La petite fille de papier

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Elle était née d’un pli maladroit, au détour d’un cahier abandonné sur une table d’écolier. Une feuille blanche, un peu cornée, qu’une main distraite avait pliée, dépliée, puis oubliée. C’est là, dans ce silence d’encre séchée, qu’elle avait pris forme : une petite fille de papier, fine comme un murmure, légère comme une idée.

Ses cheveux étaient des filaments d’écriture, des boucles de lettres qui s’enroulaient autour de son visage. Ses yeux, deux taches d’encre, brillaient d’une curiosité fébrile. Elle portait une robe faite de marges et de ratures, un vêtement fragile où s’accrochaient les miettes des histoires qu’on n’avait jamais finies.

Elle marchait sur les lignes du monde, attentive à ne pas se déchirer. Le vent était son ami et son ennemi : il la portait haut, mais pouvait aussi la disperser. Alors elle apprenait à plier ses rêves, à les ranger dans les coins de son cœur de papier, pour qu’ils ne s’envolent pas trop vite.

La petite fille de papier aimait se cacher dans les livres ouverts. Elle glissait entre les pages, s’endormait dans les chapitres, respirait l’odeur des mots. Parfois, elle se glissait dans les lettres d’amour, se blottissait entre deux phrases, et laissait un peu de son âme d’encre sur les doigts de ceux qui lisaient.

Mais le monde n’était pas tendre avec les êtres fragiles. La pluie, surtout, la terrifiait. Une seule goutte pouvait effacer son sourire, brouiller ses contours, la dissoudre dans le silence. Alors, quand le ciel s’assombrissait, elle se réfugiait sous les couvertures des livres, là où les histoires la protégeaient.

Un jour pourtant, elle en eut assez de se cacher. Elle voulait sentir le vent sans craindre de s’y perdre. Elle grimpa sur le rebord d’une fenêtre, leva les bras, et se laissa emporter. Le vent la prit doucement, comme on prend une promesse. Elle s’éleva, tournoya, se plia, se déplia, jusqu’à devenir oiseau.

Depuis, on dit qu’elle voyage de bibliothèque en bibliothèque, qu’elle se glisse dans les carnets des rêveurs, qu’elle chuchote aux poètes des mots qu’ils croient inventer. Parfois, quand une page se tourne toute seule, c’est elle. Quand une phrase s’échappe d’un livre fermé, c’est encore elle.

La petite fille de papier ne craint plus la pluie : elle sait qu’elle renaîtra toujours, tant qu’il restera quelqu’un pour écrire, lire, ou simplement croire qu’un jour, une feuille blanche peut prendre vie.


Publié le 25/02/2026 / 3 lectures
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