspirait de l’égoïsme. De la méfiance ?

L’envie de travailler pour aider le temps à circuler plus vite ne m’effleura même pas. J’écoutais la grande horloge à balancier – cadeau de sa grand-mère – égrener les secondes, tout en me demandant comme elle faisait pour épargner notre sommeil, à l’étage, alors que je l’entendais du salon, quinze  marches plus bas.

Le silence s’est installé à la manière d’un chapiteau. Je me suis dit que le « muselage » de la pendule avait coïncidé avec l’apparition d’un ballet d’ombres. J’avais laissé allumée ma vieille lampe – cadeau de ma mère. Elle avait permis aux noirs reflets de se montrer. L’un d’eux sembla se décoller du mur, juste à côté de la télévision. C’est là que nous avions mis le panier où Dudule dormait en ronflant doucement lorsque nous regardions un film. Miranda refusait qu’il montât sur le canapé – elle avait souvent un appétit dont j’étais la proie. Il aurait pu devenir encombrant, poussant la curiosité jusqu’à manier sa langue comme un voyeur son regard.

L’ombre s’est rapprochée à pas de loup. Un quadrupède. Sa queue, tel le balancier de la grande horloge, battait le tempo de son étrange musique.

« Dudule ? »

« Lui-même. »

« Mais… »

« J’ai bien fait de mourir de vieillesse. »

Je me suis frotté les yeux. Du sable. Comme si j’avais la conjonctivite.

« Tu ne dors pas, ni ne rêve, non. »

« Tu n’es pas mort ? »

« Pour toi, je suis revenu de chez mes frères exsangues. Ma sève s’est réchauffée, et j’ai su que j’étais détenteur d’un secret que je devais te faire partager. D’abord parce qu’il te concerne directement, ensuite parce que j’ai confiance en toi. »

« Et pas en Miranda ? »

« Pas vraiment. Vous, les humains, ne vous doutez même pas du pouvoir que nous avons, nous les chiens. Pouvoir qui nous éloigne de nos cousins chats. »

« Vous gagnez le don de la parole une fois que vous avez déserté la vie… »

« En quelque sorte. Mais c’est surtout pour protéger un maître, victime innocente qui a réchappé à une mort certaine. »

« Moi ? »

« Oui, toi ! »

« Tu me fais peur… »

J’ai avancé ma main et… et j’ai caressé le vide.

J’ai feint d’être insensible à cette anomalie.

« Les fantômes n’ont pas d’épaisseur. »

« Les animaux morts hantent les vivants, maintenant. »

« Toujours. Surtout quand il y a urgence. »

« Vous êtes donc plus discrets que nos revenants qui ont motivé des films et des romans, et donné du travail à des charlatans. »

« Voilà. »

« Et si tu me disais le motif de ton intervention dans la vie d’un humain menacé… Et, par avance, comment pourrais-je te remercier ? »

« Je ne pense pas que tu auras envie de me remercier. Tu vas plutôt me maudire. »

Je me suis vautré dans le déni.

« C’est marrant d’être tutoyé par un chien. »

« Doublement marrant puisqu’on parle, une fois mort, et pas autrement. »

« Uniquement de vieillesse ? »

« Uniquement. »

« C’est injuste. »

« Je sais. »

 

Il a basculé dans le vouvoiement alors que je ne m’y attendais vraiment pas. La sensation d’être briefé par un gamin après qu’il avait redoublé la classe de CM2.

« Monsieur, je vous promets de faire un effort pour entrer au collège. »

« Tu ne me tutoies plus ? »

« Je ne serai plus un cancre. Et si j’ai si mal travaillé, c’est parce que je vous aime bien, et je voulais vous avoir, chaque jour sauf le week-end, une année de plus avant de passer aux choses sérieuses. »

« Tu as mal travaillé parce que tu as tout pris à la légère. Le tutoiement m’a déstabilisé et j’ai dû sévir. Si tu l’avais fait en privé, je l’aurais accepté. »

 

« Vas-y, je t’écoute, Dudule. »

« Je vous prie de croire, cher maître, que ce qui va suivre n’est pas une histoire à dormir debout. Ni même assis ou allongé. Tout est vrai. Je n’ai pas le droit de mentir. Je ne veux pas me comporter en humain. »

« Ce sentiment t’honore, mon chien. »

Ses yeux devinrent ceux d’un loup. Des frissons, sur mes avant-bras, changèrent mes poils en pieux.

« Maîtresse Miranda, si elle n’était pas tombée amoureuse de vous, aurait tout fait pour mettre un terme à votre existence. Elle obéissait à une demande de sa grand-mère. La vieille dame aux cheveux bleus qui a annoncé à votre mère que vous alliez mourir à quarante ans. »

Je suis devenu livide.

« Mais… pourquoi cette condamnation à mort ? »

Miranda était donc la petite-fille de cette dingue qui avait alarmé maman.

« D’après ses dires, et ce que j’en sais, votre grand-mère a épousé son amoureux, jadis. L’autre a voulu se venger. Elle savait qu’en s’attaquant à votre mère, elle touchait votre grand-mère. Miranda était chargée de régler votre compte avec un poison. Il lui était difficile de refuser. Elle lui devait sa carrière d’esthéticienne. Elle lui avait offert une boutique, en échange de ce petit service. Mais votre fiancée n’a pas eu le courage de s’exécuter. Il ne faut pas lui en vouloir. »

« Tu es trop gentil. »

J’ai éprouvé le besoin d’ouvrir la fenêtre et les volets. La lumière du soleil matinal est entrée. Dudule a pris la fuite, se changeant en loup passe-muraille. J’ai cru qu’il allait se liquéfier avant d’entrer dans le mur comme un poisson retournant à l’eau à la suite d’un violent coup de queue.

Le temps s’était déplacé à la vitesse d’u cheval au galop. Je l’ai entendu hennir dans ma tête. Je me suis mis à imaginer Miranda me préparant de bons petits plats qui… petit à petit… me dévorait la vie.

Miranda est entrée dans le salon, les yeux cernés comme si elle avait fait la bringue.

« Il t’a tout dit ? »

« Devine. »

« Il a bien fait. »

« Nous allons nous séparer. »

« Je te comprends. »

« Alors, puisque tu me comprends, je t’invite à faire tes valises et à dégager ! »

« Comme tu veux. »

« Mais d’abord, un détail me turlupine. »

« Je t’écoute. »

« Le poison… comment aurais-tu fait pour te le procurer ? »

« Peu importe. »

Elle a reniflé mais n’a même pas pleuré.

S’attendait-elle à la sanction ?

« Si ton brave toutou était encore vivant, tu aurais pu réfléchir et changer d’avis. Finalement, c’est bien quand un chien est grand. S’il avait été petit, j’aurais été en danger plus longtemps. »

Elle s’est retirée sur la pointe des pieds, la tête basse.

 

Grâce à Miranda, j’avais connu l’amour à quarante ans.

 

Une heure plus tard, j’improvisais une visite au cimetière où ma mère était enterrée – mamie avait choisi d’être incinérée.

J’ai déposé délicatement ses fleurs préférées sur la dalle et je lui ai tout raconté.

Le gardien me regardait étrangement. Il avait pourtant l’habitude…

 

J’ai trouvé le poison – sans l’avoir cherché – dans l’armoire de la chambre, entre deux piles de pulls à col roulé.

De la mort-aux-rats en poudre.


Publié le 20/05/2026 / 2 lectures
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