« Mais, monsieur, qui vous oblige ? »
« J’ai promis. »
« Vous aussi ? Décidément… »
Mon regard s’assombrit. Il tenta de l’éclaircir.
« Plus personne n’a jamais mis les pieds dans cette vallée. Elle a été bannie des cartes. On n’ose pas prononcer son nom. Là-bas, deux villages ont été désertés en moins d’un mois. Le troisième fait de la résistance. Le maire a eu l’idée de faire croire à ses administrés qu’il y avait un trésor caché quelque part. Ils ne sont pas tous partis, les plus vénaux ayant prétexté que c’était le village de leurs aïeux, qu’ils ne voulaient pas les trahir. »
J’avais haussé les épaules.
« Je m’en fous de son nom. J’ai promis, je vous dis. Si je ne suis pas fidèle à cette promesse, je risque bien plus qu’une malédiction imaginée par des ploucs superstitieux. »
« Vous allez vous exposer à des cauchemars vivants. Ils vous poursuivront dans la réalité. Il vous faudra bien dormir, ou ne pas vous rappeler de ce qui a hanté vos nuits. Je vous souhaite bien du plaisir. »
« Maintenant, est-ce que je peux vous poser une question ? »
« Bien sûr. Je vous écoute. »
« Si c’est si terrible que ça, pourquoi ne pas renoncer à vendre cette maison ? »
« Parce que… »
Il hésita. Un silence en profita pour s’intercaler.
« Oui ? »
« Parce que mon père y a longtemps vécu. Il s’y est senti tellement bien qu’il l’a achetée. »
« Et ? »
« Je lui ai promis de m’en occuper après son décès. Un cancer le condamnait. Elle l’a aidé à repousser l’échéance. L’adieu s’est vautré dans la procrastination. S’il elle est habitée, le feu brûlera dans la cheminée, et elle a besoin de cette chaleur pour repousser la mort. »
« Même en été ? Je ne comprends pas. »
Il a éludé.
« Mais puisque vous avez l’air d’insister… »
« J’ai la chanson aussi. On la visite quand ? »
« Quand vous voulez. Il y a un peu moins d’une heure de route. J’espère que vous n’avez pas le mal de mer… »
« Pourquoi ? Ça tourne ? »
« De quoi faire vomir un marin. »
*
J’avais recommencé à chercher l’emplacement de ces gorges sur une carte. Un trou noir, une vallée perdue. Je savais que c’était dans les Cévennes, le nom des villages chantait ses syllabes maudites à mes oreilles, mais là, c’était comme si la terre les avait avalés.
L’agent immobilier a branché son GPS.
« Je croyais que vous connaissiez le coin. »
« Ma mémoire me joue des tours. Non, sérieusement, j’ai la trouille de me tromper. Avec toutes ces routes qui s’entrecroisent. Et puis, elles se ressemblent tellement. Si vous avez un hélicoptère… »
« J’ai un hippogriffe dans mon écurie. »
Je l’ai vu sourire dans le rétroviseur intérieur. Il avait refusé que je monte devant.
« Derrière, s’il vous plaît. Je n’accepte que les femmes devant. Pour mater leurs jambes. »
« Et si elles sont en pantalon ? »
« Je regarde la route. »
Un peu plus tard, je l’ai branché sur les villages de cette étrange vallée.
« Vous m’avez dit qu’il y en avait trois. La maison que j’ai choisie… elle est à l’écart… ça, je sais… mais c’est lequel qui est encore habité ? Le plus proche ou le plus éloigné ? »
« Le plus éloigné, mais il y a une épicerie qui livre. Les deux autres ne sont pas totalement déserts. J’ai forcé le trait. Chacun est habité par un seul fidèle. Ugolina et Fornicotin. Ils sont tous les deux un peu bizarres. Lui est venu au monde avec le cordon ombilical enroulé autour du cou, et elle… comment dire ? »
« Née avant terme ? »
« Oui, voilà. »
« Ils auraient dû se marier. »
« Et s’installer dans la maison de mon père… Il aurait été capable de faciliter la transaction. Il disait que si autrui était heureux grâce à lui, il serait lui-même heureux jusqu’à la fin… »
« Et vous… je parie que vous avez grandi avec votre mère… dans une grande ville… »
Son silence fut un aveu.
Les routes se succédaient et tournaient, tournaient… Etroites, elles faisaient redouter l’arrivée d’un vis-à-vis. Il m’avait demandé de prier.
« Je suis désolé, mais je suis athée. Ça risque de provoquer l’effet inverse. »
Au moment de plonger au creux de la vallée, à la suite d’un long silence, nous avons remis la machine à paroles en route, malgré la soif.
« Vous m’avez dit que votre père avait vécu dans cette maison, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
« Il était seul ? »
« Avec ma mère. Moi, je bossais à l’étranger. »
« C’était chez eux, donc. Mais le propriétaire… »
« Le propriétaire ignorait le pouvoir des murs, si c’est ça la question. »
« C’est étonnant de louer une maison dans une vallée perdue, si loin de tout. »
« On lui avait conseillé d’y aller pour guérir. Maman y croyait, pas lui. Mais il l’aimait tellement… »
« Oui, je vois. Ils avaient consulté une guérisseuse ? »
« Non. Un médium. Autrefois, cette vallée était hantée par des rescapés de la mort. Ils avaient déjà vu la lumière au bout du tunnel, mais elle s’était éteinte et ils étaient revenus à la vie. Et, là-bas, ce miracle se produisait régulièrement. »
« Etonnant. »
« Et vous, vous avez choisi ce point de chute à cause d’une promesse, m’avez-vous dit… »
« Mon éditeur, qui est décédé, m’a fait jurer de délocaliser ma plume dans cette vallée. Il était persuadé que j’allais y pondre le Goncourt. »
« Je suis sûr que vous n’avez pas juré sur la Bible. Un écrivain… C’est la première fois que je trouve une maison à un écrivain. Mais je doute que cette vallée soit inspirante… »
« Sur un malentendu, peut-être. »
« Sinon, il connaissait les lieux, votre éditeur ? »
« Pas du tout. Il avait juste remarqué que l’un de mes confrères se vantait d’y avoir écrit un best-seller, après moult tentatives, sous d’autres cieux. »
« Mais il n’est pas resté dans la vallée… »
« Il y est mort. Une balle perdue. Alors qu’il n’y avait plus un seul chasseur… »
« On se croirait vraiment dans une vallée de cinéma. »
« Les rescapés de la vallée perdue, en cinémascope. »
« Excellent titre ! Vous me donnez une idée ! »
« Vous plaisantez ? »
« Oui. »
« Nous sommes arrivés. »
J’ai écarquillé les yeux.
Maison en pierre, toit de lauzes, fenêtres comme des yeux, et la porte dans le rôle de la bouche. Il ne lui manquait que le nez pour ressembler à un crâne.
« Vous avez vu ? Elle a une sale gueule. Heureusement, dedans, c’est un autre monde. C’est Ugolina qui l’entretient. L’agence la paie grassement. »
Le sourire était à l’intérieur.
Il y avait des fleurs partout, certaines ornant les meubles, d’autres la tapisserie.
« Vous avez vu la cheminée ? »
« On ne voit qu’elle. »
« On pourrait y brûler une sorcière, debout. »
« En effet. »
« Et la table… essayez de la soulever… »
« Elle est en pierre… »
J’avais forcé comme si j’essayais de déplacer un rocher.
« Et maintenant, la cuisine… suivez-moi ! »
Il y avait des casseroles de toutes les tailles anarchiquement accrochées aux murs.
« Et maintenant, les chambres. La vôtre et deux autres, destinées aux amis ou aux parents en visite. Vous pourrez probablement en transformer une en bureau. »
« Excellente idée ! »
Je me suis assis sur le lit de celle qui m’était réservé. Il était moelleux. Le sommet de l’armoire tutoyait le plafond, et la lampe de chevet évoquait un champignon.
« La nature est omniprésente dans cette maison. »
« C’est bien de l’avoir remarqué. »
« Et le grenier ? »
L’agent immobilier s’est liquéfié.
« Là, il y a un problème. Le plancher craque méchamment. Je pense qu’il vaut mieux éviter d’y entrer. Vous risquez de vous retrouver dans votre chambre sans avoir descendu l’escalier. »
« Pas grave. Je suis allergique à la poussière, de toute façon. »
Son visage reprit de la consistance.
« Allez, passez-moi votre stylo ! Je signe tout de suite ! »
« J’ai laissé la promesse de vente dans la voiture. Je ne pensais pas que ça irait si vite. Vous alors… »
« Je vais avoir l’impression d’écrire au milieu d’une prairie. Il ne manque qu’un épouvantail. Mais je peux jouer ce rôle, je suis rarement bien coiffé. »
Il s’est forcé à sourire.
Je comprenais qu’il soit mal à l’aise. C’était tout de même la maison de son père.
De retour à l’agence, il m’a tendu un bout de papier. Il l’avait visiblement oublié sur son bureau.
« C’est quoi ? »
« Très utile, vous verrez. »
C’était le numéro de téléphone dé l’épicerie du village habité. Accompagné de celui d’Ugolina.
« Appelez-la quand vous serez installé. Il faut qu’elle sache que son boulot s’achève avec votre arrivée. Je pourrais l’appeler moi-même, mais elle a tendance à s’imaginer que j’en pince pour elle. »
« Et ce n’est pas le cas… »
« Non. Elle est très jolie, mais non, vraiment, sans-façon. »
*
Le déménagement m’a pris une bonne semaine. Nous fûmes survolés par des buses qui semblaient intéressées par cette agitation à laquelle elles n’étaient point habituées.
Le dernier jour, nous avons bu plusieurs coups ensemble. Ils étaient également costauds face à l’alcool… tous sauf un, celui qui conduisait. Loin d’être le moins vaillant, il me parut même motivé par sa petite taille. Y avait-il un concours entre eux ? Subissait-il leurs lazzis ? Au moment du départ, je lui avais mis deux canettes de bière dans les mains en essayant d’être discret.
« Vous les boirez à ma santé, d’accord ? »
« Attendez ! Dites, c’est vrai que vous êtes écrivain ? »
« Oui. »
« Et vous gagnez votre vie en racontant des histoires ? »
« J’ai aussi un métier. »
Il n’a pas insisté. J’ai apprécié. Ses yeux brillaient et je me suis senti flatté.
J’ai appelé Ugolina. La sensation de parler à une gamine. J’ai lutté contre l’envie de lui demander son âge.
« Voilà, tu as fini ton boulot, ici. L’agence te contactera probablement pour tes émoluments. »
« Pour les quoi ? »
« Ton salaire. »
« Ils m’ont payé d’avance. Ils ont confiance, vous savez. »
« Et ils ont probablement raison. »
Je m’apprêtais à raccrocher.
« Dites… »
« Oui ? »
« Est-ce que je peux venir ? Je n’ai jamais vu un écrivain de près. »
« Mais… comment savez-vous que… »
« Tout le monde en parle ici. »
« Vous êtes entourée ? Je croyais que… »
« Les buses sont bavardes. »
« Pardon ? »
« Vous ignoriez que les buses entendaient tout ? »
« J’ignorais surtout qu’elles pratiquaient notre langue. »
« Si vous êtes venu avec l’agent immobilier, elles ont compris que vous étiez le nouveau résident. Elles ont donc tendu l’oreille. Elles captent tout de là-haut. De vrais drones renifleurs. »
« C’est sûr. »
Je n’avais su que répondre. Je l’invitai puisqu’elle semblait pressée de me rencontrer. Elle était un peu chez elle, après tout. Cette pensée me fit sourire et les buses crièrent, dans le ciel.
« Il faut toujours se méfier des drones… » ai-je pensé.
Elles ont aussitôt déserté la vallée. A vrai dire, elles ont disparu en deux battements d’ailes.
M’espionnaient-elles ?
Ugolina s’est pointée, une heure plus tard. J’étais en train de transformer la chambre la plus à l’est en bureau. Mon attirail prenait beaucoup de place, deux ordinateurs, une imprimante, une machine à écrire, au cas où il y aurait une panne de courant, ou une grève, moult rames de papier, et des textes, des tas de romans inachevés, sans compter les épreuves non corrigées, nombreuses. Quant à ceux qui avaient eu la chance d’être édités, ils formaient deux tours d’une bonne hauteur dont une penchait méchamment.
J’avais bâti une nouvelle cité d’encre et de papier, avec l’écran de l’ordi en sentinelle. Je chantonnais lorsque j’ai saisi la poignée de porte, tout fier d’avoir changé de roche sans tremblement de terre. J’avais rempli le garage avec des meubles qui m’appartenaient, évidemment, mais que je n’utiliserais jamais. Un jour, je les vendrais à un brocanteur – il y en avait peut-être un dans le village encore peuplé.
Elle avait toqué. D’ordinaire, les femmes préfèrent sonner.
J’ai ouvert, suant. J’avais couru. Je déteste être en retard à un rendez-vous. Elle entra. Elle était si menue qu’elle ne m’avait pas bousculé. Une fois à l’intérieur, elle s’est retournée, jambes écartées, mains sur les hanches, tel Peter Pan.
« Alors, c’est vous… »
« Comme vous voyez… »
« Vous pouvez me tutoyer. »
J’en ai déduit qu’elle était plus jeune que moi, bien plus jeune. Je me trompais.
« Je suppose qu’on vous a révélé comment j’étais née… Hé oui ! je suis petite, mais pas parce que je suis une enfant ! J’ai quarante ans. Je n’ai presque pas grandi. Je suis née trois mois avant la date prévue. J’étais pressée. Maman n’a pas souffert. J’étais minuscule… et fragile, si fragile. Huit cents grammes. Papa a dit que j’étais un oisillon. Je suis l’enfant d’un miracle. J’ai failli mourir, mais bon… »
Je l’ai faite entrer dans la salle à manger.
« Vous connaissez le chemin. »
« Je suis venu deux fois par semaine, même en hiver. Je ne crains plus le froid. Les frissons sont mes amis. Ils squattent ma seconde peau. Ils sont là, en moi, même quand la canicule fait suer les oiseaux. »
« Vous avez une âme de poétesse. »
« Ne vous moquez pas ! Je suis capable de me fâcher. »
« Je n’en doute pas. »
Je l’ai invitée à s‘asseoir sur le canapé. Je suis resté debout. Elle levait les yeux pour me parler. Je me suis félicité qu’elle ne soit pas féministe, puisqu’elle ne m’avait point accusé de me prendre pour un mâle dominateur.
Mais la suite figura dans le catalogue des improbables.
*
Elle me regarda droit dans les yeux. De bas en haut, l’effet était saisissant. Elle avait un beau regard vert, et sa coupe de cheveux à la garçonne la rajeunissait terriblement. Je me suis alors rendu compte qu’elle mâchouillait quelque chose.
« Et maintenant, avouez ! Vous êtes venu pour le trésor caché, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas écrivain… »
Je l’ai prise par la main, comme une gamine, et je l’ai entraînée dans la chambre devenue bureau afin de lui prouver que je ne mentais pas.
« Vous allez me violer ? »
« Ce n’est plus une chambre. C’est mon bureau désormais. »
« Vous violez les filles sur votre bureau… Mais vous êtes un pervers ! »
Elle éclata de rire après avoir remarqué que j’avais verdi.
« On aurait dit que mes yeux se reflétaient sur votre visage… »
« Vous m’avez fait peur. »
« Vous ressembliez à Hulk. »
« Je suis moins costaud. Alors ? Vous êtes impressionnée ? »
« Par les deux tours, oui… Si la terre se met à trembler, elles vont bouger. Moi, à votre place, je dormirais ici. »
« Changer une chambre en bureau pour y dormir, c’est amusant. »
« De toute façon, il n’y a jamais de séismes dans la vallée… Mais des rochers dévalent les pentes boisées, parfois. Le vent souffle fort, là-haut. »
« Vous me faites peur. »
J’ai pris un livre, au hasard, et je le lui ai donné.
« Tenez… Vous voulez un autographe ? »
« C’est gentil, mais je ne sais pas lire. »
« Désolé. »
« Il n’est pas interdit de me faire la lecture. »
« Et pourquoi pas ? »
« Fornicotin va être jaloux, mais bon, ça lui passera avant que ça me reprenne. »
Ce fut à son tour de me prendre par la main.
« Allez, ramenez-moi devant la porte comme si j’étais une grande dame ! »
J’ai obéi.
« Voilà, et maintenant, j’ai quelque chose à vous demander. Vous n’êtes pas obligée de répondre. »
« Je vous écoute. »
« Le trésor caché… pourquoi pensez-vous qu’il est dans cette maison ? »
« Je n’étais pas sérieuse, tout à l’heure. Il n’existe pas. C’est l’idée d’un vieil homme qui veut repeupler la vallée. Il risque juste d’attirer des gens vénaux qui vont se battre pour le trouver. Heureusement, personne n’a mordu à l’hameçon. »
« Au moins, grâce à ce gros mensonge, la vallée n’est pas totalement déserte. »
Elle a fait la moue.
« Une dernière chose… Si je reviens ici, un jour prochain, pensez à me tutoyer ! Le vouvoiement me vieillit. »
« J’essaierai. »
Elle a fait dix pas, s’est retournée, avec la même gestuelle que lorsqu’elle est arrivée, et s’est mise au garde-à-vous en me saluant tel un soldat.
Je l’ai imitée.
Plusieurs heures ont passé. Quelqu’un a sonné. J’ai sursauté. J’étais installé devant l’ordinateur, l’imaginaire en ébullition, histoire de travailler un peu.
J’ai cru que c’était l’agent immobilier. Ridicule. Il se serait annoncé par téléphone. Et il aurait toqué, geste viril dont les mecs raffolent.
J’ai ouvert et je suis tombé nez à nez avec un grand échalas. Il y a des exceptions.
« Je sais, je sonne comme les filles. Mais si je frappe à la porte, j’ai mal aux doigts. »
« Et vous êtes ? »
« Mon nom importe peu. On m’a surnommé Fornicotin parce que, quand j’étais ado, je simulais l’accouplement avec des chiens. Maintenant, il n’y a plus personne, et les braves toutous ont soit été abandonnés dans la nature, au-delà de la vallée, soit ont suivi leurs maîtres. »
Je me suis présenté, à mon tour.
« Je sais… je sais qui vous êtes. Ugolina n’arrête pas de me parler de vous. Un nouveau venu dans la vallée… même les buses sont intriguées. Et puis, je sens son parfum, un parfum d’homme, ici. Elle est venue, n’est-ce pas ? »
« Oui. Elle voulait vérifier si j’étais un authentique écrivain, ou un imposteur. »
« Elle vous a parlé de moi ? »
« Non. Il aurait fallu ? »
Il a enchaîné.
« Elle a un don, elle est née avec. Elle lit dans les pensées. La télépathie, je n’aime pas ça. Pas envie de lire dans la tête des gens, ni qu’on lise dans la mienne. Il y a trop de cris, de haine. Elle sait que je suis amoureux d’elle et elle abuse de cet autre pouvoir qu’elle a sur moi. Elle dit que c’est parce que je suis trop grand, elle me reproche surtout mon passé de gamin chevauchant des chiens. Les mauvaises langues ont fait courir le bruit que c’étaient essentiellement des femelles. Je suis grand mais j’ai toujours rêvé d’être jockey. C’est très frustrant quand on vous dit que vous êtes trop grand pour pratiquer la discipline qui vous passionne. C’est comme être trop petit pour jouer au basket. Et il y a ce fameux trésor… Elle est persuadée qu’il n’existe pas. Moi, non seulement je pense qu’il existe, mais je sais où il se trouve. On m’a juste demandé de me taire. Et si je me tais, j’aurais droit à une part du butin. »
« Si je peux vous rassurer, ce butin, comme vous dites, ne m’intéresse pas. »
« Elle aurait pu le lire dans vos pensées. Elle venait, vous disait bonjour, vous souhaitait la bienvenue dans la vallée, et… Non, si elle est venue vous voir, c’est pour une autre raison. »
« Je vous l’ai dit : pour vérifier si j’étais un authentique écrivain. Vous vous êtes imaginé qu’elle profitait de ma présence pour… pour fouiller dès que j’aurais le dos tourné ? Mais puisqu’elle vient deux fois par semaine… Là, elle est seule. Elle fait ce qu’elle veut, où elle veut, et comme elle veut. »
« Oui, vous avez raison. Mon cerveau est parfois mal irrigué. Vous êtes écrivain, vous devez savoir comment fonctionnent les nanas. C’est parce qu’elle me croit dingue qu’elle ne m’aime pas… »
« Vous vous trompez, je ne connais pas mieux les femmes que les autres hommes. C’est ce qui fait leur charme, d’ailleurs. Elles sont délicieusement mystérieuses. »
Il a rougi.
« Je vais vous laisser. Vous avez été bien aimable. Merci. Je n’ai pas l’habitude. »
Je l’ai raccompagné à la porte.
« Je l’aime, vous savez… Le trésor, je m’en fous ! »
« Je n’en doute pas. Je ne vous serre pas la main… Je risque de vous faire mal aux doigts. »
Il a ri.
*
Puisqu’il ne s’intéressait pas au trésor, pourquoi s’inquiétait-il du désir d’Ugolina de le chercher ?
Autre chose me turlupinait. Il n’avait rien d’un fada. Le cordon ombilical enroulé autour du cou ? Il n’en avait gardé aucune séquelle, apparemment. Et cette histoire de jockey…
Il accumulait les déceptions, dans la vie, mais luttait avec l’énergie du désespoir, dans cette vallée perdue où il fallait un mental à toute épreuve pour exister.
L’agent immobilier avait appelé, dans la soirée, pour prendre de mes nouvelles. Dans mes commentaires, j’ai zappé volontairement la venue du couple de la vallée. L’intuition qu’il ne les aimait pas – à savoir pourquoi.
Lors de la visite, il avait évoqué des « cauchemars vivants ». Mes nuits avaient été plutôt tranquilles, jusque-là. Il m’avait demandé si je dormais bien. J’ai jugé que c’était louche. C’est une question à poser quand on est ami ou parent.
J’en étais là de mes pensées lorsque je me suis couché, vers minuit. J’avais pas mal travaillé. J’avais mal aux yeux, et ce n’était pas le sable du sommeil.
Au cours de la nuit, des bruits de pas retentirent dans la maison. Ils provenaient du grenier. Que faire ? Me lever et monter sous les combles, au risque de passer au travers du plancher vermoulu ? Surtout en ajoutant mon poids à celui de l’intrus. Un passager clandestin ? Où était-il, les nuits précédentes ?
Les pas dans l’escalier, maintenant. Puis le silence. Je l’ai imaginé, l’oreille collée à la porte de la chambre, écoutant ma respiration tel un médecin auscultant un patient. Pas le moment de laisser mon cœur s’emballer. Il entendrait ce cheval fou galoper dans ma poitrine. J’ai retenu ma respiration alors que les pas prenaient la direction de mon bureau.
Le silence, de retour, je me suis déstressé en comptant les moutons, et me suis rendormi.
La cuisine m’a accueilli, à l’aube. J’étais nettoyé des scories de la nuit. Alors que je buvais mon premier café de la journée, il y eut des bêlements dans la maison.
Les « cauchemars vivants » ?
J’ai trempé ma biscotte beurrée dans le noir nectar et j’ai écouté le silence.
Rien de nouveau. Les pas de la nuit ne progressaient plus, en ce bas monde.
Il ne me restait plus qu’à aller faire un tour dans mon bureau.
La porte était entrebâillée, je me rappelais pourtant l’avoir fermée. Elle avait claqué. J’avais grimacé. C’était clair dans ma mémoire. Je suis entré et j’ai été agressé par des effluves d’encens. J’ai eu le plus inattendu des réflexes : je me suis pincé le nez, yeux fermés, et me suis débouché les trompes d’eustache expulsant l’air par les narines. Mes tympans ont claqué.
L’odeur d’église s’était volatilisée. Un mirage olfactif.
La suite m’a laissé pantois.
La tour penchée… elle ne penchait plus. Elle avait retrouvé sa rectitude verticale. Autre chose : les chemises contenant les épreuves non corrigées étaient en vrac, sur le sol, mais les ratures avaient disparu sur les feuillets. Tout était nickel. Et les romans inachevés… étaient achevés. J’avais beau feuilleter, je sentais bien que c’était un travail fini, et bien fini. Avais-je voyagé dans l’avenir ? Etais-je guéri de cette procrastination qui me pourrissait la vie ?
J’ai allumé l’ordi qui a immédiatement répondu à ma sollicitation. D’habitude, il traîne pendant que je râle et crée de nouveaux noms d’oiseaux destinés à lui voler dans les plumes.
Le roman mis en chantier quatre mois plus tôt était maintenant prêt à être expédié à mon nouvel éditeur. Paradoxalement, je fus curieux de connaître la fin.
Une idée, en fusant, a détourné mon attention.
Je me suis précipité dans la salle de bains.
Je me suis regardé dans le miroir.
Et j’ai vu…
Les dernières rides, autour des yeux, avaient été gommées.
J’ai essayé, après avoir écarté les jambes, de toucher, du bout des doigts, la pointe de mes chaussures. Et j’y suis parvenu. Il y a bien longtemps que… les craquements de quelques articulations, d’abord… puis la vilaine grimace parce que je force, force… en vain. Puis, pour me relever, j’invoque le dieu des palans, hélas sourd à ma prière.
Et, ce jour-là, j’ai compris ce qu’était le fameux trésor.
Le père de l’agent immobilier qui s’était senti étonnamment mieux après y avoir vécu un certain temps.
Ugolina et Fornicotin qui… et maintenant, semblaient sains d’esprit.
Mon ancien éditeur qui…
Mais pourquoi ici, dans cette maison ?
Je n’ai pas eu à chercher longtemps.
Toc ! Toc ! Toc !
– EPILOGUE –
« Bonjour, monsieur. Je suis le maire de l’unique village peuplé de la vallée. »
« Entrez, je vous prie. »
Il déclara vouloir rester debout avant même que je ne l’invite à s’asseoir. Il regardait la cheminée.
« J’ai été ramoneur, autrefois. J’étais jeune, la politique ne m’effleurait même pas. Elle est belle, celle-ci. On pourrait y pique niquer à plusieurs. »
« C’est vrai. »
« J’ai appris très récemment que cette maison était à nouveau habitée. Je me devais de vous rendre visite pour vous toucher deux mots du pouvoir qu’elle a sur les êtres et les choses. »
« Je comprends. Mais, voyez-vous, je ne crois ni en Dieu, ni aux forces du mal, et même topo pour les fantômes… »
« Non, non… Cette maison a été bâtie sur un emplacement où s’est écrasée une météorite. Il y avait un cratère que les gens de la vallée ont comblé. Ils ne voulaient surtout pas que les journalistes descendent de la capitale et les envahissent. Une poignée de maçons ont décidé d’utiliser la place pour reproduire un cabanon digne des calanques marseillaises au cœur des Cévennes. Leur construction a pris forme et, un jour, un touriste fortuné a remarqué leur travail et l’a acheté. Un vieux monsieur atteint d’un cancer. Il affirmait être né à deux pas de la mer. Il y a eu une rémission. Il n’a pas été totalement guéri, mais il a vécu jusqu’à cent trois ans. Il a même été question de fonder un nouveau village dont ce cabanon serait la mairie. Le projet a fait long feu. Il y a eu un médium qui a déclaré communiquer avec les animaux tués par des chasseurs. Les villages se sont vidés, effrayés à l’idée de vivre à deux pas d’une maison peuplée de fantômes d’animaux. Il faut dire que le cabanon avait perdu de sa superbe, devenant une maison en pierre. Les maçons, n’en croyant pas leurs yeux, ont déserté la vallée, accompagnés de leurs familles. »
« Et vous pensez que je vais déranger les âmes des quadrupèdes… »
« Pas forcément. Mais vous allez être victime de transformations… Ça commence par des cauchemars vivants, et ça continue avec des guérisons spontanées, un rajeunissement…
« Mais… ce n’est pas dangereux, bien au contraire… Ça devrait attirer du monde. »
« Vous imaginez si vous retombez en enfance ? »
« Je n’y avais point songé. »
« Voilà, je voulais juste vous alerter. »
« Mais, dites-moi, c’est vous qui avez fait courir le bruit qu’il y avait un trésor, par ici… Vous vous êtes contredit. »
« Je suis maire depuis vingt ans, et je vous prie de croire que le monde viendra plus nombreux si vous annoncez qu’il y a du danger à vivre par ici. »
« Si vous le dites. Je vais réfléchir… Je n’ai pas vraiment envie d’être langé par mon agent immobilier. »
Il a éclaté de rire et m’a serré la main avant de prendre congé.
Je n’ai pas réfléchi longtemps. J’avais décidé de rajeunir encore un peu avant de…
« Et s’il y a un effet retard ? »
« Quoi ? Qui est là ? »
« L’effet retard… Vous croyez qu’il suffit de partir pour que votre corps cesse de voyager à rebrousse-temps ? »
« Mais… »
Ce parfum. Que je n’avais point remarqué, juste avant que Fornicotin ne le reconnaisse.
Ugolina était là.
« Comment êtes- vous entrée ? »
« Je suis passée sous la porte. Je suis devenue minuscule en une nuit. Vous ne pouvez pas me voir. Même avec une loupe. Vous avez un microscope ? Dommage, je me balade à poil. »
« Et Fornicotin, il va rapetisser, lui aussi ? »
« Bien sûr. Mais ça sera plus long. Vous avez vu comme il est grand ? Vous savez, je me sens bien. Je croise des drôles de bestioles sans pattes. Des microbes, je crois. Ils sont sympas avec moi. Je vais leur apprendre à parler dans la tête des gens. »
Je lui ai demandé de se taire en la tutoyant.
Elle a obéi.
Deux heures plus tard, j’étais parti. Je n’ai pris que mon matos. Je comptais revenir plus tard, pour rapatrier le reste – après l’avoir stérilisé, évidemment. Mais, d’abord, contacter l’agent immobilier et essayer de ne pas passer pour un dingue en lui racontant ce que j’avais appris dans la vallée des secrets.
J’ai roulé à une vitesse excessive. C’était grisant. J’avais vraiment rajeuni. Je me suis mis à chanter le premier tube des Beatles.