– Partie I –

 

 

J’ai mis un certain temps avant de comprendre que nous étions deux dans ma tête. Quand j’étais gamin, mes parents disaient que j’étais instable.

« Tu voulais une fille, tu as eu un garçon qui a les défauts d’une fille. Nous sommes comblés. »

Papa voulait un garçon pour partager ses centres d’intérêt. Avec maman, féministe de la première heure, c’était tendu.

Le jour de l’accouchement, elle avait soufflé à l’oreille de la sage-femme qu’un garçon ne serait pas le bienvenu. Peu de temps après, elle avait eu des remords. Elle n’arrêtait pas de pleurer. Elle avait avoué son désir d’enfant pourvu qu’il soit à son image, et papa m’avait rapporté que, tandis que je grandissais, il passait son temps à la consoler.

« Il ne faudra pas être rancunier, mon fils. »

« Pas de problème, papa. Elle était dépressive ? »

« Non, elle avait honte. Elle ne s’était pas gênée pour montrer son désarroi parce que tu n’étais pas une fille. »

« Et toi ? »

« Moi, quoi ? »

« Tu voulais un garçon ou une fille ? »

« Moi, je voulais un chien. »

Et il avait éclaté de rire. Pas moi.

Ils avaient essayé d’avoir un autre bébé, en vain.

Papa s’était attendu à ce que maman fît une dépression, mais non, elle acceptait son sort. Je crois, néanmoins, que quelque chose n’allait plus entre eux. J’ai appris, à l’orée de ma majorité, qu’elle avait trompé papa, dans l’espoir de tomber enceinte. Elle était persuadée qu’il n’était pas capable de semer la graine d’une fleur de courgette arborant un pistil.

Papa cultivait un potager, dans le jardin, et m’avait transmis sa passion. Pendant qu’il faisait poussait des légumes, les fruits de la passion, entre maman et lui, tombaient de l’arbre, blets. Certains rebondissaient et m’effleuraient.

 

Les nuits de pleine lune, je ne sortais pas pour hurler avec les loups, non, juste pour dégourdir mes jambes qui souffraient d’impatience. J’avais les nerfs en pelote, mais je ne tricotais jamais dans un lit. Dans l’impossibilité de m’endormir, j’errais dans les rues de la ville. Lorsque je croisais un chien errant, je lisais dans son regard qu’il était temps, pour lui, de changer de trottoir.

Je me palpais les joues, les oreilles. Je me tirais les cheveux, craignant d’en ramener quelques-uns, en touffes. Et mon nez, s’était-il transformé en museau ?

Je lorgnais mon ombre lorsque je passais à proximité d’un réverbère. Rien à signaler.

« Une fille ne ferait pas ça ! »

Une voix, dans ma tête.

« Pas ça, quoi ? »

« Se changer en louve-garou. »

« Qui es-tu ? »

« La sœur jumelle que tu as mangée avant que maman… »

Je me réveillais d’un bond.

Mes jambes pédalaient dans le vide.

J’étais tout fier d’avoir réussi à m’endormir. Et puis, j’allumais la lampe, et je constatais que la boîte de somnifères était vide sur la table de chevet. Ma bouche pâteuse attestait que j’en avais pris au moins deux. La routine quand la lune est enceinte d’une comète.

« Mais combien en restait-il ? Tu n’as tout de même pas tenté de… »

J’ai largué un rot qui a interrompu la voix. J’ai avalé une grande bouffée d’air relativement pur.

« Je suis encore en vie, non ? »

« Tu t’es raté. »

« Toi, je ne t’ai pas ratée… »

« Tu vois ? Tu reconnais que t’es un cannibale ! »

Je me suis précipité sous la douche. Je n’avais que le palier à traverser, une porte à pousser. Jusque-là, tout baignait… mais après, il y avait le miroir à affronter. Je n’ai pas reculé.

« Tu as les yeux cernés. Je ne te demande pas où tu as passé la nuit. »

« Dans les rues de la ville, à errer, comme d’habitude quand la lune… »

« … est enceinte d’une comète… on a compris. Tu rabâches. »

Je me suis ébroué. Puis je me suis glissé sous le pommeau et j’ai invoqué le dieu de la pluie.

L’eau a coulé glacée. Il m’avait entendu.

 

Ce qui me chiffonnait, avant tout, c’était cette acceptation d’une voix qui me parlait dans la tête. Je tolérais, par principe, beaucoup de choses me concernant, mais là… C’était au-delà du mec qui, se sachant égoïste, ne fait rien pour s’améliorer.

Surtout avec les femmes, que je jugeais naturellement instables. Qualificatif dont m’affublaient mes parents.

« Voyons… tu es dur avec elles. On dirait que ton célibat te frustre au point de les diaboliser parce que tu as la flemme de changer d’avis, gros paresseux. »

Je ne pouvais que hausser les épaules.

J’en avais rencontré une, très belle, hélas, qui s’appelait Miranda. Je l’avais croisée à cent pas de la maison, sur le trottoir d’en face, avant de traverser. Chaussée de talons aiguilles, elle s’était tordue une cheville. J’avais été là pour la ceinturer, lui évitant la chute, sans lui demander son avis. Avis qui eût été favorable puisque que c’était afin de l’empêcher de se rompre les os. Elle n’avait pas particulièrement attiré mon attention – malgré son physique avantageux. Pas du tout mon genre, néanmoins, avec sa dégaine chaloupée, sa chevelure rousse parsemée de mèches blondes, et ses yeux trop fardés.

Elle avait pesté, s’était redressée, m’avait repoussé, et s’apprêtait à prendre le large sans me remercier. Peut-être s’imaginait-elle que c’était une faveur qu’elle me faisait en se raccrochant à mes branches. Elle oubliait juste que la chance lui avait fait un beau cadeau.

« Tu exagères. Tu te rends compte ? »

« Tu veux peut-être que je lui demande pardon pour l’avoir rattrapée avec brusquerie alors qu’elle allait égarer quelques touches de son piano ? »

« Non, bien sûr… »

« Mais… à qui parlez-vous ? »

« A ma petite sœur. Je l’ai mangée dans le ventre de notre mère, et je n’arrive plus à m’en débarrasser. Elle squatte mon cerveau, depuis, mais comme je ne pratique pas la télépathie… »

« Vous vous moquez de moi ? »

« Pas du tout. Je m’en garderais bien. Comment allez-vous ? Vous m’avait fait peur. »

« Et hypocrite, avec ça ! »

« Je ne sais plus qui me parle, là. C’est toi, frangine ? Ou l’autre, là, qui se la pète, perchée sur des échasses ? »

J’avais pris ma tête entre mes mains, et je m’étais effondré sur le trottoir, vidé de toute énergie. La jeune femme m’a tendu la main et, au moment où j’allais m’en emparer, branche tendue par un sauveur tandis que je m’enlisais dans des sables mouvants, m’a giflé à la volée.

Je l’ai maudite alors que ma tête heurtait le sol. C’était bien la peine de lui avoir évité pareil choc.

Allongé, les bras en croix, j’interrogeais ma petite sœur.

« Et tu la laisses faire ? Tu te venges parce que je t’ai… »

« Tais-toi ! Tu vas dire n’importe quoi ! Si je la frappe, je serais obligée d’utiliser ton poing, et c’est toi qui seras visé par son courroux. Peut-être même qu’elle portera plainte. »

Le néant m’a gobé, serpent aux anneaux constricteurs, mais ne m’a point digéré. Il m’a vomi alors qu’un homme casqué me prenait la tension, et qu’un attroupement se formait sur le trottoir. J’avais eu le temps d’apercevoir la jeune femme méchamment chaussée qui pleurait, les joues accueillantes avec ses larmes de rimmel.

J’ai juste eu le temps de me demander si c’est elle qui avait appelé les pompiers.

« Qui veux-tu que ce soit ? »

« Moi-même. Je l’ai vue s’éloigner avant de tourner de l’œil… »

« Si c’est le cas, elle est revenue. De toute façon, tu ne prends jamais ton portable quand tu sors. »

« Je l’avais peut-être pris par inadvertance. »

« Regarde dans tes poches au lieu de bavarder. Tu rends les pompiers nerveux, et si tu continues ton cirque, elle va leur dire que tu l’as agressée. »

J’ai levé les yeux au ciel et la star de cinéma de quartier entra dans mon champ de vision.

« Je vous prie de ne pas m’en vouloir. Avec cette insécurité ambiante. »

Il était clair qu’elle m’avait assommé avec son  sac – je n’avais pas remarqué qu’elle en avait un, à la main – alors que je venais de lui épargner moult rendez-vous chez son dentiste.

« Tu vois, frérot. Ce n’est pas un remake de l’arroseur arrosé. C’est l’inverse. »

L’un des pompiers m’a ramené chez moi après que je lui ai indiqué mon adresse d’un doigt qui mit du temps à se déplier. Si j’avais pu lui montrer la lune… J’ai machinalement cherché mon portable dans mes poches – c’était un peu tard pour obéir à ma sœur. Une surprise y attendait ma main. Une carte de visite.

Nous avions traversé en dehors des clous. J’avais commenté l’incident en jonglant maladroitement avec les mots. Il m’avait écouté.

« Mais vous parlez comme un témoin. N’étiez-vous pas dans les alléluias ? »

« Si peu. »

Il a fait la moue.

Le boulevard était désert. J’avais pu simuler quelques vertiges alors que je humais la carte de visite. Elle était parfumée. Il m’avait soutenu avec zèle. La chance me poursuivait, mais elle ne courait pas assez vite.

« C’est quoi ? »

« Une invitation à revoir cette femme… mais… vous êtes bien curieux ! »

« Je voulais vérifier quelque chose. »

« Et vous avez votre réponse ? »

« Je crois, oui. »

« Et ? »

« Elle a regretté son geste. Cette carte, c’est soit sa façon de vous demander pardon, soit de vous remercier. Et comme elle n’a pas votre 06, et se garderait bien de vous le demander, elle mise sur votre désir de la revoir. Voilà, nous sommes arrivés devant chez vous ! »

« Les femmes sont tellement sûres d’elles. »

« Oui. Elles sont aussi indispensables qu’un médecin, un policier… ou un pompier… »

Il me tendit une main virile que je serrais vigoureusement, dans un sourire qui eût pu passer pour une grimace de douleur.

« Il est bien, ce mec ! »

« Il te plaît ? »

« A quoi bon ? »

« Je te souhaite de te réincarner… »

« Tu serais capable de me retrouver et de… »

« Seulement si j’ai faim, ma sœur… Seulement si j’ai faim… »

 

 

– Partie II –

 

 

« Qu’est-ce que tu attends pour l’appeler ? Si elle a glissé sa carte de visite dans ta poche, c’est bien qu’elle espère… »

« Pour quoi faire ? Pour me présenter ses excuses ? Je ne la crois pas encline à ce ressentiment. On dit que l’habit de ne fait pas le moine. Pourtant, elle n’est certainement pas entrée dans les ordres. »

« Etre belle, et tout faire pour le rester, ce n’est pas un péché. »

« Pourquoi tu dis ça ? »

« Elle peut être à cheval sur son apparence et hennir de plaisir à l’idée de se rendre à l’église, le dimanche matin. »

« Si tu pouvais m’éviter tes métaphores… »

« Appelle-la ! Tu ne risques rien. Je suis sûre, je te le répète, qu’elle n’attend que ça. Sa carte de visite, elle ne te l’a pas donnée pour le constat. »

« Et pourquoi tu ne profiterais pas de son sommeil pour lui murmurer à l’oreille mon 06. »

« Tu sais bien que je ne pratique la télépathie qu’avec toi… »

« Et si je lui écrivais… »

« On dirait un ado qui vient de croiser une nana qu’il kiffe grave. »

« Mais où es-tu allée chercher ce langage ? »

« Si tu m’avais permis de vivre, je serais devenue une femme moderne. »

« Est-ce à dire que je suis vieux jeu ? »

« Comme tous les célibataires… »

« Bonjour le cliché ! »

Le silence est revenu, sur notre fréquence, tandis que j’apprenais le 06 de la créature par cœur. Je voulais attendre une fulgurance. Lors d’une balade, par exemple, à l’écoute d’oiseaux persifleurs.

« Tu prépares une procrastination ? »

« Tu me juges ? »

« Prouve-moi que je me trompe ! »

Et alors là, j’ai été pris d’une pulsion irréversible. J’ai déchiré la carte de visite, la transformant en confettis.

« L’orgueil te tuera. »

« Moi, au moins, je suis vivant. »

« Salaud ! »

 

Cette nuit-là, j’ai rêvé que j’avais rajeuni d’un demi-siècle. A l’école primaire, j’étais réputé pour avoir une mémoire d’éléphant. J’étais le roi des récitations. L’instituteur n’en croyait pas ses oreilles.

La faculté d’apprendre par cœur les Fables de La Fontaine, par exemple, en moins d’une heure.

« C’est parce que je suis pressé d’aller jouer aux billes avec mes copains. Je me suis fabriqué ce don comme d’autres ont celui de mentir en paraissant sincères. »

Mon grand-père avait remarqué mon pouvoir sur les textes, les poèmes. Lorsque je faisais mes devoirs sur la terrasse, il m’observait. Je fermais les yeux et murmurais ces quatrains que seuls deux ou trois regards suffisaient à capturer et à emprisonner dans la cage de ma mémoire.

Je tenais de ma sœur pour les métaphores, mais je ne voulais surtout pas lui montrer que nous avions des points communs. Elle me harcelait déjà, à l’époque.

« Tu ne culpabilises pas et ça m’agace ! »

 

Papy m’avait dit, un jour, que j’avais de la chance, qu’on vieillissait moins vite quand le cerveau voyage dans le passé à la vitesse de la lumière. A l’école, les jaloux affirmaient que j’aimais le son de ma voix, que je m’en délectais lorsque monsieur Buttin, en classe de CM1.

« Quel dommage que vous soyez si nul en maths. »

Et les autres gloussaient. C’était le bon temps.

 

J’avais donc mémorisé le 06 de la créature en moins de dix secondes.

« Et cesse de la comparer à une créature. »

« Je ne la compare pas, je lui ai donné ce surnom, c’est tout. Et puis, de quel droit tu es jalouse ? Nous ne sommes pas fiancés. Tu n’es même pas affublée d’une apparence qui me permettrait de te juger, comme tu collectionnes les clichés à mon sujet. »

« Bon, ça y est, tu as fini ? Maintenant que tu as fait ton numéro, compose celui de la… de la créature. Tu permets que j’écoute aux portes ? »

J’ai haussé les épaules. Il y a eu un craquement.

« A notre âge, c’est un peu normal que tes os se plaignent quand tu les sollicites. »

« Je n’ai pas la chance d’en être dispensé, moi. »

Et je l’ai imaginée haussant les épaules, à son tour.

« Ça te redressera peut-être les seins. »

« Quoi donc ? »

« Rien, rien. »

 

Papy est parti, emporté par une maladie au nom de nazi, alors que j’entrais au collège. Sa mémoire avait été gommée comme un grand coup de chiffon sur le tableau noir de sa vie.

« Toi, tu es à l’abri… Tu devrais avoir honte. » m’avait lancé ma sœur alors que je commençais à m’habituer à sa présence.

Nous n’étions point à l’étroit dans mon cerveau. Pas encore. Je m’en amusais parfois. Elle se trouvait aux premières loges lorsque les phrases s’imprimaient dans un silence paradoxal.

« J’aurais voulu qu’il me prenne sur ses genoux et me souffle à l’oreille que j’étais jolie. »

« Il n’avait pas de problème de vue, pourtant. »

« Tu es affreux. Si j’avais une main droite… »

« Tu me giflerais ? Moi qui te trouve gauche… »

« Un jour, tu verras, je me tairai, et c’est toi qui viendras me chercher. »

« Tu habites où ? »

Elle imitait le bruit d’une main volant dans l’espace avant d’atterrir sur une piste de chair duveteuse.

La sensation de cohabiter avec une ennemie intime.

« Dis-moi, tu sais comment nos parents devaient m’appeler ? »

Elle avait marqué un point parce que j’ignorais s’ils étaient au courant que…

« Promets-moi de ne jamais le leur demander. »

« Quoi donc ? »

« Si je leur manque. »

J’ai éclaté de rire. Elle avait boudé pendant une semaine entière. Elle a très vite commencé à me manquer.

 

C’est une voix d’homme qui m’a répondu. Surpris, j’ai raccroché.

« Elle m’a piégé. »

« J’ai entendu. Tu crois qu’elle est mariée ? »

« Mais alors, pourquoi m’avoir donné sa carte de visite ? »

« Peut-être pour te mettre dans l’embarras. Ou… »

« Oui ? »

« Tu t’es trompé de 06. »

« N’importe quoi ! »

« Recommence ! »

« Sûrement pas ! Si seulement je pouvais retrouver ce pompier qui… »

« Et tu lui aurais demandé quoi ? »

« Si ça se trouve, il la connaissait… »

« Tu es complètement paranoïaque. Et même s’il la connaissait, pourquoi aurait-il joué cette comédie ? »

« J’avoue que je suis largué. »

« Largué avant même d‘avoir fait sa connaissance… »

« Pas drôle ! »

« Vas-y ! Rappelle ! »

Toujours cette voix d’homme. Qui m’insulta carrément, cette fois. Je me suis alors rendu compte que j’avais obéi à ma sœur.

Je l’ai entendue glousser. C’était de bonne guerre. Je devenais un peu trop tolérant à son endroit. Et même à l’envers.

 

Je suis allé fouiller dans la poubelle, histoire de retrouver puis de recoller les confettis. Je n’avais jamais été très doué pour les puzzles.

J’ai utilisé une pince à épiler. Un quart d’heure plus tard, la carte de visite ressemblait à un miroir brisé.

« Sept ans de malheur. » a dit ma sœur.

« Mais… »

« Quoi ? »

« Je me suis trompé… »

« Tu vois ? J’en étais sûre. »

« C’est 48, les deux derniers chiffres. Et j’ai tapé 46. »

« Tu as confondu le Lot avec la Lozère. »

« Pardon ? »

« Tu devrais apprendre tes départements. »

« Et comment fais-tu pour savoir quelque chose que j’ignore ? »

« Tu oublies que papy travaillait à la Poste. »

« Tu as lu dans son cerveau ? J’espère que ce n’est pas à cause de toi qu’il a chopé cette maladie qui efface toute une vie en moins d’un an… »

« Pourquoi tu ne m’aimes pas, frangin ? »

« Parce que, à cause de toi, je n’ai plus de vie privée. »

« Mais je fais partie de ta vie privée. Comme mari et femme. »

« Ou des siamois soudés par le cerveau. »

« Pas mal, ta métaphore ! Tu me la prêtes ? »

« Chut ! J’appelle la créature. Mets-la un peu en veilleuse ! »

Dix minutes plus tard, j’avais un rendez-vous galant.

 

Cette nuit-là, ma sœur m’a réveillé toutes les heures, prétextant que je ronflais.

« Tu as des oreilles, maintenant ? »

« Je capte les vibrations. »

« Tu es surtout jalouse que je fasse une rencontre qui pourrait me détourner de toi. Te renvoyer dans le néant. »

« Le néant, je m’y vautre, jour et nuit. Tu veux que je te rappelle qui m’a… »

« Non, merci. » l’interrompis-je.

Je me suis rendormi et j’ai rêvé que des talons aiguilles imitaient une chute de grêlons sur le pavé d’une rue plongée dans les ténèbres.

La lumière, éblouissante, ramenait le silence au cœur de la ville. La lune s’était changée en soleil.

Il faisait jour et…

Et je revivais une scène que je n’étais pas prêt d’oublier.

L’oubli. Papy n’avait plus de famille, au bout de sa nuit. Plus de passé, encore moins d’avenir.

 

Je m’entends très bien avec Miranda.

Au fil des jours, ma sœur espace ses interventions.

Au début, j’ai cru qu’elle était vexée.

Je l’avais abandonnée pour flirter avec cette… cette créature.

Et puis, un jour, Miranda a remarqué que j’avais des trous de mémoire.

J’étais seul, désormais, dans ma tête.

« Papy, j’ai tout oublié, sauf ton regard, lorsque tu me regardais en train de faire mes devoirs. Je sentais bien que tu essayais de te souvenir de mon prénom. Et maintenant, je dois supporter cette femme chaussée de talons aiguilles… Mais qui est-elle ? Aide-moi, papy ! Il y a un grand vide dans mon cerveau. Chaque fois que je pense, c’est comme une porte s‘ouvrant au bord du vide. Quelle idée de bâtir une maison au sommet d’une falaise ! J’ai envie de sauter, papy ! Aide-moi ! Par pitié ! »


Publié le 23/03/2026 / 1 lecture
Commentaires
Connectez-vous pour répondre