La pensée complexe au Marché en Fer: d'Edgar Morin à Hannah Arendt

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Au Professeur Erno Renoncourt

Cher voisin,

Jusqu’à ce milieu d’après-midi, le texte sur Monsieur Morin que vous avez eu la gentillesse de m’envoyer est resté la seule réflexion nationale qui me soit parvenue. Il a agi sur moi comme une injonction discrète mais impérieuse, m’ordonnant presque de retrouver la trace exacte du moment où ce nom majestueux était apparu pour la première fois dans ma vie. Malgré un agenda de notes plutôt chargé, ces carnets noirs où j'essaie de fixer les silhouettes du passé, j’ai fini par retrouver le fil.

J’ai pu retracer le lieu et l’époque où j’ai découvert Monsieur Edgar Morin. C’était à Port-au-Prince. Vous savez, il est devenu si difficile d’expliquer à ceux qui ont aujourd’hui dix-sept ou dix-huit ans ce qu’était le parfum des samedis après-midi à la section des bouquinistes du marché Vallières. C’était une allée étroite, située juste en face de la pharmacie de la famille Boulos, qui portait le même nom.

Dès que mon père avait deviné chez moi un certain goût pour Zola, Hugo ou Balzac – des lectures qui flottaient un peu en marge des programmes scolaires obligatoires –, il m’avait suggéré, d’un ton feutré, de me tourner aussi vers Claude Lévi-Strauss, Pierre Bourdieu, Jean-François Revel ou Edgar Morin. Des auteurs d’un tout autre calibre, disait-il. Les numéros de la revue dirigée par Morin attendaient, un peu jaunis, dans les boîtes en bois du marché Vallières – qu’on appelait « le Marché en Fer ».

La pensée d’Edgar Morin, on pourrait aujourd’hui tenter de la résumer en quelques lignes directrices, comme des repères pour ne pas se perdre :
Le monde y apparaît comme un tissu complexe, indomptable par des explications simples ou isolées, où les phénomènes humains, sociaux et naturels demeurent à jamais interconnectés. Il y défendait l'urgence de relier les savoirs plutôt que de les cloisonner dans des disciplines closes, tout en rappelant que chaque certitude porte en elle une part d'ombre, d’incertitude et d’erreur. Pour lui, l’être humain est un tout – à la fois biologique, psychologique, social et culturel – façonné par une société qu’il contribue lui-même à construire. C'est une éducation qui apprend à penser la complexité du réel, surtout lors des crises qui agissent comme des révélateurs. Au fond, cette pensée cherche à unir ce qui est distinct, sans jamais effacer les différences, car la compréhension et la solidarité restent nos seuls remparts pour l'avenir.

On le présentait souvent comme un philosophe. Pourtant, il préférait se définir comme un sociologue, un anthropologue, ou plus simplement un « penseur de la complexité ». Ses travaux traversaient les frontières invisibles des disciplines traditionnelles. C’est sans doute pour cela que les journaux et les manuels lui donnaient ce titre de philosophe, même s'il n'avait jamais occupé de chaire universitaire officielle ni suivi le parcours balisé des académiciens.

À cette époque, les sections culturelles de l’ambassade de France possédaient encore une existence bien réelle, presque charnelle. La moitié de la capitale se donnait rendez-vous, avec une régularité de communiants, à l’Institut Français, au Bicentenaire. Je me rappelle y avoir feuilleté quelques exemplaires de Communications, la revue d'Edgar Morin. Mais déjà, à ce moment-là, je commençais à m’éprendre de Hannah Arendt. Son histoire clandestine avec Martin Heidegger me fascinait, comme toutes les histoires de l'entre-deux-guerres.

Par une étrange ironie, ce rendez-vous du samedi chez les bouquinistes du Marché en Fer a été pour moi, pendant près d'une décennie, un véritable acte de foi. Et pourtant, je n'ai jamais mis les pieds chez les nouveaux bouquinistes qui se sont installés plus tard sur la petite place du Pont Morin. Le Pont Morin... comme si ce nom, une fois de plus, s'ingéniait à me poursuivre.

Gilbert Mervilus, 30 mai 2026


Publié le 30/05/2026 / 8 lectures
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