J’habite à deux pas de la mer. Je viens d’apprendre que j’ai une maladie de peau qui m’empêchera, pendant un certain temps, de fréquenter le soleil. Je ne suis point roux, pourtant. J’ai cru m’évanouir. Je suis accro à la vitamine D. J’ai maudit mon médecin traitant par la pensée, tout en craignant qu’il ne soit télépathe. Je l’ai juste égratigné par le verbe. Je lui aurais bien crevé les yeux, avec ma baguette, mais bon, je pouvais encore avoir besoin de ses services – à ce jour, je ne connaissais aucun thérapeute aveugle.
Je lui en ai voulu, oui, de m’avoir conseillé d’attendre une complète guérison avant de réexposer ma couenne aux méchants rayons tombés d’un ciel d’été. Il m’avait prescrit un onguent dont le nom me donna le mal de mer – je me serais bien passé de ce pied de nez. Il y avait trop de lettres, comme il y a trop de notes dans la musique de Richard Strauss. Et je suis bien placé pour le savoir, je suis chef d’orchestre.
Le soleil remettait les pendules à l’heure dans mon horlogerie. La musique est stressante quand on dirige des instrumentistes qui refusent de ralentir le tempo à cause d’un syndicat très à cheval sur les horaires. Ils jouent en surveillant leurs montres. C’est agaçant.
J’ai heureusement un ami précieux qui m’a donné une idée.
« Tu dois te priver de soleil… essaie la lune ! »
« La lune et la vitamine D ne font pas bon ménage. »
« Oui, tu as raison. Je croyais que ton problème, c’était de devoir zapper la mer, complice du soleil. »
« Tu voulais me proposer des bains de minuit, c’est ça ? »
Il a pâli.
« Oui. Mais bon, je me rends compte que… »
« Non, non. C’est une excellente idée ! Ça va me délasser. Je n’ai pas de concert avant un mois, je vais suivre ton conseil… »
« Mais… je n’ai rien dit. »
« Alors continue ! »
J’avais éclaté de rire et il s’était joint à moi. Un chic type. Il avait été pianiste, autrefois. Des rhumatismes déformants avaient mis un terme à sa carrière. Il a enregistré un disque que nous réécoutons souvent, ensemble, après avoir abusé de mon whisky, trente ans d’âge. Il pleurait et ses larmes coulaient comme ses dernières notes, au piano.
Ce jour-là, il m’avait raconté comment il avait fait pour ne pas asséner des coups de marteau sur son Steinway.
« Je croyais que ça me soulagerait. Je me suis retenu quand j’ai aperçu un oiseau qui béquetait la fenêtre. Il voulait visiblement entrer. Je lui ai ouvert et... après deux ou trois battements d’ailes, il s’est posé sur le clavier. Il l’a picoré en sautillant d’une touche noire à l’autre, comme s’il y avait des graines à manger. Puis il s’est envolé et a rejoint le ciel. Je me suis dit que c’était un signe… le signe que je devais respecter ce magnifique instrument. Qu’il ne méritait pas de subir ma peine. J’ai toujours dit qu’il était vivant sous mes doigts. »
« Grâce à lui, tu ne culpabilises pas. Ton handicap n’est pas une tare. Tu continueras de vivre, pour ta famille, pour tes amis. Tu vivras différemment. »
Je m’étais attendu, je l’avoue, à ce qu’il me balance : « Et toi, si t’étais manchot… tu ferais quoi ? Personne n’est à l’abri d’un accident de la route. »
Rien n’est venu. Mais, depuis ce jour, je ne m’assieds plus à la place du mort.
*
Mon premier bain de lune, je l’ai pris un peu avant minuit. Je suis entré dans l’eau après avoir vérifié que personne ne me voyait. Avec ce réverbère au long cou qui diffusait une lumière aussi aveuglante qu’un soleil… La sensation d’entrer en scène dans un halo de projecteur. J’avais dû descendre une vingtaine de marches taillées à même le roc. Malgré l’heure tardive, je m’exposais à la concupiscence d’un voyeur atteint d’insomnie. Je n’avais jamais remarqué comme les galets sont bruyants, la nuit, quand on les foule. Et pour cause, j’avais l’impression d’être seul au monde, dans un relatif silence. Il y avait bien quelques pipistrelles qui zigzaguaient au-dessus de ma tête en émettant des cris d’hirondelles. J’avais ouï-dire qu’elles s’accrochaient aux cheveux, le radar méchamment désorienté. Elles n’attaquaient jamais, elles étaient bien trop petites pour être menaçantes. Une pensée m’a soudain effleuré. Une caresse qui avait pris naissance sous mon crâne et s’apprêtait à commander tout mon corps. Ne risquais-je point de flirter avec les frissons en plein mois d’août ? Mon ami avait eu beau me dire que, la nuit, l’eau ne fraîchissait guère, j’avais la trouille de pénétrer dans ce grand lac noir et clapotant malgré l’absence de vent.
Après coup, je m’en suis voulu d’avoir évoqué ce mot : clapotant. Car j’eus droit à un concert de clapotis qui me fit reculer alors que j’introduisais un pied hésitant dans l’onde peuplée d’ombres. Je me suis tordu la cheville sur un galet plus volumineux que les autres et j’ai pesté.
« C’est comme ça que vous m’accueillez ? J’ai cru, un moment, que vous étiez un gentleman. Se montrer à moitié nu en plein jour, c’est réservé aux petites gens, vous ne croyez pas ? »
« Je ne sais pas, je ne fais pas de différence entre les petites et les grandes. »
« Ça commence mal. Notre relation commence mal. »
Je me suis ébroué à la manière d’un jeune chien sortant du bain. Un mirage, je voulais bien, mais des hallucinations auditives, non. J’ai jappé, attendant que la baballe soit lancée. J’aurais démarré au quart de tour, et je l’aurais rapportée à mon maître – en l’occurrence, une maîtresse. Sauf que le maestro, ici, c’était moi. Un maestro descendu de son piédestal, et qui grappille un peu de bon temps à la belle étoile, puisque l’autre, cette boule de feu suspendue dans le ciel, lui était interdite. Pas de doute, la lune me jouait un mauvais tour.
Je me suis alors comporté comme si j’étais un naufragé s’adressant aux singes de l’île où il avait accosté après avoir longtemps chevauché une poutre flottante.
« Je m’appelle Franck, Franck Breitner, je suis chef d’orchestre. Un iceberg a percuté le navire où… »
Un grand éclat de rire a résonné dans la calanque.
« Vous trouvez que j’ai l’air d’une guenon ? »
Il y a eu comme un éclair…
Le jour a remplacé la nuit, et je l’ai vue… la créature qui venait d’émerger de l’onde, portant un bikini qui ne masquait que l’intimité d’un corps visiblement parfait. De longs cheveux roux cascadant jusqu’au bas des reins, et des yeux… des yeux…
Emeraude.
Des yeux qui donneraient, à des aveugles, l’envie d’écrire un poème, du bout d’un bout de bois, sur le sable d’une plage abandonnée.
« Non ! Non ! Pas de lumière ! Exaucez-moi, si vous êtes une fée ! Pas de lumière ! »
« Vous n’aimez pas ce que vous voyez ? »
« Si, si… Mais mon médecin… »
La nuit est revenue et avec elle, les clapotis.
Je me suis maudit d’avoir été aussi sot. La créature ne reviendrait plus, vexée… J’avais eu cette chance de… Elle n’apparaissait qu’une fois par an, peut-être par siècle, et j’avais été là… Une chance, je vous dis… Et j’avais tout gâché.
« Revenez ! Je vous en supplie ! Vous me manquez déjà ! »
Elle est revenue… habillée de la tête aux pieds. J’ai dû lever la tête. Telle une star de music-hall, elle descendait l’escalier de pierre, enveloppée dans la lumière du réverbère, et d’une musique que je n’avais jamais mise au programme de mes concerts.
« Vous êtes chef d’orchestre, vous devez connaître cette sérénade… »
« J’avoue que non. »
« Vous me décevez. »
« Vous avez une très jolie robe, mais dommage que vous ayez ramené vos cheveux en chignon. »
« Qu’à cela ne tienne ! »
Elle m’avait obéi. Elle n’était point fâchée, mais…
« Qui êtes-vous ? »
« La mort. Je vous apparais parce que vous allez bientôt quitter le monde où vous êtes né ! »
La mort savait nager. J’ai essayé de plaisanter par la pensée, en vain.
Je me suis vautré dans le déni.
J’ai fermé les yeux, persuadé que je dormais et rêvais. Je m’étais assoupi, adossé à la roche abrupte, alors que j’admirais les étoiles dont les œillades m’aguichaient. Je n’avais pas le courage d’ôter ma chemise et mon short avant de me jeter à l’eau.
« Tu verras… La nuit, l’eau te paraîtra comme une caresse, et tu retrouveras les sensations d’un fœtus dans le ventre de sa mère. Celles que tu as vécues, il y a trente-trois ans, et que tu croyais avoir oubliées. Elles renaîtront grâce à ta mémoire inconsciente. » avait dit mon ami.
« Pas question que je me baigne nu… même la nuit. »
« T’as peur de quoi ? Que les poissons te butinent le kiki ? »
Je me rappelle. Nous avions éclaté de rire sous le regard amusé des autres clients accoudés au comptoir. Il m’arrivait de prendre du bon temps parmi des gens qui ignoraient probablement que je maniais une baguette pour en diriger d’autres, petites ou grandes.
Le bar était bourré. Les assoiffés, également.
Ils n’avaient rien entendu, trop occupés à siroter leurs apéros, les yeux brillants et la langue prête à se délier après le verre suivant.
« Partez ! »
« Je veux bien, mais puisque vous le prenez comme ça, je reviendrai sans vous avertir, et vêtue autrement. De prime abord, je vous prenais pour un gentleman, je le répète. Mais je me suis trompée. J’en ai marre d’être déçue. J’avais pourtant pris une résolution. C’est bête, vous êtes passé tout près de la rémission. »
***
J’ai pris la décision de ne rien dire à mon ami. Je sais, pourtant, qu’il m’aurait cru. Il avait eu affaire, lui-même, à un médium qui l’avait mis en contact avec sa femme décédée.
J’y repensais, cette nuit-là, après avoir renoncé à mon bain de minuit. Incapable de m’endormir, j’avais allumé la radio. Je n’avais pas eu à chercher la bonne fréquence, je stationnais sur France Musique.
« C’est comme si j’avais acheté une nouvelle voiture, et que je la garais devant la maison sans jamais me mettre au volant. »
« Toi, tu as toujours aimé les transports en commun. »
Nous avions ri. Je savais à quoi il faisait allusion. Il oubliait que, depuis que je m’étais marié avec la musique, la fidélité était devenue, chez moi, une seconde nature. Je ne me retournais même pas, dans la rue, lorsque je croisais une superbe créature.
« Ni voiture, ni bus. Je me sers de mes jambes. Elles sont jalouses de mes bras. Surtout quand je dirige. »
Mireille, je l’ai connue avant mon ami. Une pianiste. Belle et douée. Nous avions donné un concert ensemble, exécutant avec succès l’unique concerto de Grieg. Je la lui avais présentée, ce soir-là. Il avait été enchanté par notre interprétation. Il avait l’oreille fine et ne me pardonnait rien.
« On aurait dit que vous aviez joué ensemble toute votre vie. »
« La musique crée des liens… directs ou indirects. »
Elle lui avait souri.
C’était un appel du pied, apparemment. Nous étions débout, il ne s’était donc rien passé sous une table.
J’ai été heureux pour lui. Et puis…
Et puis l’accident. Fracture de trois doigts de sa main gauche. Mireille avait glissé sur un trottoir enneigé. Elle s’était mal reçue, sur ses mains. Elle aurait dû écouter mon ami qui l’avait avertie…
« Fais attention, Mimi ! Le verglas ne moquette pas que la chaussée. »
Elle était perdue pour le piano, et il faut croire qu’elle l’était également pour continuer de vivre. Elle avait avalé des somnifères en buvant un grand verre de whisky.
Elle avait laissé un mot : « J’ai trinqué avec la mort. »
L’amour ne lui avait pas suffi. Le piano passait avant mon ami. Il avait perdu son duel au premier sang. Je la comprenais un peu. Je n’aurais pas quitté la musique pour une femme.
« Tu ne m’as jamais dit que tu croyais aux fantômes. »
« Aux fantômes, non. Je n’en ai jamais vu. Je pense néanmoins que les médiums sont capables de communiquer avec les âmes des morts. »
« Il y a tant d’escrocs… Comment reconnaître les bons des mauvais ? »
« C’est aux défunts de décider. »
« Je ne comprends pas. »
« C’est simple, Mireille a choisi Marie-Christine, ma cousine germaine, qui a des dons particuliers, pour m’alerter de quelque chose. »
« Les morts voyagent dans le futur ? »
« Pas tout à fait. Ils continuent de veiller sur leurs parents, leurs amis, et puis… »
Mon ami avait bafouillé, ce qui m’avait troublé. Déjà, tout à l’heure, alors que nous nous apprêtions à sortir pour prendre l’air, je l’avais senti tendu. Il aimait bien nos balades sur le front de mer où nous pouvions admirer les clins d’œil à la lune du grand phare, au large.
« Toi, tu as appris une mauvaise nouvelle. »
« Marie-Christine m’a appelé, ce matin. Elle a été contactée par… »
Il s’est mis à tousser.
« Ça ne va pas ? »
« Si, si. »
« Alors… elle a été contactée par… »
« Par Mireille. »
Ce fut à mon tour de tousser.
« Et ? »
« Elle lui a parlé de ta maladie de peau. »
Je me suis demandé s’il fallait en rire ou en pleurer. J’ai choisi la troisième option : me situer entre les deux, garder la tête froide.
J’ai soudain entendu des clapotis. Nous étions trop loin de la mer pour capter ses borborygmes. J’ai réclamé le silence, et il s’est pointé, profond, limite solennel. Mon ami a respecté mon désir d’écouter la nuit nettoyée des scories de la ville.
Deux minutes ont passé. Il n’avait rien perçu, lui – forcément.
« Tu as deviné ce que je vais te dire ? »
« Un fantôme qui, sans être sollicité, s’adresse à un médium, ce n’est pas pour lui indiquer le prochain tiercé dans l’ordre. »
Mon ami n’a pu se retenir de glousser. Son rire s’est transformé en hoquet.
« Ma maladie de peau, c’est un cancer, n’est-ce pas ? »
Un peu plus tard, paradoxalement persuadé qu’il n’avait pas la réponse, j’ai demandé à mon ami pourquoi les fantômes ne contactaient jamais les principaux intéressés. Ses yeux se sont agrandis. Il m’a fixé en se mâchouillant les lèvres, et j’ai lu de la détresse dans son regard.
« L’amour fait barrage. »
*
J’ai écouté le disque que mon ami avait enregistré. La première fois sans personne à qui vanter le toucher du virtuose. A son comble, l’émotion m’étrangla. J’agissais comme si c’était lui qui…
« On va lutter ! Je vais t’aider ! La médecine a fait de gros progrès ! Je connais un oncologue ! Il a guéri plus de la moitié de ses patients ! »
Je l’avais si souvent plaint à cause de son incapacité à poursuivre une carrière s’annonçant prometteuse. Et il avait rencontré une femme qui…
La malchance, cette méchante farceuse, jonglait avec lui. Sa maman avait réclamé de la musique de piano quand elle l’avait mis au monde. Elle disait que Chopin était plus efficace qu’une péridurale. Elle avait accouché chez elle, aidée par une sage-femme, amie de la famille. Il y avait eu une panne de courant, et il était né avec les cris de sa maman dans les oreilles.
Sa réaction prouvait qu’il croyait aux fantômes. J’aurais dû m’en douter. Lorsque nous rendions visite aux bouquinistes, une fois par mois, il se plantait toujours devant les livres traitant du paranormal. Difficile de l’en déloger. Je me disais que c’était l’odeur de poussière…
C’étaient essentiellement d’anciens livres aux pages jaunies dont les auteurs m’étaient étrangers.
Moi, je me figeais devant les piles de biographies des grands compositeurs. Mon ami tournait la tête lorsque, un peu plus loin, je feuilletais les opus de George Sand, maîtresse de Chopin, son idole. Je savais pourquoi et je ne lui en voulais point.
Il m’arrivait de signer des autographes aux bouquinistes, surtout ceux proposant des partitions. J’en avais acheté parmi les plus rares parce que très anciennes.
« Quand tu veux, tu m’en signes un, à moi ! »
« Tu es de mauvaise foi, mon ami. »
« Si peu. »
Il s’efforçait de prendre la vie avec philosophie, mais je sentais bien qu’il était à deux doigts de craquer. J’étais là pour l’aider dès que mon métier, si possessif, me laissait un peu de temps libre.
Ce soir-là, une fois le silence revenu, dans la maison, je l’ai appelé. J’ai dû lutter pour interdire à mes larmes de faire l’école buissonnière. Je risquais d’égarer quelques mots en route.
« J’ai quelque chose à t’avouer. J’aurais peut-être dû te le dire plus tôt. Mais comme tu as pas mal chargé dans ta vie… Pas envie de la lester encore plus avec la mienne. Le moment est venu de tout te raconter. »
« Je t’écoute. Mais tu me fais peur. »
« Mon ami, l’autre soir, alors que je m’apprêtais à prendre mon premier bain de minuit, j’ai rencontré la mort. Tu vois, j’ai suivi ton conseil. Et maintenant, je vais consulter l’oncologue que tu m’as indiqué. Tu es un ami précieux. Et les amis précieux, seule la mort peut les séparer. »
« Je prends rendez-vous ! »
« Maintenant ? »
« Oui. Il ne peut rien me refuser. J’ai eu son fils comme élève. Il vient de donner son premier récital. »
– EPILOGUE –
Un appel. Un appel qui m’a réveillé. La sensation qu’il venait de l’extérieur tout en résonnant dans ma tête. Dans le but de me bouter hors du lit ? Pas moyen de m’endormir, ce soir-là. La radio était muette. Les piles avaient rendu l’âme.
Je n’ai pas immédiatement répondu à cet appel. On m’avait hélé comme si j’étais un chauffeur de taxi au volant de son gagne-pain.
La radio a crachoté.
« Les piles sont en rémission. » ai-je pensé dans un sourire crispé.
De la musique dans le lointain, au-delà des crachotements, puis des clapotis…
Je les ai reconnus.
« Viens ! Je t’attends dans la calanque ! »
« C’est pour me donner une date précise ? »
« Viens ! »
J’ai obéi.
Je me suis rhabillé en quatrième vitesse et, sans souci d’une chute, j’ai descendu les marches dans un état second. Ce qu’elle avait à me dire, ne pouvait-elle pas l’énoncer ici ?
Tout ce cinéma. On se serait cru dans un final d’opéra vériste.
En route pour la calanque, j’ai chantonné un tube de Marie Laforêt que mon papa fredonnait à tout bout de champ quand j’étais gamin.
Viens, viens, c’est une prière
Viens, viens, pas pour moi, mon père
Viens, viens, reviens pour ma mère
Le réverbère clignotait.
« On dirait mes piles. »
Viens, viens, c’est une prière
« Tu es content de me voir ? »
Je venais d’arriver sur la plage.
Cette fois, il n’y eut point de clapotis. La mort m’attendait, assise en tailleur au milieu des galets, me tournant le dos.
« Elle était froide. Je me suis dit… que… que ce serait plus simple de… »
« Allez, droit au but ! »
Elle s’est levée, s’est tournée vers moi, et…
C’était Mireille, la femme de mon ami.
« Tu n’as pas reconnu ma voix ? Je suis sa messagère. Elle a pensé que… »
« Que la femme de mon unique ami serait plus à même de m’annoncer ma mort prochaine sans que je le prenne mal ? »
« Pas du tout. Au contraire. Tu te trompes. Il n’y aura pas de rémission. »
« Comment ça ? »
« Il n’y aura pas de rémission… PARCE QUE TU N’AS PAS LE CANCER ! »
« Mais… »
« Marie-Christine a menti. »
« Et pourquoi aurait-elle menti ? »
« Pourquoi ? Parce qu’elle n’est pas médium… Enfin si, mais elle triche. Elle a toujours triché. C’est sa façon de lutter contre l’envie de partir… Elle se crée tout un imaginaire orbitant autour de cette mort qu’elle n’a pas le courage de se donner. »
« Mais pourquoi ? »
« Pourquoi ? Parce qu’elle, oui, elle a le cancer. Elle est condamnée. Leucémie. »
Des frissons ont parcouru mon corps et, paradoxalement, j’ai eu envie de me jeter à l’eau, tout habillé.
« Ne te gêne surtout pas pour moi ! »
Je me suis dévêtu, et plouf !
Les clapotis, cette fois, c’est moi qui les fis.
Mireille avait déserté la plage. Comme un imbécile, je m’apprêtais à l’inviter à me rejoindre. La lune était ronde, les étoiles imitaient le réverbère. Tous ces yeux de voyeuses. Je me suis dit que c’était une belle nuit.