Une fois connecté à votre compte, vous pouvez laisser un marque-page numérique () et reprendre la lecture où vous vous étiez arrêté lors d'une prochaine connexion en vous rendant dans la partie "Gérer mes lectures", puis "Reprendre ma lecture".
- Monsieur West... Réveillez-vous !
Je me suis vraiment endormi ? Impossible. Comment ai-je pu être aussi fatigué alors que j'ai dormi toute la journée ? J'ai voulu travailler pour oublier mes tracas. Comme je l'ai toujours fait, mais cette fois, cela a empiré... je dois absolument régler le désordre qui s'est créé dans ma tête depuis ces quelques jours. Tout doit revenir comme avant.
- Que faites-vous ici ? Je pensais vous avoir donné des jours de congé. Je suis obligé de vous en accorder, mais je peux très bien vous donner du travail en plus si vous le souhaitez.
- Non, non... excusez-moi. Vous venez de rentrer, quelle heure est-il ?
- Vous vous perdez, Monsieur West. Je vais mettre cela sur le dos de votre fatigue. Il est 4 heures du matin, je suis venu récupérer les dossiers que je vous ai demandé de finaliser avant vos congés.
- Ils sont déjà sur votre bureau, Monsieur.
- Bien, rentrez chez vous.
J'ai du mal à émerger. Je regarde Monsieur Valygaut sortir de mon bureau, et tout de suite, je pense à elle. Est-ce que si je vais la voir, ce serait inapproprié... ? Après tout, elle m'a dit de venir à la première heure ? Mais c'est quoi, au juste, la première heure ? Lorsqu'elle a envie de me voir, elle débarque dans mon bureau sans s'annoncer, alors moi aussi, je veux la voir, et maintenant.
- Féli... ? Vous êtes là ?
Pas de réponse ? D'habitude, même si elle ne parle pas, j'entend ses bruits de pas. Elle pense être discrète, mais elle ne l'est pas du tout. Elle se cogne toujours partout, parce que sa chambre ressemble à celle d'une ado. Ça m'a toujours fait rire. Allez, Sacha, sois spontané pour une fois.
- Je rentre, Féli...
Je pousse doucement la porte, le silence oppressant de la pièce m'enveloppe immédiatement. Une lueur pâle, filtrée par les rideaux, révèle à peine sa silhouette. Une fois mes yeux habitués, je distingue petit à petit son bijou dorsal. Elle est là, assise au sol avec la tête posée sur son lit.
- Vous ne devriez pas dormir comme ça.
- Dis... c'est enfin terminé, n'est-ce pas ?
- Oui, c'était la dernière soirée.
- Je suis... si fatiguée...
Son état me rappelle... de très mauvais souvenirs... pas le même contexte, mais bel et bien la même image. Je me force à respirer de nouveau et décide de faire ce que j'avais tellement l'habitude. Doucement, sans dire un mot, je la pris dans mes bras et la soulève. Sa peau est froide au contact. Je la dépose sur le lit en la recouvrant, puis je m'agenouille à côté pour retirer délicatement ses chaussures. Le silence est pesant, seulement troublé par le froissement des draps.
- Avez-vous la force de retirer vos bretelles en dessous du drap ?
- Oui...
- Très bien, faite le, puis tenez votre drap pour qu'il ne descende pas.
Elle s'exécute doucement, ses gestes ressemblent à ceux d'un robot. Lorsqu'elle a fini, je soulève son drap au niveau de ses pieds et glisse délicatement la robe pour la retirer complètement. Pour finir, je lui prends un de ses longs tee-shirts quelle a l'habitude de laisser traîner partout et lui enfile juste à la tête, puis je me retourne.
- Vous pouvez l'enfiler sous le drap. Je ne vous regarde pas.
- Où avez-vous appris tout ça... ?
- Avec une mère alcoolique, on finit par trouver plusieurs façons de la ramasser lorsqu'elle s'endort n'importe où...
- Pardon... je ne voulais pas...
- Non, ne vous inquiétez pas. En parler ne me gêne pas. Je n'en ai pas honte en soi, j'ai réussi à me défaire de cette vie. C'est une fierté.
- Vous pouvez vous retourner.
- Bien. Je devrais vous laisser vous reposer maintenant, on discutera plus tard.
- Non ! S'il vous plaît... restez...
- Vous avez dit être fatiguée ? Je vous connais assez bien maintenant pour savoir quand votre batterie sociale est à plat.
- C'est vrai, vous me connaissez bien pourtant... vous n'avez pas remarqué que vous me la rehaussez... s'il vous plaît, allongez-vous à côté de moi.
J'ai créé un lien avec elle, je ne peux pas le nier. Je ne connais pas les sentiments amicaux, ni ceux de l'amour, et je ne sais pas de quelle nature sont mes sentiments pour elle, mais quelle importance ? Personne ne le saura jamais, ce sera mon secret. Je n'en parlerais jamais avec personne et encore moins avec elle. Ces sentiments sont sans doute illégaux et condamnables ; j'irais probablement en prison si quelqu'un le découvrait. Est-ce que je le cache assez bien ? Peut-être que je devrais m'éloigner d'elle une fois pour toutes ?
- Racontez-moi votre enfance...
- Elle est inintéressante, Féli.
- Peut-être pour vous. Je connais bien le Sacha du présent, probablement aussi celui du futur, mais pas celui du passé. J'ai envie de savoir...
- Et vous quel est votre passé ?
- Si, je vous le raconte. Vous me promettez de me raconter le vôtre ?
- Je vous le promets...
- Il n'est pas aussi intéressant que ça non plus... Ma mère est morte en couches, mais ça, vous le savez. Je ne l'ai jamais connue et, d'ailleurs, je ne peux pas dire que je la connais vraiment. Je n'ai jamais entendu parler d'elle de la bouche de mon père, je ne l'ai même jamais entendu prononcer son nom. Toutes les histoires que je connais d'elle, ce sont les gouvernantes qui me les ont apprises. Lorsque je suis née, mon père ne m'a portée apparemment qu'une seule fois. Il pensait que ma mère était toujours en vie à cet instant. À l'annonce de son décès, il m'a confiée aux gouvernantes. Après ça, je n'ai plus jamais vu mon père... enfin, pas avant mes 10 ans, en tout cas. C'était un parfait inconnu ; les gouvernantes me parlaient de lui et me disaient que je devrais l'appeler « père » lorsque je le verrais. En vérité, je suis orpheline, et ma famille, ce sont ces gouvernantes. Maintenant, vous comprenez pourquoi je n'ai aucun scrupule à me plaindre de lui et à vous laisser le faire. Je ne ressens absolument rien pour cet homme.
- Félicity... je ne...
- Désolée, cela doit vous mettre dans une mauvaise posture... c'est votre patron après tout. Ce n'est pas une mauvaise personne en soi, enfin, je crois. C'est juste un mauvais père. Puis, mis à part cela, j'ai eu une enfance plutôt heureuse avant qu'il n'arrive. Il s'est mis à m'exposer un peu partout, à fréquenter tout un tas de personnes, ce qui a fini par me créer cette anxiété qui était en soi déjà présente. C'est juste qu'avant ça, je n'étais jamais sortie de cette maison, et cela m'allait très bien.
- Je suis désolé.
- Ne le soyez pas. Regardez ou j'ai grandi, je ne suis pas à plaindre, loin de là. Je suis littéralement une enfant gâtée. Maintenant, à vous. Racontez-moi.
- Il n'y a pas grand-chose à dire... vous avez retrouvé votre père à 10 ans personnellement, il a disparu à cet âge. Mes parents sont tous les deux des junkies, je raconte que ma mère est alcoolique, mais elle n'est pas que ça. C'est plus facile à dire et on me pose moins de questions. Comment dire aux gens qu'elle a toujours préféré la drogue ou l'alcool à moi ? Je déteste aller chez un médecin, ils finissent toujours par voir mon dossier médical et me regardent avec pitié. On peut y voir que je suis né avec une grande prématurité et que j'ai dû subir un long sevrage à la naissance parce que ma chère mère n'a pas eu la décence d'arrêter ces merdes pendant sa grossesse. Le pire, c'est qu'après ça, on m'a rendu à cette femme sans aucun scrupule. Alors, j'en ai ma claque de ces blouses blanches. J'ai passé mon enfance à me débrouiller seul, à ramasser les morceaux d'une vie que personne n'aurait envie de vivre.
- Sacha...
À cet instant, je ne faisais plus attention à mes mots. D'ailleurs, je n'avais pas non plus remarqué les larmes qui coulaient le long des joues de Féli, encore moins ses mains sur mon visage. Je n'avais jamais parlé de cela à qui que ce soit. Je ne savais même pas que j'avais toute cette rage envers celle qui m'a donné la vie. C'était quelque chose que j'avais occulté. Elle ne me servait à rien. Je voulais juste partir... et c'est ce que j'ai fait, sans me retourner une seule fois.
- Je suis désolé, je ne voulais pas vous déballer tout ça comme ça... ça m'a échappé.
- Je pense qu'il est temps d'arrêter de se vouvoyer.
- Quoi ? Vous voulez que les gouvernantes me tuent ?
- Elles n'ont pas besoin de le savoir. Entre nous, ne le faisons plus. Je pense que nous avons passé ce stade depuis des années déjà, mais encore plus ce soir. Vous ne trouvez pas ?
- Vous continuez à le faire là, vous savez...
- Oui, c'est vrai. Je veux qu'on soit naturels tous les deux.
- Vous pensez que nous ne l'étions pas ? Le tutoiement n'y changera rien.
- Bien sûr que oui ! Par exemple, je pourrais enfin te traiter de crétin lorsque tu te conduis comme tel.
- Je ne me conduis jamais comme un crétin.
- Mmm... si tu crois ça, c'est que tu es un crétin.
- Je n'aime pas cette Féli.
- Il y a en a plusieurs ?
- Oui, totalement.
- Crétin.
Elle a ce pouvoir sur moi. Je ne pense plus du tout à la colère qui était en train de m'envahir il y a quelques minutes. Elle me fait découvrir des facettes de ma personnalité dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Cela a tendance à me terrifier, mais je suis tout de même heureux d'avoir vécu ce moment avec elle.
- Du coup... tu ne vois plus ta mère... ?
- Non et c'est très bien ainsi...
- Mais comment faite vous... comment fais-tu pour avoir de ses nouvelles, ou bien elle ?
- Je ne l'ai pas vu, ni parler depuis bientôt 6 ans... Je ne sais même pas si elle a remarqué mon absence.
- Moi, je le remarquerais...
- Quoi ?
- Ton absence... ça m'anéantirait.
- Tu exagères...
- Non, pas du tout.
- Le bracelet que tu portes est dans ma famille depuis longtemps. C'était la seule chose précieuse que nous possédions. J'ai fini par le cacher pour que mes parents ne le vendent pas.
- Quoi ? Je devrais encore moins l'accepter !
- Non, s'il te plaît Féli... je veux vraiment que tu le portes. Ma famille n'a apparemment pas toujours été pauvre et c'est le seul bien qui leur restait. Ce bracelet se transmettait de génération en génération. Ma grand-mère n'a pas eu de frère, alors elle en a hérité, finalement comme la tradition l'exige, elle l'a donné à mon père qui devait l'offrir à sa femme. Lorsque j'étais petit... je n'avais pas droit à l'histoire des "trois petits cochons" mais à l'histoire de ma famille que mon père me racontait à moitié défoncer dès qu'il le pouvait. Il répétait sans cesse que la vie était injuste. Un jour, mes parents se sont mis à se disputer, je devais avoir 8 ans. Ils se disputaient pour savoir à quel prix il devait le vendre pour pouvoir acheter leurs cracks... alors durant la nuit, je l'ai volé. Je l'ai retrouvé dans mes cartons l'année dernière. Quand je l'ai vu, je n'ai pas pensé une seconde à ma famille bancale. Au contraire, les pierres me faisaient penser à tes yeux... ensuite, j'ai pensé au fait que je n'aie jamais créé aucun lien avec qui que ce soit à part avec toi. Tu es une personne importante pour moi et je trouve que c'est suffisant pour pouvoir te l'offrir. Je suis désolé... quand j'y pense, il est peut-être maudit ce bracelet.
Absorbé par mes réflexions, je n'ai pas vu Félicity se rapprocher. Son regard s'est posé sur le mien, intense et sérieux, alors que je lui racontais cette histoire. Ses doigts jouaient nerveusement avec un pan de son drap. Je voyais dans ses yeux qu'elle cherchait ses mots, mais aucune phrase ne sortait. Elle prit une profonde inspiration, son regard a changé d'un coup en une lueur indéchiffrable, un mélange de tendresse et d'incertitude. Sans prévenir, elle se pencha vers moi.
Avant que je ne réalise ce qui se passait, je ressentais son souffle chaud sur ma peau, une sensation à la fois douce et troublante. Nos lèvres se sont rencontrées dans un baiser lent et profond, un baiser interdit, un baiser que je n'osais espérer. Il était doux, terriblement tentant. Pendant un instant, j'avais envie d'oublier tout le reste, de me perdre dans ses lèvres. Mon corps hésitait entre la peur et l'envie de céder. Mais soudain, la réalité me rattrape. Son père, mon poste, les conséquences. Son âge ? Tout ça me frappe de plein fouet. Non, c'est une folie. Je ne peux pas... Je ne dois pas. Je me redresse, les yeux écarquillés. D'un mouvement brusque, je me suis retrouvé à l'autre bout de la pièce.
Mon cœur battait à tout rompre, résonnant dans mes oreilles comme un tambour. Le silence de la pièce semblait encore plus lourd, pesant, presque écrasant après la douceur du baiser. Mon regard errait dans la pièce, fuyant son visage, alors que mes pensées tourbillonnaient. Que venait-il de se passer ? Elle avait rompu le fil fragile de notre moment, et maintenant, je ne savais plus comment recoller les morceaux.
- Je m'y prends si mal... ?
Sa voix est tremblante et aussi troublé que moi.
- Excuse-moi, j'aurais dû prévenir avant. Si tu n'es pas prêt, si tu ne le veux pas, je n'insisterai pas. Je pensais qu'on ressentait la même chose tous les deux...
- Que faites-vous ?!
Je sentais ma voix trahir l'angoisse qui montait en moi.
- Ce n'est pas évident... ? Je crois que je t'embrassais. C'est bien comme cela qu'on fait, non ?
- Pour... pourquoi, faites-vous cela !? Vous avez...
Mon regard cherchait une issue, une raison logique à tout cela. Mais mes pensées s'embrouillaient autour de l'inacceptable.
- Mon âge ? Cela t'importe autant... ? Le dicton, ne dit-il pas que l'amour n'a pas d'âge ?
- Cela n'est pas qu'à cause de ça... Féli, tu es la fille de mon patron. J'ai besoin de ce poste plus que de...
- Moi...
Son regard était une mer de désespoir.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire...
- Si, c'est exactement ce que tu voulais dire. Je crois que c'est plus douloureux que si tu m'avais dit que tu me considérais comme ta petite sœur...
- Et c'est le cas... !
- Aïe...
- Non, attends... ce que j'essaie de te dire. C'est que...
- Je ne voulais pas te mettre dans cette situation. Tu n'as rien à prouver, Sacha. Tu devrais peut-être y aller...
- Félicity, s'il te plaît...
Je vis le changement sur son visage. Ses lèvres s'entrouvrirent, cherchant une explication, mais aucun son n'en sortit. Elle détourna brusquement la tête, les épaules tremblantes. Ses mains se serrèrent sur le drap. Ses yeux se remplirent de larmes silencieuses, son regard brillant de douleur. Elle se tourna de nouveau vers moi, essuyant ses joues d'un geste rapide, comme pour se reprendre.
- Va-t'en.
- Tu es importante pour moi, mais... je ne peux pas faire ça.
- Sache que j'ai 25 ans, ce qui fait que j'ai un an de plus que toi. Je ne suis pas le bébé que tu crois. Maintenant, sors de ma chambre.
En ce moment, chaque fois que je la vois, mon cœur s'emballe. Je me dis que c'est juste parce qu'elle est spéciale, mais est-ce vraiment ça ? Ce n'est pas juste le fait que Félicity soit la fille de mon patron, c'est plus profond que ça. Je suis rongé par la peur de faire les mauvais choix, comme mes parents. Ils se sont détruits et m'ont entraîné avec eux. J'ai tout quitté pour ne plus revivre ça. Et pourtant, me voilà à hésiter, à risquer de tout perdre pour un moment d'égarement.
J'ai besoin de ce poste plus que de tout. C'est ma seule issue, la seule chose qui me retient de retomber dans le chaos de mon passé. Perdre ce travail signifierait tout perdre, y compris la vie que j'ai réussi à bâtir à partir de rien. Si quelqu'un découvrait ce qui vient de se passer, ma carrière serait ruinée.