La petite fille aux yeux bleus

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Un événement, lourd de conséquence, a plombé ma vie, ramenant sur le devant de la scène cette petite fille aux yeux bleus…

A sa vue, je m’étais dit que j’aurais aimé être son tonton. Je n’avais pas osé imaginer mieux, par respect pour son vrai papa, qui avait bien de la chance.

Elle jouait à la marelle, en amont, sur le chemin de terre. Sa jupette voltigeait comme un papillon, et sa grâce naturelle augurait d’un avenir tout tracé de ballerine.

Je me rappelle cette vieille dame lui murmurant à l’oreille qu’elle la trouvait jolie comme un cœur. Elle devait être un peu sourde car ses mots avaient volé jusqu’à mes oreilles. Ou alors, le vent était subitement devenu mon complice…

Je détestais que l’on serve le « cœur » à toutes les sauces. Comme avoir le cœur sur la main. Gare à celui qui paraît si gentil… mais vous gifle, à la moindre contrariété. Il risque de mourir d‘un infarctus, et c’est vous que l’on accusera.

L’enfant lui avait embrassé la main, justement. Peut-être sa façon de lui dire merci. Baisait-elle la menotte toute ridée d’un grand-père ? J’avais immédiatement mis au placard cette pensée saugrenue – mais j’avais dû lutter avec la porte pour qu’elle y entre sans qu’une autre s’évade et fasse le chemin en sens inverse.

 

Et ses parents…

La petite fille m’a regardé comme si je l’avais hélée. Impossible… je ne connaissais pas son prénom. Elle était venue dans ma direction. Puis s’était immobilisée à deux mètres du banc. J’en avais profité pour lui demander où était sa maman.

Elle ne m’avait pas répondu, elle m’avait toisé, un air maussade sur son radieux visage.

« Pourquoi tu ne donnes pas à manger aux pigeons ? »

« Peut-être parce qu’il n’y en a pas. »

« Mais si tu lances des miettes de pain, par terre, ils vont venir. Ils sont perchés dans les branches des arbres, et ils ont une bonne vue. »

« Tu en connais un rayon, sur les pigeons, dis-moi. »

« Ce sont mes amis. Ils me parlent et je leur réponds. »

Elle a soudain souri tristement.

« Quelque chose ne va pas ? »

« Moi, ça va… C’est toi… »

« Moi ? »

« Oui, tu vas être malheureux… tu m’as l’air si gentil… »

C’est le moment que choisit sa maman pour la rejoindre. Elle tenait une glace à la main. Visiblement au chocolat. Elle me salua, et repartit avec sa fille dont les beaux yeux bleus m’avaient si profondément troublé.

La gamine s’était retournée, avant d’atteindre la grille, pour me faire coucou. Ce geste m’émut et j’ai lorgné le sol où elle avait fait des petits bonds, tout à l’heure.

Plus rien. Tout avait été effacé. Je me suis dit que plus aucune petite fille ne jouait à la marelle. La sensation d’avoir voyagé dans le passé. Ou tout simplement imaginé la scène.

Je me suis rassis sur le banc et des pigeons sont venus quémander quelques miettes de pain.

« Je suis désolé, je n’en ai jamais sur moi, faut pas m’en vouloir. »

Ils ont picoré des petits cailloux, à mes pieds. Ils voulaient juste aiguiser leurs becs. Je m’étais trompé, les pigeons sont susceptibles et rancuniers. Ils se sont tous envolés, armés jusqu’aux dents, et…

Et ils m’ont bombardé.

J’ai éclaté de rire en secouant la tête. Un rire nerveux. La solitude rend dingue.

« Allez, je ne vous en veux pas, ça aurait pu être de la merde… »

Et j’ai été victime d’un mirage auditif.

« Ne nous tentez pas ! Ne nous tentez pas ! »

 

*

 

Tout a commencé par une rupture. Miranda avait trouvé mieux. Une fois de plus, j’avais fait un rêve prémonitoire. En partie prémonitoire. Elle m’avait quitté pour une femme. En songe, c’était un surfeur baraqué comme un rugbyman. D’une banalité pathétique. Elle ne m’avait jamais promis d’être fidèle, nous n’étions point mariés, mais bon, j’ai tout de même reçu un gros coup sur la tête. Une bosse avait poussé entre mes cornes. Je ne m’y attendais vraiment pas, non, tout baignait entre nous, oui, et rien ne laissait présager que…

Je savais Miranda secrète, mais là, elle avait imposé, au sein du couple, une véritable omerta. Sourire matin et soir, sorties en amoureux, du sexe à gogo. Elle avait bien caché son jeu.

La petite fille aux yeux bleus m’avait averti, mais je croyais qu’elle délirait. A son âge, c’était courant, de jouer à la voyante avec un étranger. J’ai revécu la scène comme si c’était hier. C’était il y a dix ans. J’étais assis sur un banc du jardin public, admirant le style chatoyant des massifs de fleurs. Je n’avais eu qu’à traverser la rue, à l’époque, je n’étais pas fiancé et je vivais seul. Ma journée de travail achevée, je venais m’y détendre.

La petite fille aux yeux bleus jouait à la marelle, à l’ombre d’un arbre dont j’ignorais l’essence, et qui était méchamment branchu. Des petits chemins de terre jouaient à se prendre pour des serpents. Raison pour laquelle, probablement, les pigeons restaient perchés, le ventre vide.

 

Dans mon cauchemar, Miranda me vantait les mérites de certains sportifs dont la plastique devait attirer pas mal de femmes.

« Toi aussi, ma chérie ? »

Elle ne répondait pas, prétextant le repas à préparer. Je n’avais pas regardé l’heure, mais il m’avait semblé, à la lumière de la position du soleil dans le ciel, qu’il était encore tôt.

C’était la première fois que je rêvais d’une vie s’apparentant à la routine – preuve que la réalité nous ballotait, selon certains psys, sinon nous rêverions de dragons crachant des flammes pour allumer le barbecue. J’avoue avoir été ébranlé, tel un mari jaloux. Je m’étais réveillé d’un bond, pour me rendormir aussitôt, et prolonger mon délire nocturne.

Cette fois, Miranda avait claqué la porte en partant. Pas le ressenti qu’il y avait eu une dispute. Je me disais qu’elle avait raté la cuisson, mais comme ce n’était pas le même jour…

Le calendrier me narguait, accroché de guingois au mur de la cuisine. Je m’attendais à la retrouver, pleurant à chaudes larmes sur son rôti raté. Avant d’entrer dans la place, j’avais humé le fond de l’air, nez au vent, à la recherche d’une fragrance de brûlé. J’avais poussé la porte. Rien. Je n’avais rien reçu en plein dans les narines. Le four était grand ouvert, vide, gueule prête à avaler n’importe quelle proie. Toute dégoulinante de bave, une langue allait en émerger afin de me goûter. On eût dit qu’il avait faim et s‘apprêtait à me happer. Il y avait un bout de papier posé sur la table, entre la salière et le poivrier. C’était l’écriture penchée de Miranda – forcément.

« Je pars, ne m’attends pas, mange froid, ça te changera, je ne reviendrai pas. Je rejoins mon amant. Tu pensais que ça n’arriverait jamais. Tu t’es mis le doigt dans l’œil. Déjà que tu as la vue basse. Tu as toujours été un gros macho, il te faudra accepter que je baise avec un mec plus beau et plus fort que toi. Tu vas souffrir, mais c’est ton orgueil qui va avoir mal. Tu t’en remettras. Tu n’aimes que toi. »

Le stylo avait coulé, vers la fin.

J’ai froissé d’un geste sec le message. Quelqu’un a sonné deux fois. Je suis allé ouvrir. Le facteur. Il avait une lettre recommandée à me faire signer.

« Pas aujourd’hui ! »

Et j’avais refermé la porte violemment, au risque de lui exploser le nez. J’ai été bouté du sommeil par son cri. C’était peut-être la douleur. Pas eu le temps de vérifier, par l’œil-de-bœuf, s’il était plié en deux, le pif comme un volcan en éruption, le trottoir couvert de confettis sanguinolents.

« Tu as rêvé, mon chéri ? »

Miranda était là, aimante et le sourire au bord des lèvres.

« Je crois, oui. » mentis-je.

« Allez, rendors-toi… »

Et elle m’avait bisé la joue. Elle me maternait.

« La salope ! » ai-je pensé.

 

Ce jour-là, je suis retourné m’asseoir sur le banc où j’avais rencontré la petite fille aux yeux bleus en chantant à tue-tête. Des mères de famille m’applaudirent en silence. Les oiseaux se turent. Le gardien me fit un petit signe de la main, de loin. Un brave type. Il m’avait entendu… la honte m’a étreint. Je ne m’expliquais point cette humeur badine. Plusieurs jours avaient passé sans que la gamine réapparaisse entre deux massifs de fleurs, suivie de sa mère. Les pigeons me survolaient, respectant ma chevelure, et j’avais ramassé un bout de bois avec lequel j’ai dessiné un petit chien dans la terre du chemin. Il s’est mis à aboyer dans ma tête. J’étais euphorique. Miranda m’avait prouvé son amour au cours de la plus caniculaire des nuits. Nous avions laissé la fenêtre ouverte et, tandis qu’elle me chevauchait, entre deux râles, j’avais remarqué la parfaite rondeur de la lune. Je m’étais retenu de hurler à la manière d’un loup. Pas sûr que Miranda…

Mon bas-ventre a réagi, à cette évocation, et là, au moment où j’avais la tête ailleurs, la petite fille aux yeux merveilleusement bleus s’est pointée, tenant sa maman par la main.

Elle est venue se planter devant moi. Sa mère s’était éloignée, probablement pour se rendre chez le glacier.

« Tu me reconnais ? »

« Oui, bien sûr… Tu ne joues pas à la marelle, aujourd’hui ? »

« Non. Je suis là pour te dire quelque chose. Je savais que tu viendrais. Un lien nous unit. Je n’avais jamais ressenti ça. Mais il ne faudra pas que tu mettes ma parole en doute. Je sais que ça peut choquer. Mon don, je suis obligé de le cacher. Même maman n’est pas au courant. Elle serait capable d’alerter mon père. Lui, il croit aux fantômes. »

« Tu communiques avec l’au-delà ? »

« En quelque sorte. »

« Mais encore… »

Elle simula une réflexion profonde, se prenant le menton dans sa main gauche.

« Tu es gauchère ? »

« Ambidextre. Pourquoi cette question ? »

« Par curiosité. »

Et je lui avais montré mon dessin.

« Tu vois, ce petit chien, je l’ai dessiné de la main gauche… et pourtant, je suis droitier. »

« Je ne vois pas le rapport. »

« Je suis sûr que c’est lui qui t’a parlé dans ta tête, et t’a dit que j’étais là, que tu n’avais qu’à dire à ta mère que tu avais envie d’une glace… »

« Tu t’exprimes comme un enfant. »

« Et toi, comme une adulte… et c’est troublant. »

« Ce n’est pas une insulte. Un don, c’est dur à gérer. Il faut être mature avant l’âge. »

« Alors, tu voulais me dire quoi ? » ai-je éludé.

« Je ne connais pas encore les choses de l’amour, mais il m’est apparu que tu allais déchanter. Et je voulais que tu saches que… »

Un pigeon a détourné mon attention. Il tombait bien, lui, tiens… Un coup de pied simulé l’a chassé de ma vue.

« Que quoi, charmante enfant ? »

« Que Miranda va te trahir. »

« Mais… comment sais-tu son prénom ? »

« Demande-moi plutôt comment je sais qu’elle va te quitter… »

Et avant même que je réagisse, elle a couru sur le chemin de terre. Sa mère arrivait. Je l’avais imaginée maniant un maillet et frappant sur le gong de toutes ses forces.

C’était une glace au chocolat.

 

*

 

Au début, j’ai cru que la lecture comblerait le vide laissé par Miranda. Son ombre avait déserté mes murs. Ado, j’enviais ces écrivains qui créaient des mondes parallèles peuplés de fantômes. Ces derniers prenaient de l’épaisseur, se couvrant de muscles et de chair dès que j’ouvrais un livre. C’était comme s’ils m’appelaient, terrassés par l’ennui et l’inachevé. Capturés par mes yeux, ils devenaient vivants…

Je me trompais lourdement.

J’avais même songé à tenir un journal intime…

« Et tu vas utiliser quelle main ? »

« En fonction de mon humeur. D’autres se lèvent du pied gauche, moi, je vais tenir le stylo de la main droite. »

« Mais… on va savoir des tas de choses sur toi… Les jours que tu redoutes, pour une obscure raison… ceux que tu… »

« Personne ne le lira. »

« Alors à quoi ça sert de te raconter. Es-tu égotique au point de… »

« De me relire, histoire de mettre en scène avec des mots ? »

« Je ne te le fais pas dire. »

Ses interventions m’exaspéraient. La peur qu’elle n’ait raison.

« Et si tu te taisais un peu… Je ne sais même pas qui tu es, ni d’où tu viens… »

« Si je me tais, tu ne sauras rien…

Un silence s’instaura, elle se chargea de le briser.

« Et il vaut mieux que tu continues de l’ignorer… »

« Tu viens si rarement… Autant t’abstenir… »

« Tu t’es levé de la main droite, ce matin ? »

« Tu me prends pour un singe ? »

« Tu en descends, comme les autres… L’évolution, c’est un escalier… On décide sur quel palier on reste perché… »

Je me retenais de cogner le miroir comme un punching-ball. La vue de mon sang risquait de… Il y avait de la buée dessus… J’avais crié…

Quelqu’un a toqué en bas, à la porte d’entrée. C’était mon voisin. M’avait-il entendu gueuler ?

« Le facteur s’est trompé d’adresse. Je crois que c’est pour vous… »

« Oui, merci, monsieur Pinatel. De toute façon, il n’ose plus rien mettre dans ma boîte aux lettres… Elle est pleine. »

Il a cru que je plaisantais. Je lui ai proposé de prendre l’apéro avec moi. Il a refusé. Sa femme l’attendait. Il était veuf.

Les gens sont bizarres.

 

Un soir, alors que je m’étais mis en tête d’entamer le fameux journal intime, hésitant entre deux couleurs d’encre, noire ou bleue, trois coups sourds retentirent, me faisant sursauter. J’ai cru que c’était un fantôme qui jouait avec mes nerfs.

« Vas-y ! Va ouvrir ! » m’ordonna la voix.

« Si j’y vais, je vais encore me vautrer dans la procrastination. Alors, noire ou bleue, l’encre ? »

« Noire. C’est la couleur du deuil. Non, je plaisante. Vas-y, je te dis ! C’est peut-être Miranda qui nous joue l’acte du grand retour. »

« Mais… d‘habitude, elle sonne… Tu le sais bien. Et puis, ses mains sont si fragiles… »

« En appuyant sur le vilain bouton, elle s’expose aussi à une fracture… »

« C’est malin. »

J’ai dévalé l’escalier en avalanche. J’ai failli arriver en bas en pièces détachées. J’ai ouvert. Je suis tombé nez à nez avec une femme au regard dur et d’une froideur de lame. Elle me bouscula pour entrer. Surpris, je n’ai pas pesé lourd. Je me suis accroché au porte-manteau, comme au mât d’un radeau.

« Mais, chère madame… qui êtes-vous ? »

« Quelqu’un qui vous est cher, je crois, a changé de crèmerie… »

J’ai froncé les sourcils. Son regard ne se dégela point, au contraire.

« Vous voulez parler de… de Miranda ? »

« Gagné ! On s’est disputées, hier soir… elle a découché. J’ai pensé qu’elle s’était réfugiée ici. »

« Vous avez mal pensé. »

« Je suis désolé de vous décevoir, mais elle n’a plus jamais remis les pieds ici. Vous pouvez venir vérifier, tous les jours, ou fouiller ma chambre, maintenant, histoire de voir si vous trouvez l’une de ses petites culottes. »

J’ai attendu qu’elle me gifle. Rien n’est venu. Elle est repartie en laissant la porte ouverte. Des noms d’oiseaux ont pris leur envol, décollant du trottoir, chassés par une noire colère.

 

Je tombais des nues. La petite fille aux yeux bleus n’avait visiblement pas osé me révéler le sexe de la personne qui m’enlevait Miranda. A son âge, contrairement aux idées reçues, on ne se préoccupe pas de ce détail.

Et elle possédait réellement ce don de lire l’avenir…

Mais le lire dans quoi ? Dans les cailloux que les pigeons avaient largués sur mon crâne, l’autre jour ? Elle avait évoqué un lien qui nous unissait… Mais quel lien ?

Je comptais bien lui poser quelques questions, une prochaine fois, lors d’un nouveau voyage bucolique, le cul vissé au banc du jardin public.

Mais je ne l’ai jamais revue.

 

J’avais l’air con à attendre… pratiquement tous les jours. La frustration m’avait aiguillé sur une voie de garage. Les essieux avaient méchamment grincé. J’avais fini par nourrir les pigeons. Moi qui ne mangeais jamais de pain…

La boulangère était charmante, et j’avais longtemps ignoré que l’on pouvait mettre la main à la pâte tout en  restant belle et désirable.

L’impression de devenir vieux plus vite, à force de compter les jours, sur le calendrier accroché au mur de la cuisine.

J’ai cessé de fréquenter le jardin public. Du jour au lendemain, j’avais décidé de passer à autre chose, car je commençais à compter mes nouvelles rides, et à voir s’enneiger mes tempes. Les heures s’étaient métamorphosées en mois… les mois en années…

La nuit, je faisais toujours le même rêve.

Miranda disparaissait dans un bois, et je partais à sa recherche, accompagné de sa maîtresse. Des loups nous encerclaient, hirsutes et affamés. Je m’étais réveillé alors que le chef de meute s’en prenait à ma rivale, et se faisait malmener, ce qui énervait le gros de la troupe.

« Ce n’est pas une rivale ! Ça ne l’a jamais été ! Et ça ne le sera jamais ! »

Tous les matins, en me rasant, histoire de me rajeunir, je répétais cette phrase en m’épiant dans le miroir de la salle de bains. Il était fêlé… moi aussi.

« Je ne te permets pas de te foutre de ma gueule ! »

« Je me la farcis tous les matins, ta gueule ! T’as qu’à te raser une seule fois par semaine, tu la verras moins. »

Je perdais la boule et, le comble, j’acceptais ce refuge qui, paradoxalement, me condamnait.

 

J’avais essayé l’alcool, mais au lieu de m’anesthésier, il faisait de moi un homme douillet. Et ma mémoire était devenue une porte où le passé toquait si fort que j’étais obligé d’ouvrir pour avoir la paix.

 

*

 

Ce matin-là, je m’étais shooté à la caféine. Je m’étais payé quelques viennoiseries, dont un croissant joliment lunaire. J’avais remarqué que, depuis que je lui achetais régulièrement du pain, elle était de plus en plus maquillée, et avait troqué le pantalon contre la jupe relativement courte. Elle s’était même risquée à apprécier ouvertement mes tempes grisonnantes.

« Ça ne va pas à tout le monde. Mon mari se teint. Il a tellement peur de vieillir. »

Lui, je ne l’avais jamais aperçu. Je l’avais imaginé bedonnant et le visage enfariné. Un ersatz de Raimu dans La femme du boulanger. Il devait avoir une face de cocu, et arborer des cornes pas forcément pointues, mais longues, longues… Il m’arrivait de caresser mes croissants en pensant à lui.

Le café m’avait excité au point d’avoir envie de courir. Je me suis contenté de marcher. Mes nuits étaient aussi blanches que mes poils sur la poitrine. Je déprimais. Miranda avait dix ans de moins, mais ce n’était pas une raison. Je commençais à ressembler à son père. A me dire que le physique était influencé par le mental. Que la « fuite » de mon ex était peut-être une bonne chose. Mais si elle était restée…

Sûr que je n’aurais pas fait copain-copain avec la boulangère.

Je me suis mis à détester la neige. Cette année-là, j’avais privé la crèche de son immaculé tapis d’hermine…

Le printemps s’était pointé, fier et bourgeonnant. Je l’ai imité en le remerciant, guilleret, de m’avoir donné l’exemple. Je m’étais levé de la main droite. J’avais abandonné jusqu’à mon idée de rédiger un journal intime.

Ce que les hommes sont inconstants.

« Tu te mens à toi-même ! »

« Tais-toi, la voix ! »

« Un jour, tu te plaindras de mon mutisme. »

« Jour béni… »

Et j’avais siffloté un air improvisé.

« Tu siffles faux ! »

« Ta gueule ! »

« Malpolie ! »

 

C’est le jour de la saint Franck – jour de ma fête – que j’ai décidé de retourner faire un tour dans le jardin public. Content de revoir le gardien, de recommencer à donner à manger aux pigeons. En passant, j’avais acheté une baguette, et la boulangère m’avait lancé une œillade à décrocher les étoiles. Il y avait foule, et je l’avais entendue prétendre qu’elle avait une poussière dans l’œil. Le vieux monsieur qui l’écoutait, tout en réglant son pain au chocolat, sembla amusé par cette réponse.

J’ai pensé : « En voilà un qui a vécu ! »

Il y avait si peu de circulation que j’ai voulu traverser en dehors des clous. Je me sentais dans la peau d’un fakir téméraire. Une humeur de gagnant du loto m’habitait. J’ai très vite regretté d’avoir joué. Je n’avais pas vu arriver un vélo chevauché par un Cosaque. En vérité, je ne l’avais pas entendu. Ce fut comme s’il avait surgi d’un monde parallèle. Il y avait donc une porte spatiotemporelle au beau milieu du fleuve de goudron. Le centaure a cherché à m’éviter et…

C’est une vieille dame que j’ai aidé à se relever.

« Ça va ? Vous avez mal quelque part ? Je ne vous ai pas… »

Elle m’a regardé droit dans les yeux.

« Mais… »

« Je n’ai rien… Je n’ai rien… Vous êtes étonné parce que je suis une femme, ou parce que je suis très âgée ? »

« Beaucoup de femmes font du vélo, mais bon, j’avoue que… Vous tombez bien, si je puis m’exprimer ainsi… J’avais envie de parler à quelqu’un. »

« C’est vous que je cherchais… »

« Vous m’avez trouvé. J’allais faire un tour dans le jardin public. Vous voulez venir à la maison ? J‘habite juste là. Si vous avez un bobo, pour me faire pardonner, je suis prêt à vous chouchouter. »

« Je veux bien, oui. »

« Vous avez dit que vous me cherchiez… mais qui êtes-vous ? Nous nous connaissons ? »

« J’ai une révélation à vous faire… Allons plutôt chez vous ! Je vous suis. »

J’ai ramassé son vélo – aucune roue n’était voilée – et j’ai fait demi-tour tandis qu’elle me suivait en silence. Elle ne boitait même pas. La première fois que la rue était déserte. Je ne pouvais que m’en féliciter. J’agissais mécaniquement, avec l’envie de demander au marionnettiste de couper les fils et de me laisser vivre ma vie.

« Pourquoi ai-je la sensation de vous connaître, chère madame ? »

« Peut-être parce que vous n’avez jamais vu des yeux tels que les miens. Et que ça ne s’oublie pas… »

« Vous… Vous êtes la petite fille qui jouait à la marelle dans le jardin public, c’est ça ? Mais… »

« Exact, jeune homme. Je suis vieille, maintenant, n’est-ce pas ? Et c’est de votre faute. »

« Moi ? »

« Oui, vous. Mais vous ne méritez pas que je vous le reproche. Quoique… »

Une fois à la maison, je l’ai invitée à entrer dans le salon.

« Asseyez-vous là, je vous prie. » lui dis-je en montrant le canapé.

« Avec plaisir. »

« Vous voulez boire quelque chose ? »

J’avais garé son vélo contre le mur de façade, sous la fenêtre. Elle m’avait précisé qu’elle ne comptait pas s’éterniser.

« Non, non, je n’ai pas soif. Je suis venu pour vous revoir, je l’avoue. Avant qu’il ne soit trop tard. Je voulais savoir si… »

« Si la femme de ma vie avait obéi à votre prédiction ? »

« Obéi, c’est un bien grand mot. Je n’ai aucun pouvoir… regardez-moi. J’ai un don qui est en train de me ronger. A force de visiter le passé des autres, mon avenir est arrivé au galop. J’ai vieilli à la vitesse d’un TGV lancé plein pot dans une ligne droite, et c’est à cause de vous. Vous m’étiez sympathique et je voulais vous avertir de façon à ce que vous soyez moins triste au moment d’apprendre la vérité sur votre couple. »

« Vous avez toujours de ces yeux… Ils m’avaient captivé… Une féroce envie d’appartenir à votre famille, pour avoir le plaisir de vous voir souvent, et sans faire jaser. »

« Alors… votre compagne… »

« Plus revue. Elle m’a quitté pour une autre femme. Récemment, j’ai appris qu’elles s’étaient séparées. C’est elle qui est partie. »

« Décidément… Elle aurait mieux fait de rester avec vous… Je serais une ado et je pourrais vous faire du rentre-dedans. »

« Vous êtes une marrante, vous. »

« Si vous saviez comme je suis contente de vous avoir retrouvé. »

« Je suis sûr que vous auriez préféré que ça se passe sur le banc du jardin public… »

« A qui le dites-vous. »

Elle grimaça.

« Vous êtes mal tombée, j’en étais sûr. »

« Non, non. Un rhumatisme de vieille femme. »

 

Nous avons papoté longtemps. Nous avions pourtant prévu d’aller faire un tour dans le jardin public. Les souvenirs sont attractifs. Son vélo était toujours appuyé contre le mur de façade. J’avais craint qu’il n’ait été volé. Le quartier n’était point sûr.

Son beau regard bleu se planta dans le mien, légèrement mouillé.

« Vous vous rappelez la vieille dame qui murmurait à l’oreille de la petite fille aux yeux bleus ? »

« Oui, bien sûr. C’était vous ? »

Elle a souri. Elle avait des dents d’un blanc de neige.

« Quand j’étais une gamine, je visitais l’avenir, et maintenant, je peux voyager dans le passé. Vous m’avez vu murmurer à ma propre oreille. »

« Et qu’avez-vous dit ? »

« Tu es jolie comme un cœur. Il faut que tu sois gentille avec ce monsieur. Il va être très malheureux. »

Elle est remontée sur son vélo après avoir refusé mon aide. Je m’étais dit qu’elle était capable de monter en amazone. L’émotion me faisait délirer. Elle a pris le large en moulinant par à-coups. Mais plus elle s‘éloignait, plus elle me paraissait vaillante. Si j’avais eu des jumelles sous la main, je l’aurais probablement vue qui appuyait sur les pédales comme une enfant de dix ans.

 

Un gamin passa en chantonnant. Quand il a remarqué que je reniflais, il m’a lancé : « Mouchez-vous ! »

Il s’est mis à courir. Il a disparu juste après avoir glissé sur une peau de banane. La vie reprenait son cours au rythme du temps.


Publié le 14/02/2026 / 1 lecture
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